Ma collection André Dhôtel

L’autre jour, j’ai retrouvé le carton qui contenait ma collection préférée : les livres de l’écrivain ardennais André Dhôtel (1900-1991).

Quand je les vois, comme ça, dispersés sur les marches extérieures de mon appartement cévenol, je me réjouis de ne pas les avoir tous lus. Il me reste de belles journées de lecture en perspective.

De la « moraline »

Un concept nietzschéen mal compris

Glyptothèque de Munich

Le terme « moraline » revient souvent dans les débats contemporains, mais on oublie souvent d’où il vient et ce qu’il signifie vraiment. Ce concept a été forgé par Friedrich Nietzsche, philosophe allemand du XIXe siècle, dans sa critique de la morale conventionnelle. Nietzsche n’est pas opposé à la morale en tant que réflexion sur le bien et le mal, mais il dénonce une morale qui se limite à un discours larmoyant et inefficace, cherchant à attendrir plutôt qu’à inciter à l’action.

Pourquoi Nietzsche parle-t-il de « moraline » ?

Le choix du mot « moraline » n’est pas anodin. Au XIXe siècle, les sciences du vivant voyaient l’apparition de nombreux termes en « -ine » : morphine, quinine, cocaïne, strychnine, et Nietzsche les connaissaient à cause de son état de santé qui l’a poussé à s’intéresser à la médecine. Ces substances, qu’elles soient produites naturellement par le corps ou ingérées sous forme de médicaments, modifient nos perceptions et notre état physique sans nécessairement avoir un impact direct sur le monde extérieur. Nietzsche dénonce ainsi la « moraline » comme une sorte de « vitamine de la pensée », une drogue intellectuelle qui nous fait sentir vertueux sans provoquer de changement réel dans le monde.

Un exemple de discours sous l’effet toxique de la moraline

Prenons l’exemple de la critique des milliardaires. Dire qu’il est injuste qu’une poignée d’individus accapare une immense richesse tandis que la pauvreté se répand peut relever de la « moraline » si cette critique reste purement plaintive. En effet, ce constat n’entraîne pas forcément d’action et ne change en rien la réalité du pouvoir économique. Un nietzschéen critiquerait ici une posture victimaire qui permet de se complaire dans l’indignation sans chercher à modifier les rapports de force existants.

Sans moraline, le phénomène est perçu comme le résultat logique d’une série de décisions qui favorise quelques hommes au détriment de tous les autres, avec la collaboration de ceux qui pâtissent de cette situation inique. C’est ni bien ni mal.

Une critique utilisée à droite comme à gauche

L’accusation de « moraline » peut être récupérée aussi bien par les conservateurs que par les progressistes.

  • La droite réactionnaire s’en sert pour dénoncer ceux qui critiquent l’ordre établi. Par exemple, des commentateurs comme Pascal Praud sur CNews ridiculisent les critiques des milliardaires en les traitant de « ratés » ou de « médiocres ». Selon cette logique, les milliardaires mériteraient leur fortune parce qu’ils ont su exploiter les règles de la finance à leur avantage. Et comme de nombreuses personnes travaillent pour les milliardaires, ces derniers passent pour des bienfaiteurs qui « créent des emplois ». Dénoncer l’injustice reviendrait à haïr « la réussite » et faire preuve de jalousie.
  • La gauche radicale, elle, peut aussi dénoncer la « moraline » pour critiquer ceux qui se contentent de discours indignés sans agir concrètement. Dire que l’accumulation des richesses est injuste ne suffit pas : il faut réinstaurer un rapport de force et organiser une redistribution active des richesses. Sortir de la moraline pour aller chercher l’argent où il se trouve et le donner à qui se l’approprie. C’est la position de mouvements révolutionnaires, qui valent probablement mieux que La France Insoumise, dont le programme reste au final très modéré. Les révolutionnaires prônent des actions concrètes plutôt que de simples discours indignés.

