Philippe Val, ou la fatigue de la correction politique

Philippe Val caricaturé par Plantu
Philippe Val caricaturé par Plantu

J’aimais bien Philippe Val à l’époque où il faisait un duo avec Patrick Font. Font et Val se produisaient dans des salles de province et provoquaient un rire immense. J’étais trop petit pour tout comprendre, mais les Salles des fêtes et les Bourses du travail pouvaient être secouées de fous rires que je n’ai jamais revus ailleurs. Ils chantaient, usaient d’un langage scabreux, scatologique et intellectuel, et faisaient des sketches à connotation politique et religieuse. Val avait une belle voix et, dans le duo, prenait un peu le rôle du bellâtre raisonnable, alors que Font prenait celui du vieil obsédé. Val était dans le self control, Font dans le retour du refoulé. C’est ce retour qui provoquait le rire incontrôlable.

Val est devenu célèbre en prenant la tête de Charlie Hebdo, dans les années 1990. Je n’ai jamais trop lu cet hebdomadaire, je le feuilletais chez des amis. La seule fois que je l’ai acheté, c’était la semaine suivant le 11 septembre 2001. Je fus déçu, rien n’y était dit, aucune prise de position originale. Les éditos de Val m’horripilèrent, tout comme ses chroniques sur France inter, qui ne me faisaient jamais rire et ne me faisaient pas réfléchir non plus. J’étais surtout frappé par sa passion pour l’interdiction, l’exclusion et l’anathème. Parce que telle chose était repérée comme nocive (un parti politique, une publicité, une pratique commerciale ou culturelle), il fallait l’anéantir.
L’affaire Siné n’est donc pas un accident, selon moi, mais un épisode nécessaire de la logique de Val. Non seulement Val veut ôter les affreuses paroles antisémites qui dégradent l’image de son journal (Siné a commis le crime d’écrire : « Il ira loin ce garçon », c’est vrai qu’il a dépassé les bornes), mais il exige de Siné des excuses publiques. Cette exigence a quelque chose d’humiliant qui entre parfaitement dans le « système Val », pour qui la politique consiste à interdire, à exclure, à contrôler, à vérifier.

Je me souviens d’un dessinateur phare de Charlie Hebdo qui se plaignait de n’avoir pas été autorisé à publier des caricatures de Bernard-Henri Lévy, car Val ne voulait pas qu’on se moque d’un intellectuel pour ne pas se tromper d’ennemi (l’ennemi étant l’antisémite, le raciste ou le fanatique). Le dessinateur (dont je ne dévoilerai pas le nom, pour ne pas lui faire courir le risque d’être viré lui aussi) m’a montré ses dessins. Je les ai trouvés vraiment intéressants et marrants. Ils moquaient l’imposture d’un penseur à la mode. Le patron, Philippe Val, a protégé l’imposture intellectuelle, et aujourd’hui, le même BHL soutient activement Val dans l’affaire Siné. Il y a là-dedans quelque chose de gênant, d’un peu nauséabond, qui entache, je pense, l’image d’un journal (et de son rédacteur en chef) faussement libre et incroyablement conformiste.

Je l’ai entendu sur France Culture donner une conférence sur « Le rire de résistance », dans laquelle il expliquait que la gouaille était collaboratrice, mettant dans le même panier Mistinguet, Maurice Chevalier et Louis Ferdinand Céline (faisant croire au passage que Céline parlait avec gouaille, ce qui est tout à fait faux). Il ouvrit sa conférence avec une anecdote qui se passait en Chine, et parlait d’ « annexion » de Hong Kong par la Chine Populaire, ce qui est, aussi, une erreur grossière. Le pire, dans cette conférence, est qu’il se considèrait lui-même, sans autodérision ni recul, comme un parangon du « rire de résistance ».
Aujourd’hui, il faut peut-être résister à Philippe Val. Résister à la tentation de ce totalitarisme bien pensant. Résister aux dérives du politiquement correct, car la liberté d’expression est menacée à l’intérieur même de la presse satirique.

