De la poétique d’Ibn Battuta

Traité de géodésie, 1507, Perse
Traité de géodésie, 1507, Perse

Le monde musulman a favorisé l’éclosion de nombreux écrivains voyageurs qui entrent de plein droit dans l’histoire universelle du récit de voyage.

Dès la formation de l’islam, les marchands arabes voyagent jusqu’aux confins de l’empire, et d’un autre côté, à l’occasion d’un gros travail de traduction des géographes grecs, le monde lettré arabe fonde une géographie dès le VIIIe siècle. Petit à petit, on assiste à l’éclosion d’une littérature géographique basée sur l’expérience subjective de l’écrivain voyageur. Du IXe au XVIIIe siècle, c’est une véritable tradition qui se développe et se métamorphose, depuis la rédaction anonyme des Documents sur la Chine et sur l’Inde  jusqu’aux récits d’al-Warthilânî (1710-1779).

Ibn Battuta se situe à l’apogée de ce genre littéraire, même si l’on peut préférer Ibn Fadlan et Ibn Jubayr, car il en représente le plus haut degré de perfection du point de vue de l’exhaustivité du monde décrit et celui de la prose : il s’agit d’une écriture capable d’exprimer tout le spectre des expériences du voyage. Tant dans sa forme que dans son fond, le récit d’Ibn Battuta est le classique indiscuté du récit de voyage en langue arabe.

Multiplicité de l’auteur

Très informé des autres récits écrits avant lui, Ibn Battuta prend la mesure, pendant ses voyages, de ce qui l’attend lorsque viendra le moment de la rédaction. Il fait alors appel à un professionnel de l’écriture, le poète andalou Ibn Juzayy[1]. Comme Marco Polo, qui dicta ses souvenirs à Rusticello, ou même Montaigne, qui commença son Voyage avec la plume d’un secrétaire, Ibn Battuta se sert des compétences spécifiques des uns et des autres pour donner à son livre la dimension totale qu’il ambitionne : il veut produire un chef d’œuvre, une œuvre d’art, aussi impressionnante du point de vue du style que de celui des informations rapportées. Il veut créer un ouvrage qui embrasse le monde entier, une œuvre universelle[2].

C’est pourquoi il prétend être allé partout et avoir rencontré tout le monde. Il ne faut pas lésiner sur les prodiges, quand on veut embrasser le monde. Il veut être « le voyageur des Arabes et des non-Arabes » (p.961) comme le lui déclare un grand cheikh, vieux de 150 ans, jeûnant depuis quarante ans dans les montagnes de l’Inde, aux confins du Tibet et de la Chine. Il veut être prodigieux. Il veut être le voyageur des voyageurs.

Pour ce faire, il faut produire le récit des récits, le Livre des merveilles.

De fait, il s’agit d’un texte grandiose qui résulte d’un long travail de collaboration d’au moins trois personnalités : Ibn Battuta lui-même, le rédacteur Ibn Juzayy et le mécène, l’émir Abu Inan Faris, onzième sultan mérinide. Dès l’introduction, il est dit que c’est lui qui a ordonné à Ibn Battuta et Ibn Juzayy d’écrire ce livre ensemble, et un long panégyrique lui est consacré lors du retour du voyageur dans son pays natal[3].  Chacun de ces trois individus poursuit son intérêt propre dans cette entreprise, le sultan glorifiant son règne par un intense mécénat culturel, mais tous s’accordent et se donnent les moyens de constituer un livre de voyage hors du commun.

Plusieurs années seront nécessaires pour élaborer la Rihla, qui ménage harmonieusement les descriptions urbaines, les mœurs étranges, les passages comiques, les réflexions politiques, les preuves de religiosité, les notations sensuelles et les éloges lyriques. Tous les aspects génériques du récit de voyage prennent place dans ce texte et donnent l’impression de se fondre les uns dans les autres, dans une « disparité d’écriture[4] » qui se combine à une cohérence d’ensemble irréprochable.

 

[1] A. Miquel, « Ibn Djuzayy », Encyclopédie de l’Islam, nouvelle édition, III, Paris, 1971, p. 779.

[2] A. Miquel, « Ibn Battûta », Encyclopédie de l’Islam, nouvelle édition, III, Paris, 1971, p. 758-759.

[3] Rihla, p. 1006-1012.

[4] Paule Charles-Dominique, Rihla, Notice, p. 1145.

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