Lorsque j’arrive (en retard) à la résidence de France, l’ambassadeur me présente à l’écrivain Olivier Rolin qui passe quelques jours de vacances en Oman. Il sursaute quand il entend mon nom : « Je viens de lire une recension de votre livre sur internet. Il y est dit que c’est dommage de lire un livre sur la littérature de voyage qui ne parle pas d’Olivier Rolin. »
Je suis un peu confus, mais c’est vrai que je n’ai pas désiré faire une place particulière à ses récits dans mon livre. J’assume en rougissant.
Je lui demande ensuite où il a lu cette recension. « Un site que je ne connais pas, dit-il : Fabula. »
L’édition anglaise du roman de Jokha Al Harthi, Celestial Bodies
Entre deux pluies, nous recevons la visite de notre amie Qods accompagnée de deux jeunes femmes omanaises. Ce sont sont des citadines qui ne connaissent pas bien, apparemment, le pays profond. Elles viennent partager avec des ruraux la rupture du jeûne, un peu comme un ancien président de la république aimait partager la table de Français moyens, et manger avec des familles d’éboueurs et d’épiciers. Pour elles, nous sommes d’intéressants spécimens qui vivent sans télévision, loin de la capitale et des centres commerciaux.
Pour nous, ces femmes représentent un monde nouveau qui nous intimide car elles ne portent pas de voiles, pas d’abaya, et elles parlent anglais avec un accent américain. Elles ont beaucoup entendu parler de notre oasis et rêvent de le voir de leurs yeux. Il reste encore une heure ou deux avant l’appel à la prière du soir, nous sortons donc pour une promenade d’après-sieste. Elles découvrent grâce à nous à quoi ressemble un bananier, un manguier. Elles voient pour la première fois un rollier indien, l’oiseau bleu qu’elles tâchent sans succès de photographier.
Quand nous rentrons à la maison, la pluie se fait un peu sentir. Nous pouvons rompre le jeûne sur notre terrasse, et manger la plus grande part de notre dîner, mais une averse nous précipite dans le salon où les jeunes Omanaises s’installent sur nos tapis achetés en Iran, au gré de nos voyages. Elles félicitent Hajer pour la décoration de notre salon et prennent la parole sans la lâcher.
Elles nous parlent d’un roman omanais qui est présélectionné pour un grand prix littéraire international, le Man Booker Prize. L’écrivaine, Jokha Al Harthi, l’a publié en arabe en 2010 sous le titre de Sayyidat Al-Qamar, mais il vient d’être traduit en anglais, moyennant quoi il a été choisi pour figurer dans la liste du prestigieux prix. Le roman de Jokha Al Harthi s’intitule littéralement Les dames de la lune, mais la traductrice américaine, Marilyn Booth, a préféré le titre suivant : Celestial Bodies, corps célestes. C’est l’histoire de trois femmes qui font des choix de mariage différents, entre l’acceptation complète de ce que veut la famille, et l’obstination individuelle de décider pour soi-même. Naturellement, nos invitées se sentent concernées par cette thématique puisqu’elles adoptent une façon d’être très éloignée de la réserve habituelle des Omanais. Il est hors de doute qu’elles se posent des questions sur leur mariage à venir, de l’homme qui partagera leur vie. Pensent-elles se marier avec un étranger ? C’est possible, nous connaissons des Omanais, femmes et hommes, qui l’ont fait, malgré une législation et une culture patriarcale qui s’y opposent plutôt. Vont-elles au contraire se ranger des voitures et revenir un jour au mode traditionnel pour s’unir avec un vague cousin qui fera lui aussi des efforts pour ressembler à son père ?