Avec le temps, je me suis aperçu que je préférais Patrick Font. Il était beaucoup plus talentueux, plus hilarant, mais aussi plus fou, plus pervers que Philippe Val. Ses chansons étaient mieux écrites, plus poétiques quand il voulait être poète, plus drôles quand il voulait être drôle. Tandis que Val donnait des leçons de politique, Font pétait les plombs et pouvait entrer sur scène tout nu, sans raison apparente, ou se lancer dans une improvisation délirante. Il n’est peut-être pas insignifiant qu’aujourd’hui, Patrick Font soit condamné à l’obscurité et l’ignominie, après avoir fait de la prison, et que Philippe Val jouisse de tous les avantages de la vie médiatique : riche, célèbre, soutenu par un aréopage de personnalités influentes, donc protégé, il est dans la lumière, dans son bon droit, la conscience infiniment tranquille.

L’insoutenable légèreté du goût

A priori, rien n’est plus superficiel que le goût, mais quand on est frappé par le goût de quelqu’un, ses multiples fautes et son assurance sur certains points, le sage en arrive à y percevoir un véritable sujet de conversation. Il retarde un peu, le sage, car cela fait des siècles qu’en France, et dans la philosophie européenne la plus exigeante, l’on réfléchit sur cet aspect mystérieux de nos motifs d’action.

Il faudrait faire la radiographie du goût des Chinois, pour voir où ils en sont de leur histoire et comment ils se débrouillent avec la digestion de l’influence de l’Occident. Ils vivent dans une dichotomie telle que je ressens parfois un sentiment de schizophrénie. Une conversation d’hier m’a marqué : une amie, pourtant relativement acculturée à l’Europe, a dit, en l’espace de quelques minutes, qu’elle avant une forte inclination pour :

1- Le specatcle Sons et Lumières diffusé tous les jours dans le village de Yangshuo, dans le Guanxi, et que cette réalisation « artistique » était supérieure à la « visite » des sites naturels qui, eux, sont répétitifs. La joie que lui a procuré le spectacle lui fait pousser des soupirs patriotiques : « Je me suis dit que la Chine ne pouvait que s’en sortir. Les Européens ne seraient pas capables de telles réalisations. »

2- La culture chinoise traditionnelle, qu’elle voudrait cultiver à des fins éducatives quand elle aura son enfant. L’amener aux musées et lui expliquer des choses, « lui faire des petites conférences. »

3- Le piano, qu’elle préfèrerait jouer à l’exclusion de tous les autres instruments. Elle dit que les instruments chinois seraient trop difficiles, mais quand je lui assure que le Guzheng ou la Pipa sont clairement plus accessibles que le piano, elle revient au piano comme étant l’instrument par excellence, ce sur quoi, si on quitte la réflexion sur le goût, on ne peut lui donner tort.

La confusion et la dichotomie sont totales : d’un côté, une sorte de fierté nationale constante et préalable à tout discours, et de l’autre l’idôlatrie de l’instrument symbolique de l’Europe romantique, et des techniques occidentales les plus pointues pour faire vibrer leurs vieilles montagnes karstiques que les Chinois ne veulent plus célébrer directement, à la manière des grands poètes de la tradition.

Expo Shanghai 2010: mon projet préféré pour le pavillon de la France

Lors de mon premier passage, devant ce projet, j’ai eu une réaction de rejet. Trop sombre, trop végétal, trop personnel, le visiteur entrait dans l’imaginaire d’un homme singulier alors qu’il était censé entrer en France, et un imaginaire, qui plus est, assez peu typique.

Mais en me promenant entre les autres projets candidats, les images du pavillon dit « élémentaire », ont fait leur chemin dans mon esprit. Je vous invite à voir ces photos et un petit film d’animation sur le site des pavillons français.

Voilà un projet qui aurait créé de la polémique, qui aurait déclenché la fureur de ceux qui veulent une image lisse de la France. Et puis, c’est de l’imaginaire, c’est vrai, on plane en plein fantasme, dans le « pavillon élémentaire », et un type d’imaginaire qui va justement se développer dans les années à venir selon moi.