Moraline et Opium du peuple

En fin de compte, Nietzsche nous met en garde contre une morale qui sert uniquement à nous apaiser, à nous donner bonne conscience, sans nous pousser à agir. La « moraline » est un anesthésiant intellectuel : elle nous fait ressentir un malaise face à l’injustice, mais nous empêche de la combattre efficacement. Dans les mêmes années, Karl Marx utilisait aussi une métaphore médicale, en parlant de la religion comme de « l’opium du peuple ».

Nietzsche était un sage précaire qui n’a jamais milité dans un parti politique. Comme tous les sages précaires, il profite des situations en place et des rapports de domination en cours. Il tire son épingle du jeu et dit à ses contemporains : « ne faites pas comme moi. Critiquez-moi si vous le voulez, traitez-moi d’égoïste et de parasite autant que vous le voudrez, car tant que vous n’agissez pas, vos jugements moraux ne sont que des comprimés de moraline. »

Régis Genté : un journaliste visionnaire et exemplaire

Régis Genté sur Donald Trump

Il y a des auteurs dont les prémonitions sont si précises qu’elles paraissent surnaturelles alors qu’elles révèlent seulement un solide instinct ancré dans une réalité tangible et circonscrite. Régis Genté fait partie de ces journalistes dont la finesse d’analyse et la rigueur documentaire préfigurent les événements avant même qu’ils ne deviennent l’objet du débat public. Son livre sur Donald Trump, paru bien avant l’élection de ce dernier, en est un parfait exemple.

Lors de sa parution, beaucoup ont jugé que Genté exagérait. Le titre ne laissait pourtant aucun doute sur sa thèse : Trump était, selon ses recherches, entre les mains du Kremlin. L’auteur documentait minutieusement les liens de Trump avec la Russie, bien avant l’accession de Vladimir Poutine au pouvoir. Il y révélait l’existence de connexions financières, économiques et peut-être même sentimentales, voire érotiques, entre le magnat de l’immobilier et l’empire soviétique.

Ce qui fait la force de ce livre, c’est son absence de sensationnalisme. Genté ne cherche ni à accabler ni à extrapoler. Son journalisme est une enquête rigoureuse, fondée sur des faits vérifiés, loin des outrances et des interprétations hasardeuses. En cela, il s’inscrit dans la tradition des grands reporters qui laissent parler les documents et les témoignages plutôt que leurs opinions personnelles.

Plus précisément, ce qui fait la force de Genté est sa fixation sur le monde russe, et encore plus fermement sur le caucase et la Géorgie. L’inverse exacte des « toutologues » qui s’improvisent experts dans nos médias. Peut-être va-t-il un jour me faire mentir, mais en atttendant il surprend à chaque livre avec des analyses qui partent du Caucase pour aller vers l’international et l’actualité brûlante.

Or, depuis février 2025, les analyses de Genté résonnent avec une acuité troublante. Les prises de position de Trump – son mépris affiché pour le président ukrainien, ses accusations infondées de dictature, sa reprise systématique des éléments de langage du Kremlin – sont devenues si flagrantes qu’elles mettent même mal à l’aise une partie de ses soutiens les plus fervents. Son zèle pro-russe frôle l’absurde, au point de devenir contre-productif même pour ses alliés.

Ce paradoxe, qui pourrait presque prêter à des lectures littéraires sur la manipulation et la soumission, n’est cependant pas le terrain de Genté. Il ne s’abandonne ni aux hypothèses ni aux déductions gratuites. Il avait tout vu, prévu, en s’attachant aux faits, aux sources, à la matière brute de l’information qui venait de son territoire d’expertise. Cette rigueur en fait un journaliste rare, précieux, et indispensable.

Installé à Tbilissi depuis plus de vingt ans, Genté est un observateur ancré dans une réalité locale, dont il extrait des lignes de force à l’échelle mondiale. Son regard porté sur la politique géorgienne, sur l’économie du football en Russie ou sur le parcours de Zelensky avant son ascension planétaire, témoigne d’une remarquable intuition journalistique. Il perçoit les tendances profondes avant qu’elles ne deviennent évidentes aux yeux de tous.

En cela, Régis Genté est plus qu’un journaliste : il est un éclaireur du temps présent. Son premier récit de voyage, Voyages au pays des Abkhazes, publié en 2012, mériterait d’être relu aujourd’hui sous un nouveau jour. Car c’est peut-être dans les détails de ce voyage que se cachent ses intuitions les plus fulgurantes.

