Il n’y a que France culture qui nous offre ce genre de cadeaux. Six heures de radio sur un livre. Pas n’importe lequel, un des livres du XXe siècle que je préfère : Tristes tropiques, de Claude Lévi-Strauss.
Des heures de radio produites en 2026, à propos d’un ouvrage publié en 1955. Le pied intégral.
Beaucoup d’archives de haute qualité, des archives qui font rêver le sage précaire plus que n’importe quoi d’autre.
D’abord la voix du grand Claude Lévi-Strauss lui-même. On l’entend à toutes les époques et c’est toujours un régal. Mais on entend aussi sa femme Monique, celle qui a relu et commenté les pages de Tristes tropiques. J’ai adoré l’entendre parler avec joie des éclats de rire que le texte provoquait chez elle, et du fait qu’elle ne couchait sur le papier que ses commentaires négatifs, ce qu’il fallait changer ou supprimer.
Grand regret en revanche de ne jamais entendre la voix de l’épouse qui, elle, vivait au Brésil avec Claude et voyageait avec lui. J’entends depuis longtemps parler de cette Dina Lévi-Strauss, elle aussi « philosophe », elle aussi intéressée à l’idée de devenir ethnologue pour fuir le côté trop abstrait de la philosophie. Dina semble avoir eu pas mal d’importance dans les aventures du grand homme, beaucoup d’influence sur sa pensée et son écriture, un impact certain sur la faisabilité des voyages de mission en forêt amazonienne, un rôle indéniable sur sa carrière, et pourtant on ne l’entend jamais dans ces six heures de documentaire radiophonique.
Je reviendrai sur Dina, qui a repris son nom de jeune fille après son divorce, pour redevenir philosophe. Tout ce que j’ai envie d’en dire à cette minute, c’est que nous travaillions à ce moment-là sur une conférence consacrée à Thierry Mauger, et que nous essayions de faire une place à Danielle, l’une des épouses du photographe qui lui a ouvert les portes du riche monde féminin de l’Arabie du sud. Nous reparlerons de tout ceci.
Dans ces six heures de radio, on entend aussi Jean Malaurie, l’éditeur explorateur de la collection « Terre humaine » qui a accueilli Tristes tropiques, et tant d’autres intervenants passionnants. On entend tel et telle, on en entend des vertes et des pas mûres.
On entend surtout la voix et l’intelligence de Nastassja Martin, l’ethnologue française qui s’est fait bouffer par un ours en Sibérie et qui a écrit un très beau livre pour essayer de comprendre ce qui lui est arrivé. Ce qu’elle dit de Tristes tropiques est passionnant car on sent qu’elle n’a pas lu ce livre d’une manière détachée. Pour elle comme pour moi, cette lecture a été une révélation qui a changé le cours de l’existence. Elle est devenue ethnologue sous le coup de cette lecture. Le sage précaire, lui, a préféré devenir chef, leader charismatique et dictateur dubitatif.