Il s’agit de l’imaginaire futuriste. Futuriste au sens du courant artistique du début du XXe siècle, ces peintures de machines, cette célébration de la vitesse, de l’aviation, du machinisme, d’une vitalité bruyante et folle.

Mais futuriste aussi au sens de la science fiction, avec ses paysages de fin du monde, ses espaces diffractés, son mode de vie post-atomique. Pour une grande puissance nucléaire comme la France, c’était le meilleur des projets.

Trois grand espaces : un sous-sol appelé « caverne », un sol accidenté comme un champ, appelé « toit de Descartes », et les « nuages », au sommet des tours. De grandes ailes étranges. Le tout forme une image puissante et peu accueillante. On ne voit pas en quoi il s’agit d’un pavillon, puisque de l’extérieur on ne voit que trois pylones en forme de champignons. Les espaces d’exposition sont, d’une part, enterrés dans la « caverne » et, d’autre part, élevés au niveau des « nuages ».

Dans le sous-sol, la « caverne » donc, le visiteur est vraiment projeté dans un univers tragique de Bande-dessinée. Il fallait oser. Osons le tragique, par Toutatis, et créons des ciels qui nous tombent sur la tête.

Les longs toits font penser à de gigantesques ailes d’insectes, les structures font penser à des phares, les tours en entier font penser à des champignons. Insectes, phares et champignons, ce sont les mots que j’ai entendu de la bouche d’étudiants et de visiteurs lors de l’exposition des quatre projets, au Musée de l’urbanisme de Shanghai.

Vus d’en haut, les toits/ailes d’insectes forment trois sphères qui s’interpénètrent et rappellent les peintures rythmiques des cubistes ou des puristes, ou de tous ces mouvements qu’on appelait « avant-garde ». La structure en acier nous rappelle la Tour Eiffel et, avec elle, tout l’imaginaire mécaniste des premières machines volantes et les innovations de la Belle epoque. Jules Verne, l’Amérique, les premières voitures et les « téléphonages » de Proust, c’était à tout cela que nous ramenait le Pavillon élémentaire, à toutes les intenses rêveries que provoquaient il y a cent ans l’ingénierie et l’industrie.

Voilà, c’était un projet bordélique, imparfait, contestable, passéiste/futuriste, prétentieux et incompréhensible. Un pavillon que n’auraient pas aimé nombre de Français mais qui aurait marqué les esprits, qui aurait couru crânement sa chance de s’imposer parmi les landmarks de Shanghai et de devenir, à terme, un symbole de la créativité française.

Au lieu de cela, nous savons déjà ce que deviendra le pavillon choisi par la France. Il va roupiller et les entreprises qui l’auront financé y organiseront des surprises parties pour le grand capital.

Femme blanche et voix off

Une société de production avait besoin de voix d’hommes français pour un documentaire. On m’avait fait miroiter de longues heures de travail et beaucoup d’argent, ce qui n’était pas pour m’attirer terriblement, sauf que j’aime ce qui miroite. Miroitements et flamboiements sont les mamelles des mes émerveillements.

Ma première motivation fut l’opportunité de rencontrer de belles Blanches. Dans mon imagination, dans ce milieu de la production, des voix-off, des publicités, des reportages, beaucoup de femmes de toutes les races devaient graviter. Or, à ce moment-là de ma vie, les Blanches représentaient un exotisme certain. Et puis, si je réfléchissais bien, je n’avais été heureux durablement qu’avec des Blanches, dans ma vie, alors il était peut-être temps de revenir à elles.

Le casting passé, je me retrouvais dans le studio d’enregistrement insonorisé, un casque sur la tête, à lire le texte de personnes interviewées. Des Chinois de tous âges et de toutes origines socioprofessionnelles.

Après la lecture des paroles d’un acteur, j’entends une voix gênée qui me dit : « Un peu plus jeune, c’est possible ?

– Oui, quel âge a-t-il ? » 

On me dit un âge qui était exactement le mien ! Est-ce à dire que j’ai une voix de vieux ?