Qat al-Asiri : L’art caché des femmes du Sud de l’Arabie

Détail d’un salon peint par Fatima Al Asimi, au sein du musée privé d’Al Jahal, lieu-dit des montagnes d’Assir, photographié en décembre 2024.

Dans les montagnes du sud de l’Arabie Saoudite, autour de la ville d’Abha et non loin du célèbre village de Rijal Almaa, les voyageurs découvrent un art unique au monde : le Qat al-Asiri. Classée au patrimoine immatériel de l’humanité par l’UNESCO, cette peinture murale, réalisée exclusivement par des femmes, orne l’intérieur des maisons de la région d’Asir. Son histoire reste pourtant largement méconnue, éclipsée par le silence des voyageurs et des géographes d’autrefois.

Un art invisible aux yeux des explorateurs

Pourquoi n’en parle-t-on que si tardivement ? La réponse est simple : c’est un art de l’intimité féminine. Les voyageurs étrangers n’avaient pas accès à ces intérieurs vibrants de couleurs, encore moins aux conversations avec celles qui les créaient. Les récits volumineux de Philby, les observations précises de Thesiger, et même les maigres témoignages d’Halévy ignorent totalement cet usage des couleurs naturelles en Asir. Pas un mot, pas une trace, comme si cet art n’avait jamais existé.

Il faudra attendre Thierry Mauger pour que le Qat al-Asiri trouve une reconnaissance internationale. Son travail repose sur trois facteurs essentiels :

1. Le temps : Mauger passe des années en Assir (région qu’il désigne ainsi mais qui comprend Najran, Jazan et Baha), retournant sans cesse dans ces villages, observant, documentant, et photographiant avec minutie ce que personne n’avait relevé avant lui.

2. L’accès aux femmes : Son épouse, co-autrice de son œuvre, lui permet d’entrer dans cet univers caché. Sans elle, pas d’échanges avec les artistes, pas de rencontres avec celles qui, génération après génération, transmettent ces motifs et ces pigments naturels.

3. Le soutien des autorités locales : Grâce à leur proximité avec l’Emir et les responsables régionaux, les Mauger obtiennent un laissez-passer, essentiel pour être acceptés par les communautés et, surtout, par les maris de ces artistes invisibles.

Palais d’Abha, province d’Assir, Arabie Saoudite, peinture d’Afaf Diajm. Vu et photographié en décembre 2024.

Du secret des maisons à la lumière des galeries

Aujourd’hui, le Qat al-Asiri sort peu à peu de l’ombre. Avec l’essor du tourisme et la valorisation des traditions locales, on cherche à déplacer cette pratique de l’intérieur des foyers vers des espaces plus accessibles. Des expositions à New York et Londres ont permis d’attirer l’attention sur ces œuvres, et les artistes elles-mêmes commencent à être reconnues comme telles.

Dans un souci de préservation et d’autonomie économique, certaines d’entre elles réalisent désormais leurs motifs sur toiles et canevas, ouvrant ainsi un marché où leur savoir-faire devient une source de revenus. Pourtant, rien ne remplace l’expérience d’un voyage en Asir, où, avec un peu d’effort, on peut encore découvrir ces vieilles dames fabriquant leurs pigments naturels et perpétuant une tradition d’une richesse inouïe.

Hajer, mon épouse, dans l’atelier de Halima Al Rafidi, dans un hameau isolé des montagnes d’Assir, Arabie Saoudite, décembre 2024.

Loin des musées et des galeries, c’est ici, au cœur des montagnes du sud de l’Arabie, que le Qat al-Asiri continue de vibrer, de vivre, et de se transmettre.

Najran et ses maisons en terre

Je me suis donc rendu où St John Philby se rendit en 1936, pour en tirer cet excellent livre de voyage: Arabian Highlands.

Je m’intéresse tout particulièrement à l’architecture vernaculaire de cette région d’Arabie Saoudite pour une raison qui vous apparaîtra évidente dans quelques mois si Dieu me facilite la tâche.

