L’héroïsme silencieux des professeurs en France

Image de colloque pour illustrer un conseil de classe
Image d’un colloque tenu à Lyon en 2022 pour illustrer un texte sur les conseils de classe, car je n’ai pas d’image de conseil de classe. Je ne pense pas avoir l’audace de demander à mes collègues l’autorisation de prendre une photo lors des conseils de fin de trimestre.

Comme les médias nous disent que l’éducation nationale est devenu un véritable cloaque, et que le niveau intellectuel de notre école s’est littéralement effondré, je m’attendais à voir en France des professeurs blasés, déprimés, désinvestis, méprisés et exsangues.

Or, la semaine qui a précédé les vacances de Noël, j’ai assisté à trois conseils de classe, correspondant aux classes de terminale auxquelles j’enseigne la philosophie.

Bon, moi, j’étais là comme un touriste, je venais les mains dans les poches car j’étais nouveau et remplaçant ; j’écoutais et donnais rarement mon avis. Mais les autres, ceux qui sont en poste dans ce lycée depuis des années, il fallait les voir. C’était tout à fait instructif de les entendre parler de chaque élève, de peser le pour et le contre avec soin et bienveillance. Tous passaient des heures de soirée à évaluer, à encourager, à écrire et réécrire des bulletins pour coller au plus près de ce que chaque élève méritait de recevoir comme message.

C’était presque émouvant de voir tant d’individus ayant suivi des formations de si haut niveau et étant payés en coups de pied aux fesses, réunis dans une même classe, si tard dans la journée, et passant tant de temps à s’occuper de l’instruction, de la santé, du bien-être et de l’avenir de tant d’élèves.

Je n’ai jamais vu autant de soin et de professionnalisme portés aux apprenants, et ce dans une bonne humeur et un respect remarquables. Les institutions où j’ai travaillé ces vingt dernières années n’avaient, par comparaison, rigoureusement rien à faire des étudiants. Nous passions un temps considérable à produire des documents administratifs, ça c’est certain, mais dans le seul but de nourrir une machine hiérarchique aveugle et dans l’espoir que l’institution en question réussisse son accréditation ou progresse dans les classements internationaux. La pression était épouvantable et le harcèlement érigé en art de vivre. Mais l’indifférence aux apprenants et au niveau d’enseignement était total. En lieu et place du soin dû aux étudiants, nous donnions des bonnes notes imméritées qui permettaient d’acheter le silence des familles et d’améliorer les statistiques. L’accent était exclusivement porté sur les myriades de rapports à écrire, de calculs sibyllins à mettre en avant, de chiffres à saisir, de telle manière et surtout pas de telle autre manière. Et tout ce travail était sans corrélation avec le savoir à transmettre, la progression des élèves, ou l’élaboration de la connaissance.

En France, dans les lycées publics, ce que je vois me redonne de l’espoir dans l’éducation et l’instruction. Quand on sait que le corps enseignant travaille pour un traitement qui confine au bénévolat, on peut prendre cette communauté comme exemple de bienveillance sociale. On devrait peut-être prendre les profs de l’éducation nationale comme objet d’études sociologique, politique et économique : comment un groupe humain peut trouver en lui-même assez de ressources pour apporter aux enfants d’une nation un niveau d’instruction étonnant compte tenu des bâtons que les dirigeants politiques s’obstinent à leur mettre dans les roues.

7 commentaires sur “L’héroïsme silencieux des professeurs en France

  1. Magnifique Guillaume ! Je regrette seulement que tu ne sois pas chroniquer dans un quotidien. Ce type de billets est excellent et remet en cause le discours amplifié que nous servent les médias. Oui, dans la réalité du réel, les gens bossent bien, se cassent la tête pour que le service public soit de grande qualité. La vie scolaire (et hospitalière) n’est pas une succession de faits divers insupportables. Il est plein de grands professionnels qui se cassent la tête pour accompagner chacun.
    Je relaye sur FB, seule tribune dont je dispose aujourd’hui. Bonne année au sage précaire et à ceux qui l’entourent. Bonne année aussi à ses élèves.

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    1. Tu as raison de mentionner l’hôpital, mais il existe une différence de taille : le discours ambiant nous dit que les personnels hospitaliers souffrent mais qu’ils bossent bien et sont compétents. Ils ne sont pas responsables des problèmes et des dysfonctionnements. En revanche, les professeurs, après avoir été tellement accusés d’être paresseux et hautains, sont maintenant moqués pour être d’un niveau intellectuel ridiculement bas, pour enseigner n’importe quoi n’importe comment, et sont accusés d’être en partie fautifs des dysfonctionnements de l’école.

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      1. c’est vrai, tu as raison : il y a une vraie différence dans la façon de « traiter » les professionnels d’un secteur ou d’un autre. Je voulais juste insister sur le fait que, malgré tout, le service public reste de très grande qualité car les gens sont très investis.

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  2. Evidemment, exercer dans plusieurs établissements est compliqué, c’est le lot de beaucoup qui courent d’un site à l’autre pendant les récrés pour rejoindre les élèves « de l’autre bahut ». Heureux sont-ils (elles) quand un collègue motorisé les transbahute d’un lieu à l’autre. Comme prof de philo, tu as cette chance : une seule matière, un seul niveau. Mais des copies longues à corriger… Heureusement, le jour de l’An à l’Espiguette ou au Boucanet du Grau du Roi revigore les esprits ! Bonne et heureuse année au philosophe et à son épouse !

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