Les filles continuent de parler du roman de Jokha Al Harthi. Le roman est aussi une fresque familiale qui explore le pays sur trois générations différentes, et qui analyse en détail les questions de titres, de tribus, de prestige communautaire et de rapports complexes que les familles entretiennent avec leurs esclaves (l’esclavage ne fut aboli par l’actuel sultan qu’en 1970). Un roman assez osé, donc. Ce sont des questions d’autant plus intéressantes qu’elles sont devenues politiquement incorrectes dans la société actuelle. Depuis 2010, date où le roman fut publié en arabe, une législation s’est durcie pour faire baisser certaines tensions sociales. Il est interdit aujourd’hui de critiquer quelqu’un sur la base de son appartenance tribale ou religieuse, sous peine de prison. Or, selon nos invitées, l’écrivaines Jokha Al Harthi appartient à une grande famille, ce qui fait d’elle « une espèce de princesse ».
Elles nous parlent de leur propre appartenance tribale. L’une s’appelle Buthaina Al Tobi mais, dit-elle, on ne manque jamais de lui demander de quel « sous-clan » elle fait partie, afin d’évaluer son degré de prestige. Elle avoue faire partie d’une famille peu huppée, mais j’ai des raisons de penser qu’elle est de la haute. Ses études au Royaume-Uni, sa façon de s’afficher dans son propre pays les cheveux au vent et habillée à l’occidentale, son assurance avec les étrangers : peu de filles peuvent se permettre cette licence et cette formation, et ce sont souvent des marqueurs sociaux qui appartiennent aux strates supérieures de la société. Mais peut-être doivent-elle être crues sur parole, et alors cela montre une profonde évolution de la petite bourgeoise omanaise.
L’autre s’appelle Wafa Al Harthi ; elle porte le même patronyme que l’écrivaine du ManBooker Prize, mais elle dit être une « Harthi-Saibani », ce qui signifie qu’elle est d’une extraction plus modeste. Au milieu de ces analyses compliquées des rangs familiaux et tribaux, une question de race apparaît. Wafa annonce que sa famille est « dans le déni » concernant ses gènes. Elle montre son visage et dit : « Bon, moi je suis sûre que j’ai des origines africaines, mais quand je demande, tout le monde me répond que je suis une arabe pure. » Le mot est lâché. La pureté de la lignée et de l’ethnie est encore très ancrée cette région du monde, et contraste vivement avec les Tunisiens et les Marocains présents qui se savent de sangs mêlés, arabes, berbères et africains, mais aussi wisigoths, vandales, français ou italiens.
La pluie cesse, les filles profitent d’une accalmie pour courir dans leur voiture et rentrer à Mascate. Elles conduisent une Porsche. Une Porsche ! Pendant que Qods et Hajer s’étreignent à la mode tunisienne, se promettant de se revoir bientôt, avec des effusions de prières et de bisous, je regarde la Porsche d’un air rêveur. Dans un joli sourire, la fille me promet de la faire conduire la prochaine fois.
De retour dans la maison, j’ai téléchargé Celestial Bodies de Jokhar Al Harthi sur ma liseuse électronique pour en savoir un peu plus sur la littérature omanaise contemporaine.
Je l’avais entrevue dans des couloirs ou des bureaux, j’avais vaguement aperçu un sourire charmant, on m’avait dit que c’était la nouvelle prof d’allemand.
Un jour, j’étais seul à mon bureau, une collègue de la section d’allemand vient frapper à ma porte : « Guillaume, je te présente notre nouvelle collègue. » J’ai vu entrer dans ma vie un ange, une lumière, une énergie.
Ce dont je me souviens, ce n’est pas son visage ni son allure. Ce qui m’a frappé, c’est la taille de cette femme : je l’ai vue comme un grand corps, une version augmentée de ce que j’avais entraperçu auparavant.
Bouleversé, j’ai fait un grand effort pour ne rien montrer de mon émotion. J’ai surjoué le mec indifférent. Plus tard, elle me dira qu’elle m’avait cru un peu fou. (Plus tard, elle m’avouera aussi qu’elle m’avait pris pour plus con que je ne le suis, pour un type bizarre, pour un homosexuel et pour un loser qui s’habille comme un vieux.)
Je me suis levé à son approche, lui ai serré la main, elle m’a dit qu’elle parlait français et qu’elle avait fait une maîtrise d’allemand à Montpellier. J’ai essayé de jouer le gentleman mi gentil mi lointain, avec un résultat mitigé à court terme.