Vous pouvez voir où se situe Najran sur cette fameuse carte que Philby fut le premier à dresser pour le compte du roi Abdulaziz Ibn Saoud.

Je n’ai pas grand chose à ajouter. Je préfère pour l’heure partager avec vous quelques photos de ces maisons en terre, dans leur oasis et leurs champs de légumineuses.

La carte et le territoire : St John Philby à Najran

youtube.com/shorts/UpV0RTuRz0E

La fabuleuse cartographie des montagnes d’Arabie par Harry St John Philby

La carte des montagnes d’Assir, entre Arabie saoudite et Yémen, réalisée par Philby dans les années 1940

C’est le roi Ibn Saoud qui a demandé à Harry Philby de cartographier la région montagneuse du sud ouest du royaume d’Arabie Saoudite. Personne ne savait exactement ce qui s’y trouvait et, comme c’était une région peuplées de peuples guerriers et autonomes, les géographes ne s’y étaient guère aventurés avant que le nouveau pouvoir impose son ordre.

Sur cette vidéo que j’ai faite de la carte, vous voyez la ligne rouge surmontée de la mention « Philby 1936-1937 », qui trace le trajet exact des allées et venues de l’explorateur pendant ces deux années.

On note que Jazan y est écrit Qizan, que Najran y figure comme une oasis, non une ville à proprement parler. Le site archéologique d’Okhdood y est bien identifié mais nulle trace de celui de Bir Hima, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO il y a quelques années.

Je ne sais pas vous, mais moi, cette carte me procure une émotion qui ne se tarit pas depuis la jour où je l’ai dépliée, à Munich. Je crois même avoir été le premier lecteur de ce livre, édition originale de 1952.

Je lis sur cette carte et entre les pages du livre où elle est collée, la personnalité rigoureuse et sensible de Philby. La marque d’un administrateur zélé, scrupuleux, pas génial mais soucieux de faire un travail utile à tous les administrateurs qui vont le succéder.

Pour ne pas que les Cévennes sombrent entre les mains de la réaction : Soutien à Régis Bayle pour 2027

Midi Libre, janvier 2025. Les vœux du maire dans le village d’Arrigas

Les Cévennes sont une terre merveilleuse, habitée par une population modeste et travailleuse. La pauvreté économique la place naturellement dans une tension politique que l’on retrouve à chaque élection. Aux dernières législatives, le député de gauche s’est fait sortir, à la surprise générale, par un énarque parachuté qui adopte les discours du néo-fascisme pour promettre aux pauvres gens de les débarrasser de la racaille.

Je lis dans Mediapart que les extrémistes du Gard appliquent des méthodes trumpiennes pour provoquer, intimider et humilier leurs opposants politiques. Ils jouent la carte du conflit permanent, cherchant à diviser et à empoisonner le débat public.

Dans ce contexte délétère, où l’espace démocratique se rétrécit sous la pression de la haine et de la manipulation, il est essentiel de soutenir ceux qui incarnent une belle vision de la politique. Régis Bayle est de ceux-là. Il incarne une politique de dialogue, de justice sociale et de résistance face aux dérives autoritaires.

Au contraire de Bayle, le nouveau député de droite, ne connaissant rien aux Cévennes, cherche un ancrage en agressant des politiciens du cru qui ont le malheur d’être de gauche. Face à cette arrogance, il faut affirmer une manière de faire de la politique respectueuse et efficace : non pas en jouant le jeu de la provocation, mais en maintenant un cap, en affirmant des valeurs et en construisant des alternatives solides.

J’appelle de mes vœux que la gauche désigne Régis Bayle comme candidat aux législatives de 2027. Il a le profil parfait pour gagner contre l’union des haines. Professeur d’histoire-géographie au lycée du Vigan, il est maire d’un petit village de montagne comme ses ancêtres l’étaient déjà. Il appartient à une lignée d’hommes politiques qui travaillent la terre et la république depuis la révolution française. Une visite au cimetière d’Arrigas suffit pour s’en convaincre.

