La détresse de Michel Onfray

M. Onfray : « La personnalité de J.-L. Mélenchon est un concentré de pathologies », juin 2021

Cela fait trente ans que j’observe Michel Onfray. En 1991, je commençais des études de philosophie à l’Université Jean-Moulin Lyon 3. J’y retrouvai une vieille copine, Catherine, et j’y rencontrai des jeunes gens bien sous tous rapport, Ben, Philippe, Alex, Habib, Willy, Françoise et j’en oublie, qui sont restés mes copains.

Dès la première année de fac, notre vieux prof, Pierre Carriou, nous parlait des Cyniques grecs. Les Cyniques étaient des philosophes de l’antiquité qui vivaient de précarité et de provocations. L’un des rares auteurs à avoir publié sur les Cyniques, en France, s’appelait Michel Onfray, alors notre professeur l’invita à Lyon pour une conférence-débat.

Dans le milieu de la philosophie universitaire, Onfray n’a jamais été terriblement respecté. Il était regardé comme un beau parleur qui n’apportait rien à la discipline. Mais enfin il avait écrit un livre sur les Cyniques et sur Georges Palante (le professeur de philosophie qui avait inspiré Cripure de Louis Guilloux), il se voulait à la fois nietzschéen et de gauche, comme Georges Palante, il parlait de vin, de bouffe, il était quand même plutôt sympathique.

Je suis donc ahuri de voir ce que Michel Onfray est devenu ces vingt dernières années. Nous assistons à un véritable désastre obscur, devant nos yeux, un lent suicide en direct, en vitesse réelle, en grandeur nature. L’hédoniste prolétarien est devenu râleur, raciste, nationaliste, aigri, judéo-chrétien, coincé, réac. Que s’est-il passé ?

Je verrais trois étapes dans sa carrière :

1- Du Ventre des philosophes (1989) jusqu’au début de son université dite « populaire » (2002) qui ne fut ni une université ni populaire.

2- De son Antimanuel de philosophie (2001) à son Freud (2010).

3- La série de non-livres, entretiens publiés, articles, opinions, chroniques sur l’actualité, où toute pensée se dissout comme un cachet d’aspirine.

Le pire de cette dernière partie de son oeuvre est à mon avis Penser l’islam (2016) publié à l’occasion des attentats terroristes de 2015. Livre non écrit, collage de diverses interventions dans les médias, sans corrections ni relecture. Onfray a accompagné ce livre d’une conférence d’une heure toujours disponible en podcast : Un paradis à l’ombre de l’épée. Penser l’Islam. Dans cette double production islamophobe, le philosophe ne cite que trois sources : le Coran, les Hadith et la vie du prophète. En réalité, il ne cite qu’une ou deux fois le Coran, et passe plus de temps à citer un récit de la vie de Mohammed que personne ne lit et, surtout, qu’aucun musulman ne considère ni comme sacré ni comme fondamental dans sa foi. C’est comme si un raciste anti-européen critiquait le catholicisme en s’appuyant sur La Légende dorée de Jacques de Voragine, un peu d’Évangile (quelques détails polémiques), et les Apocryphes bibliques ainsi que d’obscurs prédicateurs de l’Inquisition. On lit cela avec effarement.

On est surtout triste de voir un homme chuter de la sorte.

Selon moi, Michel Onfray est un homme en grande souffrance. Physiquement d’abord, bien sûr. On sait qu’il a des problème de coeur, qu’il a subi des AVC dès son plus jeune âge, et son récit médiatique du COVID 19 montre un patient qui n’a pas beaucoup de résistance. On diagnostique qu’il va mal dans la vision qu’il offre de son corps. Je souffre quand je le vois à la télévision, son corps adipeux, sans colonne vertébrale, ses mains enflées, gonflées, qui témoignent d’une mauvaise circulation sanguine et probablement d’une consommation médicamenteuse mal contrôlée. Ses vêtements bouffants pour cacher un corps sans vigueur.

