Voyager en philosophe, sous la direction de Liouba Bischoff

Voyager en philosophe, sous la direction de Liouba Bischoff

Cet ouvrage collectif est basé sur un colloque qui s’est tenu à l’École Normale Supérieure de Lyon l’année dernière. Voyager en Philosophe a pour but de faire la lumière sur ce qu’est devenu la tradition du « voyage philosophique » à partir du XIXe siècle.

D’après Liouba Bischoff, le voyage philosophique était un genre en vogue aux XVII et XVIIIe siècles et connut une sorte de déclin avec le romantisme qui fit de la littérature de voyage un genre autonome, plus introspectif et plus personnel. Mais ce livre qu’elle dirige « se propose d’interroger le devenir du voyage philosophe à partir du XIXe siècle et les formes de sa résurgence, à la fois du côté de la littérature et de la philosophie, dans un esprit de dialogue entre les disciplines » (quatrième de couverture).

C’est exactement cela que l’on trouve dans Voyager en philosophe. Des articles de chercheurs en philosophie et de chercheurs en littérature qui se penchent sur Nietzsche, Thoreau, les phénoménologues, Sartre, Lévi-Strauss, Maldiney, Foucault, le groupe Tel Quel, jusqu’au philosophe voyageur contemporain Bruce Bégout. (Les liens hypertextes ci-contre ne renvoient pas auxdits articles car il convient d’acheter le livre, mais à des billets que j’ai écrits sur ces auteurs et leur relation au voyage le long de ce blog.)

L’introduction est exquise, comme tout ce qu’écrit Liouba Bischoff. L’article de Raphaël Piguet sur la frontière dans Tristes tropiques et dans L’Usage du monde, se lit tellement bien qu’il nous donne envie de lire Plotin, c’est assez dire. L’article que j’ai signé explore la dimension philosophiques des oeuvres viatiques de Sylvain Tesson, d’Antonin Potoski et de Bruce Bégout.

Les trois noms que je viens de citer, Bischoff, Piguet et Thouroude, incarnent à leur façon l’école francophone des chercheurs en littérature viatique. La plupart des autres contributeurs n’ont pas l’habitude de se confronter à l’idée de voyage concret, à la géographie terrestre ni l’écriture spécifiquement viatique. Ils apportent donc un regard neuf, frais et parfois inattendu sur un genre qui ne demande qu’à redevenir philosophique.

Le climax de ce collectif est évidemment l’entretien final avec Bruce Bégout. Liouba Bischoff et Jérémy Romero l’interrogent sur vingt-cinq belles pages de réflexion. Le philosophe médite sur le sens du voyage et sur l’écriture d’une littérature géographique aujourd’hui. En ce qui concerne sa propre oeuvre, Bégout décrit ses livres comme « des microbiographies d’architecture, non des récits de vie » : « Je suis à l’écoute des ponts, des pylônes, ce sont eux qui me susurrent ce que l’époque dit d’elle-même et fait d’elle-même. »

Enfin, cela pourra paraître secondaire, et même un peu mesquin, mais j’ai été charmé par le fait que Bruce Bégout partage mes goûts littéraires sur le plan des littératures de voyage. On sait qu’une de mes batailles concerne le corpus et la délimitation du corpus, sa valorisation et la constitution d’une certaine échelle de valeur. Je rejette depuis des années l’idée d’une « littérature voyageuse » vague, exotique, apolitique et déshistoricisée, qui ferait rêver les foules avec des concepts vides comme l’autre, l’ailleurs, la liberté ou le « désir de monde ». Au contraire, je m’évertue à faire comprendre qu’il y a des tendances contradictoires dans le genre Voyage, avec des réactionnaires d’un côté qui écrivent du sous Bouvier et jouent les aventuriers explorateurs, et de l’autre des écrivains plus en prise avec la réalité du monde et de la littérature. Je me heurte souvent à des murs d’incompréhension malgré des publications où j’explique les choses en détail. Or, Voyager en philosophe me rassure sur le fait que je ne suis plus seul. Quelle ne fut pas ma satisfaction de lire chez Bruce Bégout une appréciation franche d’auteurs comme Jean Rolin, Philippe Vasset, Olivier Rolin et Patrick Deville, par opposition à une écriture frelatée, incarnée par Sylvain Tesson et la mode des « écrivains-voyageurs » de Michel Le Bris. Sans le dire explicitement, Bégout trace une ligne de démarcation au même endroit que moi.

Quand vous lirez ce livre, il vous viendra de nombreuses idées de voyages philosophiques et de philosophes voyageurs des XXe et XXIe siècles. Vous penserez à Benjamin, à Heidegger, à Deleuze et Guattari, à Glissant, à de nombreux penseurs européens et extra-européens. Et vous aurez alors compris combien ce volume est riche et bien pensé.

