Il y a des phrases qui dérangent par leur contenu et qui interpellent la sagesse précaire par ce qu’elles révèlent. « Nous sommes tous les enfants de Gaza » est de celles-là. Elle a résonné dans une salle municipale de Saint-Denis, reprise par une jeunesse vibrante et consciente. C’était sa manière, dimanche dernier, de célébrer la victoire au premier tour du maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko. Et aussitôt, une partie du commentaire médiatique s’est crispée, comme si cette parole disait autre chose qu’un simple et puissant élan de solidarité.
Ce qui frappe d’abord, c’est le contraste. D’un côté, un fait démocratique simple : une ville élit un maire. De l’autre, une mise en récit dramatique : « Saint-Denis est tombé entre les mains de La France Insoumise ». Comme si le choix des urnes devenait une chute, voire une faute. Le langage n’est jamais neutre. Il façonne les perceptions, il suggère des peurs. Ici, il trahit une difficulté à accepter qu’une alternance politique, portée par une population diverse et jeune, puisse être autre chose qu’une menace.
Les journalistes insistent sur le fait qu’un nombre très limité d’électeurs s’est déplacé pour élire Bagayoko, ce qui insinue que la légitimité du nouvel édile laisse à désirer. Ils n’avaient pas fait ce commentaire quand Saint-Denis « tombait » entre les mains d’un socialiste avec encore moins d’électeurs en 2014 et en 2020. Quand un Français élu est d’origine africaine, de couleur noire et appartenant à une gauche plus sincère que le Parti socialiste (qui a tant trahi notre pays), la suspicion des journalistes se dresse immédiatement. Et la hargne commence.
Puis vient cette phrase, ce chant : « Nous sommes tous les enfants de Gaza », clamée au sein de l’Hôtel de Ville. Et là encore, l’incompréhension domine. On feint de croire qu’il s’agirait d’un désintérêt pour la France, d’un détournement de la citoyenneté. « Êtes-vous le maire de Gaza, demande Apolline de Malherbe, ou de Saint-Denis ? » Comme si la solidarité internationale annulait l’ancrage local. Comme si l’empathie pour les Palestiniens était une trahison du peuple français.
Mais l’histoire des mobilisations dit exactement l’inverse.
Dire « Nous sommes tous des enfants de Gaza », c’est s’inscrire dans une tradition politique et morale ancienne. C’est faire écho à ces slogans qui ont traversé les décennies : message d’affection pour une ville blessée (« Ich bin ein Berliner), des étudiants proclamant leur solidarité avec un camarade expulsé (« nous sommes tous des juifs allemands »), des foules dénonçant une guerre lointaine au nom de principes universels (« Paix au Vietnam »). À chaque fois, il ne s’agit pas de fuir son pays, mais de l’interroger, de le pousser à être à la hauteur de ses propres valeurs.
Ce que certains décrivent comme une fracture est peut-être, en réalité, une évolution. Une jeunesse qui ne cloisonne pas ses indignations. Une génération qui comprend que le monde est interdépendant, que la souffrance d’un territoire n’est pas étrangère à notre humanité commune. Il ne s’agit pas de « voter pour la Palestine », mais de refuser l’indifférence et de rejeter le soutien à un État guerrier et suprémaciste que nos médias cherchent à imposer.
Il y a aussi, dans ce « cri » (comme le désigne Mme de Malherbe, car pour ses oreilles, cet appel n’est pas du langage articulé), une réaction à un sentiment d’étouffement. Lorsque certaines réalités semblent disparaître du débat public, lorsqu’un conflit s’éloigne des écrans ou n’apparaît qu’à travers des filtres prudents, alors la parole se fait plus forte. Crier devient une manière de rappeler les consciences et de refuser l’oubli.
Réduire cela à une dérive ou à une forme d’hostilité envers la France est non seulement simpliste, mais aussi profondément injuste. Car ce que l’on entend, dans ces voix, ce n’est pas le rejet d’un pays. C’est une manière de dire : être citoyen, ce n’est pas seulement appartenir, c’est aussi regarder le monde et prendre position.
Il y a, enfin, quelque chose de profondément positif dans cette scène. Une mairie qui devient un lieu d’expression. Une jeunesse qui s’empare de la parole. Un moment de ferveur qui, loin d’être violent, est traversé par une forme de lyrisme politique. Cette capacité à s’émouvoir, à se sentir concerné, à refuser la passivité, c’est peut-être l’un des signes les plus vivants d’une démocratie. Il se trouve qu’un seul parti a décidé de suivre cette ligne-là, et de soutenir les manifestations pro-palestiniennes depuis des années. Ce parti reçoit donc des tombereaux d’excréments de la part du monde télévisuel, et se fait insulter en permanence. En toute logique, La France Insoumise récolte aussi les fruits de sa stratégie politique et fait élire des maires dans plusieurs villes de France.
« Nous sommes tous les enfants de Gaza » ne dit pas que l’on oublie Saint-Denis ou la République. Elle dit que l’on élargit le cercle et qu’en effet beaucoup de jeunes sont venus à la politique à cause de ce qui se passe à Gaza, à cause de l’indifférence révoltante devant les morts d’enfants palestiniens. Les militants de Saint-Denis refusent de hiérarchiser les vies, et ils clament ainsi que, de même, il ne faut pas hiérarchiser les Français en raison de leur pigment de peau, de leur religion ou de leurs opinions.
Devant les plateaux de télévision qui voient de la haine et de l’antisémitisme dans ce slogan, les jeunes militants de Saint-Denis rappellent simplement que, face à la souffrance, la réponse la plus humaine et la plus républicaine reste encore la solidarité.
Bravo Guillaume. Tu restes bien concentré et précis dans tes mots et tes positions. Belle leçon pour moi qui reste parfois inhibée dans ma posture de « médiatrice culturelle ».
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Merci Cécilia, mais que veux-tu dire par ta position de médiatrice culturelle ? Le sage précaire aussi est un médiateur culturel !
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