Mais c’est pour sa santé mentale que je m’inquiète le plus. Michel Onfray est en grande détresse psychologique. Partir d’un hédonisme rigolo pour dire, trente ans plus tard, que les Français sont incompatibles avec les Arabes, que l’islam doit être bouté hors d’Europe, qu’on aime les autres cultures mais « chacun chez soi », que notre « pays » est une « civilisation », que cette civilisation est « judéo-chrétienne », que ce judéo-christianisme trouve son origine en Terre-sainte il y a deux mille ans, il faut vraiment être le jouet d’une maladie intime, un Horla silencieux qui vous ronge, qui vous broie et va vous tuer.

Dans la première partie de sa carrière, son public était constitué de professeurs et d’étudiants en philosophie, de journalistes et de lecteurs curieux.

Dans la deuxième partie de sa carrière, son public était des profs à la retraite, des fonctionnaires et des professions libérales.

Dans la dernière partie de sa carrière, son public est constitué de fans, de followers, et on les trouve chez les bourgeois qui achètent des livres pour des raisons de prestige social, on les trouve aussi chez les téléspectateurs de CNews, les abonnées de Valeurs actuelles, du Figaro et du Point. C’est dans ces organes de presse qu’Onfray s’exprime. Il est devenu le meilleur ami d’Éric Zemmour avec qui il converse en étant d’accord sur tout sous couvert de débat. Leurs échanges sur la France font pleurer tous les sages précaires qui aiment la France.

Je vous le prophétise, il va lui arriver un malheur. Non pas un attentat ni une agression quelconque, mais un malheur interne. On va le retrouver dans une prostration sans lendemain.

Prions pour la santé de Michel Onfray. Il a bien mérité de se reposer et de prendre soin de lui, d’arrêter ses activités professionnelles pour profiter de sa fortune calmement, tranquillement, et de retrouver la sérénité de la promenade silencieuse.

2 commentaires sur “La détresse de Michel Onfray

  1. « La vieillesse est un naufrage, les vieux sont des épaves »… Il a quel âge Onfray maintenant ? Ce que tu dis est sans doute vrai mais derrière ce découpage en périodes il y a une unité depuis 2000 jusqu’à aujourd’hui, qui est celle de sa « Contre-histoire de la philosophie ». Je n’en ai pas lu beaucoup mais j’ai un souvenir lumineux très précis de ses conférences sur Thoreau et Emerson à l’époque où ça passait l’été sur France culture, sur une route en Saône et Loire entre Le Creusot et Roanne.
    Ce qu’il a fait pour les Cyniques, c’est-à-dire une sorte de rafraîchissement peut-être pas génial mais qui a contribué à les remettre en scène, il l’a fait aussi ensuite pour les Pères de l’Eglise, les philosophes de la Renaissance, les libertins baroques, les transcendentalistes, les socialistes du XIXe, Guyau, le freudo-marxisme, et j’en passe… C’est un gros travail. Personne d’autre n’a fait ça à ma connaissance.
    La lecture de ton article m’a d’ailleurs donné envie d’aller voir sa contre-histoire. Il y a des titres que j’aimerais bien écouter ou lire et la grandeur de ses titres c’est qu’il donne envie de lire les livres dont il parle.

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    1. Tu es bien généreux Ben, je te reconnais bien là. Ce que tu dis, je ne suis pas en désaccord, et s’il en était resté là, à faire des cours de vulgarisation sur l’histoire des idées, je ne me serais pas inquiété pour lui. Il faisait du Wikipedia, tranquillement, ça ne dérangeait personne.
      La grosse rupture vient sans doute du moment où France Culture a arrêté de lui donner cette visibilité insolente. Ça lui a fait un sacré coup. Il a dû chercher une visibilité chez ceux qui voulaient encore de lui, et ce fut l’extrême-droite. Dommage pour lui.

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