Bayle est aussi président de la Communauté de Communes du Pays Viganais et conseiller régional proche de la présidente socialiste Carole Delgas. Bref, il connaît le territoire local comme sa poche et maîtrise les rouages de la vie politique des Cévennes. Quand il parle, l’accent méridional le plus élégant de France se déploie pour soutenir des projets de développement économique et industriel dans une region qui a plus besoin de cohésion que de discrimination.

Pas étonnant qu’il soit la cible du nouveau député inconnu qui cherche à se faire un nom sur le dos des hommes en place. Régis Bayle saura répondre avec sagesse et en adoptant la seule attitude envisageable en pareil cas : monter en compétence et en qualité pour sauver les Cévennes.

Soutenir Régis Bayle pour 2027, c’est refuser cette politique du chaos que veut instaurer l’extrême-droite soumise aux modèles autoritaires et affirmer que la politique peut être efficace tout en respectant les règles républicaines. C’est un acte nécessaire pour préserver un débat démocratique digne et refuser la logique du rapport de force permanent.

Munich, le G20 et Philby

Harry Philby, dans sa tenue d’explorateur, près d’inscriptions archéologiques entre Yémen et Arabie Saoudite, 1936.

Ce matin-là, Munich accueillait le G20. Les rues de la ville, habituellement paisibles, étaient quadrillées par des forces de sécurité impressionnantes. Les dirigeants du monde entier se réunissaient pour discuter des grands enjeux planétaires : submersions migratoires de l’occident, liberté d’expression pour les suprématistes blancs, supériorité de l’Amérique. Pourtant, avant même que les discours ne commencent, un attentat à la voiture bélier venait rappeler que le monde est fragile, que la violence peut surgir à tout moment, et que les certitudes des puissants sont souvent éphémères.

Pendant ce temps, loin du tumulte médiatique et des barrières de sécurité, je me rendais à la Bayerische Staatsbibliothek (BSB), la bibliothèque d’État de Bavière. Mon objectif : plonger dans les récits de voyages de Harry St. John Philby, cet explorateur britannique qui a arpenté l’Arabie au début du XXe siècle, et dont j’avais commandé les éditions originales de 1922 et de 1952.

Philby, l’anti-héros méticuleux

Philby se désignant sobrement par « L’auteur », 1916.

Philby n’est pas Lawrence d’Arabie. Il n’a pas le panache romantique, ni la légende hollywoodienne. C’est un homme de terrain, un travailleur acharné, presque ennuyeux dans sa rigueur. Ses récits de voyages effectués dans les années 1915 et 1930 sont des modèles du genre : scrupuleux, respectueux des hommes et des réalités qu’il décrit. Il ne cherche pas à embellir, ni à dramatiser. Il observe, note, analyse.

Philby est le contraire exact de tous les voyageurs à la mode dont je tairai le nom car on en a trop parlé sur ce blog. Ces derniers se servent des territoires voyagés comme d’un écrin flou qui met en valeur leur corps, leur gueule, leur esprit plein de formules paradoxales qui ravissent les banquiers et les politiciens. Au contraire, on cherche Philby entre ces pages où les territoires sont précisément cartographiés, les bâtiments minutieusement observés, les us et coutumes respectés.

Ses photos, en particulier, m’ont frappé. Elles n’ont aucune prétention artistique. Ce sont des images documentaires, prises pour expliquer, pour témoigner. Et c’est précisément cette absence de fard qui les rend si puissantes. Chaque cliché est une fenêtre ouverte sur un monde disparu, un hommage à des visages et des paysages qui ont depuis été transformés par le temps, la guerre et la mondialisation.

Les yeux hallucinés du cheikh de Najran, 1936. Photo aujourd’hui reproduite dans les châteaux et les palais de Najran.

Une plongée dans un autre monde

En sortant de la BSB, j’étais sonné. Ces quelques heures passées avec les écrits et les photos de Philby m’avaient transporté dans une autre époque, un autre état d’esprit. J’avais l’impression d’avoir traversé un désert, d’avoir marché aux côtés d’un homme qui, malgré les préjugés de son temps, avait su voir dans les Arabes des êtres d’avenir, dépositaires d’un passé complexe et mystérieux.

