Ibn Juzayy, le scribe poète d’Ibn Battuta

Illustration du Hadîth Bayâd wa Tiyâd (XIIIe s.)
Illustration du Hadîth Bayâd wa Tiyâd (XIIIe s.)

Ibn Juzayy, d’ailleurs, ne se contente pas de tenir le calame. Il signe le texte et apparaît au lecteur dès la première ligne :

 Le cheikh Abu Abd’Allah raconte : Je quittai Tanger, ma ville natale, jeudi 2 rajab 725, dans l’intention de faire le pèlerinage de la Mekke [1]

Le lecteur comprend donc qu’il y a un intermédiaire entre le voyageur et le texte présent sous ses yeux. Mais cela ne suffit pas, le scribe revient sur le devant de la scène dès le second paragraphe et impose sa présence :

Ibn Juzayy fait remarquer qu’Abu Abd’Allah lui avait dit à Grenade qu’il était né à Tanger le lundi 17 rajab 703.

Mais revenons au récit :

Je me mis en route sous le règne de l’Emir des Croyants [2]

Celui qui dit « je », c’est Ibn Battuta, mais quand le scribe parle en son nom propre, il donne son nom de plume et parle à la troisième personne. Ce faisant, le poète (Ibn Juzayy) ne se limite pas à annoncer son nom et son origine (Grenade). Il indique au lecteur qu’il connaît Ibn Battuta depuis longtemps, qu’ils ont voyagé ensemble, gage d’une grande confiance réciproque. Cette marque de confiance est un invariant du récit de voyage au Moyen-âge, qui va de pair avec la déclinaison des titres honorifiques du narrateur-voyageur : un homme si croyant et si droit ne saurait mentir et tout ce qu’il racontera pourra être pris pour argent comptant. De même, celui qui tient le calame, le scribe ou le secrétaire, doit lui aussi montrer patte blanche pour participer à cette exigence de véracité et de sincérité.

Plus subtilement, Ibn Juzayy glisse une notation qualitative sur le livre dont on vient de commencer la lecture. Il fait comprendre qu’on est venu le chercher, lui l’Andalou, jusqu’à sa ville natale, pour accomplir cette mission de rédaction. Et si l’on a fait tout ce chemin, c’est qu’il n’est pas un écrivain de bas étage. Et si ce livre de voyage demande tant d’investissement, c’est qu’il ne s’agit pas d’un récit comme un autre, mais de la plus grande Rihla du monde. Le lecteur, loin d’apprendre seulement la date de naissance d’Ibn Battuta, est dès lors prévenu qu’il tient en main un livre unique et admirable. Non seulement le plus long de l’histoire des récits de voyage, mais le plus excellent, le plus complet, la référence ultime en la matière.

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Tout le long du récit, la présence d’Ibn Juzayy se fait sentir. D’abord il annonce dès l’introduction que son travail a consisté à « polir et châtier le style » pour rendre la parole du voyageur « claire et intelligible[3] ». Puis il reprend régulièrement la parole jusqu’à la fin du livre, au point parfois de donner l’impression d’écrire un deuxième récit, en contrepoint du premier. Ainsi, à Grenade, quand Ibn Battuta parle des personnalités qu’il a rencontrées dans un jardin, il omet de citer le scribe, alors ce dernier le fait lui-même :

 Ibn Juzayy ajoute : J’étais avec eux dans ce jardin. Le cheikh Abu Abd Allah nous captiva avec le récit de ses voyages[4].

Il donne sa perspective sur les lieux visités, et en mentionnant d’autres personnes que celles mentionnées par Ibn Battuta, en citant de nombreux poètes, il procède à un partage des rôles : Ibn Battuta parle des princes, tandis que lui parle des intellectuels précaires, comme dans une pièce de Molière, les personnages de nobles et de serviteurs font voir deux mondes sociaux différents sur la même scène.

Il est impossible de savoir qui, exactement, est l’auteur des phrases que l’on est en train de lire. Selon l’historien américain Ross Dunn, le rôle d’Ibn Juzayy dépasse de beaucoup la saisie des souvenirs d’Ibn Battuta. Il aurait aussi complété le récit en compilant des descriptions de lieu et des scènes, chez Ibn Jubayr notamment.

La Rihla interroge donc la question de l’auteur, et l’on verra une autre fois comment Ibn Battuta vise, à-travers l’ipséité de l’auteur, à relancer les cartes de l’autorité (ou de l’auctorialité comme on dit à l’université.) Preuve, s’il en faut, que la lecture d’Ibn Battuta peut affecter la critique contemporaine du récit de voyage.

 

[1] Ibn Battuta, Rihla, dans Voyageurs arabes, textes traduits, présentés et annotés par Paule Charles-Dominique, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1995, p. 369-1050, ici p. 376.

[2] Rihla, p. 375.

[3] Rihla, p. 375.

[4] Rihla, p. 1020.

2 commentaires sur “Ibn Juzayy, le scribe poète d’Ibn Battuta

    1. C’est un procédé rhétorique assez courant. Je pense à ceux qui, n’y connaissant que dalle au vin, affirment préférer le vin chilien au vin français. Par cette seule remarque, ils font croire que non seulement ils ont su déguster les plus grandes bouteilles de France, mais qu’ils ont été capables de comprendre ce qu’ils ont goûté, d’où une compétence rare, et même qu’ils ont su trouver mieux.
      C’est dans les remarques les plus banales qu’on procède aux plus grandes déclarations les plus audacieuses.

      Aimé par 1 personne

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