
Je vis ma dernière mission avec le ministère en Arabie saoudite. Cela fait une semaine que j’ai rendu mon badge et mon ordinateur portable, une semaine que j’ai reçu mon visa de sortie définitive du territoire saoudien, et une semaine que je ne sais pas que faire.
J’attends mon argent et mon billet d’avion. J’étais un consultant auprès de sa majesté le président de l’autorité des musées, diffusant la sagesse précaire aux plus hautes sphères culturelles du Royaume, et il était temps que je reconfigure ma collaboration avec le monde muséal et universitaire d’Arabie saoudite.
Nous nous sommes très bien entendus mais je ne peux plus me permettre de me rendre si souvent dans le Golfe persique. Je dois me recentrer sur un triangle qui est suffisamment étendu : la France, l’Allemagne et la Tunisie.
En attendant, je meuble mes journées vides en m’obligeant à faire un peu de sport. Mais les pompes que je m’astreins à faire sont moins là pour me muscler que pour évacuer la tension intérieure qui monte en moi. La solitude et l’incertitude de mon départ, mêlées à des attaques guerrières qui atteignent l’aéroport où j’irai prendre l’avion, m’oppressent un peu.
Alors je mange trop et mal. Je grossis et je rêve de maladies dont je me crois atteint. Mes nuits ne sont pas belles alors la journée je me venge en marchant des heures et en faisant des centaines de pompes. Je ne peux plus faire de vélo car j’ai démonté ma bicyclette pour l’empaqueter et l’emporter avec moi à Munich. Et quand je marche, mes pauses et mes relais sont des cafés où je m’empoisonne avec des boissons sucrées et de la gastronomie de réconfort.
Marche, pompes, abdominaux et assouplissements.
Chocolat, hamburgers, frites, capuccino et jus de carcadet.
La sagesse précaire est suspendue entre ces deux extrêmes.
Tu es et resteras toujours à la mode, cher ami. Les excès pendulaires que tu décris sont le reflet de notre temps. Cependant, quid de la sagesse précaire qui appelle immanquablement un peu de sobriété ?
Je prends plaisir en ce moment à lire les « billets » d’Abdennour Bidar dans le Monde. Dans le dernier il commence ainsi : « Dans son Manuel, rédigé vers l’an 125 de notre ère, le philosophe stoïcien Epictète énonce sa plus fameuse sentence : « Il y a des choses qui dépendent de nous, et des choses qui ne dépendent pas de nous. » La sagesse autant que le bonheur tient au bon discernement entre les deux, aussi bien qu’à la capacité de ne pas se laisser préoccuper par « ce qui ne dépend pas de nous », comme, expose-t-il, « le corps, l’argent, la réputation, les charges publiques ». Car de tout cela nous sommes « naturellement esclaves » : si je cherche à le maîtriser, je vais me heurter à des obstacles qui me dépassent. Je ne réussirai qu’à me rendre malheureux, ou, écrit-il, « contrarié, chagriné, tourmenté ». C’est le bon sens même : si moi, l’être humain, je passe mon temps à viser ce qui ne dépend pas de moi, ou pas entièrement de mes efforts, mais de mille et une circonstances de la vie, alors je fragilise ma possibilité d’être heureux parce que je rends mon bonheur dépendant ou « esclave » de facteurs qui lui échappent.
Epictète prend des exemples significatifs : quand il dit « le corps », il entend que notre bonne santé, bien que dépendante pour partie du soin que je prends de moi, de mon hygiène, de mon alimentation, de mes conditions de vie, etc., pourtant m’échappe. Parce que, pour une part au moins aussi importante, cette santé va être également tributaire de facteurs environnementaux, d’accidents de la vie, de caractères génétiques, etc. De même, quand il évoque les « charges publiques », la réussite sociale ou professionnelle, il y a, d’une part, ce que je peux raisonnablement viser par mes propres efforts et talents, mais il y a, de l’autre, l’impondérable de la chance, de la compétition sociale, de la situation économique. (…) » https://www.lemonde.fr/le-monde-des-religions/article/2026/09/30/epictete-ou-l-art-de-rester-serein-les-petites-meditations-d-abdennour-bidar_6786107_6038514.html
Que cela ne t’empêches pas, mon cher Guillaume, de prendre soin de ce corps qui te porte pour ce qui est en ton pouvoir et de ne pas accélérer les coups du sort « en poussant trop les rapports ».
Je serai en tout cas très heureuse de te revoir sur un des côtés de ce triangle que tu annonces.
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