
Je m’intéresse depuis longtemps à la belle histoire d’amour entre François Mitterrand, l’ancien président, et Anne Pingeot, cette jeune bourgeoise rayonnante qu’il a rencontrée quand elle avait 20 ans, alors que lui avait déjà sa vie politique et sa vie familiale derrière lui. Évidemment, dès que les éditions Gallimard ont publié leur correspondance amoureuse – ces milliers de lettres écrites et envoyées à Anne Pingeot -, ainsi que le journal de bord de Mitterrand, je n’ai pas pu résister. J’habitais à l’étranger à l’époque, mais je l’ai fait acheter immédiatement. Ces lettres et ce journal, avec leurs découpages, leurs photos scotchées, cette narration intime destinée à Anne, m’ont captivé. Aujourd’hui, je les relis encore.
Je me demande parfois pourquoi un homme comme moi, qui se revendique précaire et sans qualité. peut s’intéresser à une figure comme François Mitterrand. Car, soyons clairs, personne ne peut être plus éloigné du sage précaire qu’un Mitterrand.
Quand on plonge dans cette histoire, il est évident que tout homme mûr s’identifie, d’une certaine manière, à lui. La crise de la quarantaine, le sentiment d’avoir peut-être laissé passer l’essentiel, puis l’éblouissement amoureux pour une femme plus jeune. Et surtout, cette volonté immense de la séduire. Mais ce n’est pas une séduction de don Juan, ni une séduction de joueur. Ce n’est même pas exactement une séduction. C’est une question de vie ou de mort. Mitterrand semble vouloir donner toute sa vie à cette femme, lui faire comprendre qu’elle est la clé de sa vitalité. Et ça, bien sûr, on le reconnaît, on s’identifie, on l’a peut-être vécu.
Mais ce qui me fascine le plus dans cette histoire, et que je n’avais pas vu immédiatement lorsque j’ai lu ces livres pour la première fois, c’est la concomitance entre cette passion amoureuse et le renouveau politique de Mitterrand. Quand il rencontre Anne et qu’il commence à lui écrire, il est au creux de la vague. Sa carrière semble derrière lui. Pourtant, au moment où elle finit par céder à ses avances, quand il nage dans le bonheur de cet amour, il devient en 1965 le candidat unique de la gauche aux élections présidentielles.
C’est là qu’il invente une stratégie politique à partir de rien, alors qu’il n’était plus rien. Cette stratégie le propulse comme figure centrale de la gauche, puis de la France entière. Il est clair que cet amour a joué un rôle fondamental. L’amour qu’il reçoit et celui qu’il donne lui apportent un surcroît de beauté, de confiance, de goût du risque, une sensation de toute-puissance. Cela a sans doute contribué à ce qu’il réussisse à rallier des centristes comme Mendès-France et des pestiférés comme le Parti communiste, une alliance inimaginable avant 1965.
Mais c’est là que le sage précaire se trouve exclu de cette dynamique. Car, tout amoureux qu’il soit, le sage précaire n’a jamais été et ne sera jamais un mâle dominant qui agrège les volontés. Personne ne se met au service du sage précaire de manière presque métaphysique. Au risque d’être cuistre, je prétends que les hommes qui ont mis leur énergie, leurs réseaux et leur fortune au service de Mitterrand dans les années 1960 l’ont fait de manière transcendantale : cette soumission était pour eux une condition de possibilité de leur propre action sur le monde.
La Précarité du sage, 2010.
Or, tous ces mâles dominants qui se sont senti pousser des ailes au contact de Mitterrand et qui le servaient en songeant à leur propre intérêt à venir, ils n’auraient jamais agi de la sorte sans cette histoire d’amour du politicard avec la jeune bourgeoise gracieuse. Avoir conquis une femme si inaccessible, mais l’avoir conquise durablement, corps et âme, l’avoir rendue heureuse, a dû donner un charme irrésistible au quadragénaire sans troupes.

En relisant ces lettres, je ne peux m’empêcher de chercher des échos. Peut-être que nous, sages précaires, nous voyons dans cet amour une autre leçon : celle d’un don total, sans espoir de grandeur ni de reconnaissance. Un amour pour vivre, simplement, et pour essayer d’être heureux avec celle qui est entrée dans notre existence pour en être le centre.