Seul dans ma boîte, je devais, dans le silence et entouré de micros, interdit de bouger et presque de respirer, me tenir prêt pour, à la seconde voulue par le technicien en chef, dire le texte d’une voix « plus jeune ». Sans répétition, sans personne qui me montre ou qui m’explique. Ils parlent comment, les gens de mon âge ?

Ils enregistrèrent mon deuxième essai sans faire de commentaire. Il était l’heure de passer à un vieux tailleur de pierre, qui était « un moine, donc assez spirituel, mais énergique quand même, tu vois, genre chef d’entreprise. » 

Ah ? Quel âge ?

Puis ce fut le tour d’un maître d’arts martiaux qui « parle pour lui-même, tu vois, tout en puissance rentrée, donc tu dois être hyper zen mais en même temps hyper self control, genre Bruce Lee mais en plus sage, en plus méditatif. »  Les transformations que je devais faire sur moi pour me mettre dans la voix de ces personnes revenaient à faire de véritables voyages. Je cherchais, dans le silence du studio capitonné, le moine en moi, le kung fu master en moi, la star de cinéma en moi… Il y a un monde en moi, c’est une vraie cour des miracles. En revanche, en fait de femmes blanches, ça n’a pas été le Pérou. La seule que j’y ai vue est la compagne d’un copain, et il n’y avait aucune autre femme de quelque couleur que ce fût.  

Comment gagner sa vie sans être professionnel

Dans une rue de Taipei, pour fêter l’anniversaire d’un dieu local, une troupe de comédiens et de chanteurs ont diverti les communautés du quartier Xinyi pendant trois ou quatre jours. L’après midi, et le soir jusqu’à minuit, des histoires fleuve se succédaient, qui racontaient des anecdotes de la vie du dieu en question, dont le culte est célébré tous les jours dans un temple de fortune, de l’autre côté de la rue.

Ce qui m’a le plus étonné, c’était l’attention et la présence de tous ces gens, toutes générations confondues, qui préféraient suivre cette performance de théâtre syncrétique, empruntant au théâtre traditionnel et à la variété taiwanaise, plutôt que de regarder des feuilletons à la télévision ou de jouer à des jeux sur internet.

J’ai demandé à un quidam si la troupe était professionnelle, ou si c’était des gens du quartier qui faisaient du théâtre, en amateurs fervents. Il a ri : « Non, ils ne sont pas professionnels. Enfin, c’est leur job, oui, mais ils ne sont pas professionnels. »

J’ai voulu prendre en photo les jolies actrices qui se maquillaient, ou se démaquillaient, ou se reposaient, ou fumaient des clopes dans les coulisses, mais elles ne voulaient pas. Coquetterie ou réel rejet de la prise d’image, ce n’était pas à moi de juger, je les ai laissées tranquille.

L’ambiance festive de la rue me rappelait des souvenirs de théâtre amateur que je pratiquais dans un village du Dauphiné quand j’étais adolescent. Toujours, je dormais dans les décors, le soir, car il fallait un gardien. Parfois, une comédienne restait avec moi. Ce n’était généralement pas celle dont j’étais amoureux, mais les nuits étaient quand même transfigurées par le lieu, la facticité, la fragilité et l’excitation propres aux décors de théâtre.

Le lendemain de cette représentation, la rue retrouva sa tranquillité. Le dieu avait passé une bonne fête d’anniversaire, les comédiens pouvaient aller entretenir d’autres quartiers, d’autres fidèles.

La peine qu’on se donne

Après quelques jours passés en France et de nombreuses conversations avec des artistes, des écrivains et des universitaires, le sage précaire se pose des questions et se frotte le menton. La peine que tous ces gens se donnent pour vivre, pour être reconnus (par leurs pairs au moins) semble épuisante. Les artistes sont pris dans un piège cruel : ils ont choisi une vie qui les attirait parce qu’elle échappait, croyaient-ils, au monde marchand, à la société de consommation, et ils se retrouvent à ne penser qu’à cela, à l’argent, à la consommation, au business, dans un climat de concurrence terrible.

C’est là qu’il faut savoir garder son calme. C’est alors que l’écrivain nerveux devient un sage précaire.