A partir de ce moment, je n’ai eu de cesse de faire en sorte que cette femme devienne au moins une amie. Je n’avais pas la folie de songer à une histoire d’amour entre nous, mais d’au moins pouvoir la fréquenter, d’être près d’elle, de passer du temps en sa compagnie et apprendre à la connaître. J’ai donc tout fait pour que nous passions du temps ensemble, et cela a fini par payer. Contre toute attente, et avant tout celle de tous les mâles de l’université, c’est moi qu’elle a choisi parmi tous ses prétendants pour partager sa vie. Elle avait bientôt trente ans et Dieu sait combien d’hommes ont essayé d’avoir ma place lors de ces quinze dernières années.
Cette rencontre a eu lieu en janvier 2016 et nous nous sommes mariés six mois plus tard. Le sage précaire est donc un peu moins précaire d’un pur point de vue sentimental.
Mes promenades dans la palmeraie. La course et la marche entre les champs et sur les chemins d’eau. Mon oasis est en effet traversé de voies et de circulations
Non loin de ma maison, en s’enfonçant dans la palmeraie, une arche se trouve pratiquée dans un mur. Longtemps, en me promenant au hasard, je ne prêtais pas attention ni au mur ni à l’arche.
Longtemps, je me bornais à marcher, à admirer les nuances infinies de vert et, sans me presser excessivement, je gardais en tête l’idée de retrouver plus ou moins mon chemin. Ou au moins de me rendre, à force de zigzags rêveurs, sur un sol connu d’où je serais apte à rentrer chez moi.
Et puis à force, j’ai apprivoisé mon oasis. J’ai appris à me repérer et à observer plus en détail les constructions variées des paysans locaux.
Dans cette arche, par exemple, j’ai réalisé qu’il y avait un escalier et j’ai décidé de m’y aventurer.
J’ai toujours rêvé de parcourir l’intérieur des murs, alors même que je souffre de claustrophobie.
Ma première nouvelle publiée, dans les années 1990, parlait justement d’un musée d’art contemporain où les murs sont aménagés de telle sorte que l’on puisse y intégrer des haut-parleurs, des objets de toute sorte, voire y faire pénétrer les visiteurs. A l’époque de cette nouvelle, je venais d’être viré du musée de Lyon mais j’avais gardé un souvenir merveilleux de mon activité de conférencier précaire. Toujours est-il que mes personnages passaient de plus en plus de temps dans les murs. J’essayais de donner une tournure kafkaïenne à cette histoire, preuve s’il en est qu’on ne devrait jamais écrire après avoir été viré.
Ici, dans cet oasis omanais, ce gros mur de pierre avait certainement une autre fonction que celle de séparer des parcelles de culture. Cela devait être une frontière de quelque sorte. Encore plus excitant de s’y enfoncer.
En haut de l’escalier, une fenêtre permettait de sortir et une nouvelle rangée de marches m’attendaient sur la façade extérieure du mur.
En plus de la claustrophobie, je souffre pas mal du vertige, mais j’affrontais mes tremblements pour monter jusqu’en haut. Ce que j’y vis me récompensa au centuple du courage dont je fis preuve.
Sur l’arête du mur coulait une eau fraîche et abondante.
Le mur n’était pas une frontière mais un aqueduc qui acheminait l’eau de la montagne vers les fermes de l’autre côté de la vallée.
Le mur était en fait un énorme falaj de pierre, une irrigation millénaire.
Ce jour-là je n’avais pas de téléphone ni d’appareil pour prendre des photos. Celles qui illustrent ce billet ont été prises lors de promenades ultérieures, et c’est pour cela que la photo qui suit montre une eau paresseuse et maigre : l’eau des falaj est minutieusement répartie entre paysans et on voit rarement courir l’eau au même endroit à fréquence rapprochée.
J’ai ôté mes chaussures et ai trempé mes pieds dans l’eau tiède et rapide en regardant l’oasis de ce nouveau point de vue.
A moitié par sens de l’aventure, et à moitié par peur de descendre par le même escalier, je décidai de marcher dans l’eau pour voir où ce falaj des hauteurs pouvait bien mener.