Photo de famille avec « Ibn Saud himself », roi d’Arabie et fondateur devenu mythique du royaume. Philby était en adoration devant lui. 1915.

Pour Philby, l’Arabie n’était pas (seulement) une terre à conquérir, mais (surtout) une civilisation à comprendre. Il avait appris l’arabe, étudié les coutumes locales, et s’était immergé dans une culture qui, pour beaucoup de ses contemporains, était opaque, voire menaçante.

Le G20 et le discours de Vance : un monde en décalage

Pendant ce temps, au G20, le vice-président américain Mike Vance tenait un discours sur l’immigration, présentée comme le problème le plus urgent de notre époque. Un siècle après Philby, le ton avait radicalement changé. Là où l’explorateur britannique voyait des hommes et des femmes à respecter, les élites américaines d’aujourd’hui voient des menaces à contenir, des flux à contrôler, des vies à trier.

Pour des hommes comme Trump, Vance ou Musk, les Arabes ne sont plus des partenaires, mais des obstacles. Ils ne méritent ni compréhension ni empathie, mais des drones, des murs et des politiques sécuritaires. La déchéance du monde occidental, si déchéance il y a, se trouve peut-être là : dans cette incapacité croissante à voir l’autre comme un égal, dans ce refus de s’engager dans un véritable dialogue.

Les montagnes entre le Yémen et l’Arabie Saoudite

Parmi toutes les régions du monde qui attirent mon regard, il en est une qui me fascine particulièrement : la chaîne montagneuse qui s’étend entre le Yémen et l’Arabie Saoudite. C’est un espace méconnu, à la fois par son histoire et par sa géographie, mais dont la richesse naturelle et culturelle en fait un territoire à part, presque invisible aux yeux du monde.

J’ai toujours été attiré par les montagnes. Il y a celles où j’ai choisi d’enraciner un bout de ma vie, les Cévennes. Il y a celles que j’ai longuement arpentées en Chine, du Tibet au Sud du pays, en passant par les Huangshan, les fameuses montagnes jaunes. Il y a aussi le Jebel Akhdar, la montagne verte d’Oman, où j’ai souvent marché et écrit. Chaque chaîne montagneuse a son propre langage, ses reliefs, ses secrets. Mais celles du sud-ouest de la péninsule arabique, entre l’Arabie Saoudite et le Yémen, semblent encore appartenir à une autre temporalité, échappant au regard contemporain.

Je ne connais même pas précisément leur nom. Et c’est précisément cette absence de désignation claire, cette absence de récits structurés sur elles, qui les rend si intrigantes. Pourtant, elles sont là depuis toujours. Les Romains eux-mêmes s’y sont aventurés, tentant de s’y installer et appelant cette région Arabia Felix – non seulement parce qu’elle évoquait une certaine félicité, mais aussi parce qu’elle était prospère. Contrairement à l’image classique d’une péninsule arabique désertique, ces montagnes sont des terres d’eau, de cultures en terrasses, de verdure. Elles offrent un contraste saisissant avec l’aridité environnante et nourrissent depuis des siècles l’imaginaire de ceux qui s’y aventurent.

Mais c’est aussi un espace qui demeure largement inaccessible. Le Yémen est ravagé par la guerre depuis plus d’une décennie, rendant impossible toute exploration approfondie. L’Arabie Saoudite, quant à elle, ne s’ouvre que progressivement au tourisme. Résultat : une région peu accessible, qui échappe aux circuits balisés et même aux transports en commun. Contrairement à Oman, où l’itinéraire des voyageurs est presque tracé à l’avance – de Mascate à Sour, des Wahiba Sands à Nizwa, jusqu’aux sommets du Jebel Akhdar –, l’Arabie Saoudite n’a pas encore ses parcours incontournables. À part Al-Ula, qui fascine les touristes français, et Djeddah, il n’y a pas encore de destinations codifiées.

C’est cette terra incognita qui m’attire. Une région qui échappe encore aux guides de voyage, aux parcours prémâchés, et qui ne se dévoile qu’à ceux qui acceptent d’y plonger sans carte ni itinéraire préconçu. Un espace inquiet, où le regard n’est pas encore conditionné par des images préfabriquées.