Se faire fouiller par une queue charbonneuse. Quand Sylvain Tesson fait du Houellebecq

On ne se lasse pas des citations de ce prince des voyageurs, grand écrivain encensé par tous nos journaux et nos chaînes de télévision. Quand Sylvain Tesson écrivit S’abandonner à vivre, recueil de nouvelles paru en 2014, des critiques le louèrent avec clairvoyance. Florilège.

Réaliste, cynique, spirituel, clairvoyant. En deux mots : brillant et réjouissant. 

Rabanne

Je retiens de ce recueil une ode à la fraternité.

Bernie_29

On sent chez l’auteur (…) une volonté de pointer et dénoncer les inégalités de toutes sortes. 

Unhomosapiens

Dans S’abandonner à vivre, on peut relever des perles qu’il serait dommage de passer sous silence car elles démontrent l’humanisme et la finesse d’observation de Sylvain Tesson.

Dans la nouvelle L’exil, il raconte la migration d’un Africain qui tente sa chance à Paris. Le narrateur souligne courageusement que le pauvre réfugié est aidé par des bénévoles qui ne sont pas toujours motivés par les meilleures intentions :

«  L’association Droit au mouvement lui proposa gratuitement des leçons de français. On lui détailla les subtilités du système juridique où toutes les lois pouvaient se contourner. »

L’exil

Tesson est une conscience qui nous ouvre les yeux sur une réalité que, sans lui, nous serions incapables de percevoir. Il y aurait donc des associations qui, sous couvert d’aide humanitaire, grugent et contournent les lois ? Quelle puissance la littérature peut avoir, parfois.

L’écrivain réactionnaire ne s’arrête pas en si bon chemin. Il nous fait pénétrer à l’intérieur de ces associations malfaisantes qui prétendent aider les plus pauvres d’entre nous. Avec lucidité et sans concession, il n’hésite pas à tracer le portrait de femmes machiavéliques qui ont le mauvais goût de n’être ni riches, ni belles, ni jeunes, et de vouloir quand même aider leur prochain. Avec un talent rare et une prose précieuse, Tesson décrit le malaise que ressent le migrant vis-à-vis de ces bonnes Samaritaines islamo-gauchistes :

Des femmes blanches entre deux âges, légèrement bedonnantes, portant des lunettes rouges et des cheveux courts, parfois teints, l’aidaient du mieux qu’elles le pouvaient. Il ne les aimait pas beaucoup, elles se parlaient très sèchement mais se montraient extrêmement prévenantes avec lui. Elles tiraient fierté de l’aide qu’elles lui apportaient. Elles l’écoeuraient vaguement mais il n’osait rien dire.

L’exil

Quelle audace. Qu’il faut de courage pour faire preuve d’un esprit aussi incorrect politiquement. Une belle « ode à la fraternité » en effet, pour reprendre le commentaire cité en haut de cette page.

Tesson ne manque pas de courage, c’est même un homme téméraire qui affronte les affres de l’humanitaire. Pas du tout inspiré par des conversations de Café du commerce, le moraliste voyageur sonde la nature humaine pour débusquer les désirs cachés, les mobiles inconscients des personnages :

Lors des réunions elles balançaient entre l’affection maternelle à l’égard de ces jeunes exilés et le désir de se faire fouiller sur le coin de la table par l’une de ces queues charbonneuses.

L’exil

On dirait du Houellebecq.

Sylvain Tesson et la haine des musulmans

Sylvain Tesson écrit sur l’islam, il ne peut pas s’en empêcher. Tesson est l’écrivain voyageur le plus célèbre de France donc, puisque je suis un chercheur en littérature viatique, je ne peux pas occulter ce qu’il écrit, ni ignorer ce qu’il dit quand il s’exprime dans les médias. Il entre dans les prérogatives de mon métier, malheureusement, d’effectuer une veille médiatique sur ce qui se fait dans le domaine des lettres géographiques. Les sottises proférées par les idéologues actuels en faveur d’une guerre civile entre Européens et Africains, ou entre chrétiens et musulmans, je peux encore les souffrir calmement car mon champ de recherche n’est pas associé à leur travail. Mais un écrivain du voyage qui publie un ou deux livres par an et qui a beaucoup de succès, je suis contraint de m’y astreindre, à mon grand dam, et mon dégoût le dispute à l’accablement.

Le journal de Tesson de 2014 à 2017 transpire la haine de l’islam et des musulmans. Son titre se veut pourtant fragile et subtil : Une très légère oscillation. Or loin de ressentir une vibration ou un tremblement, le lecteur se prend en pleine figure les certitudes d’un homme très à l’aise avec ses privilèges et ses préjugés. Je ne peux pas lire cela avec détachement, qu’on me le pardonne. Quelque chose en moi est blessé par les envolées de ce « vagabond » autoproclamé qui ne peut supporter l’altérité que lorsqu’elle est exotique, lointaine et décorative. Les musulmans sont trop proches de lui, et en même temps ils résistent trop bien à l’impérialisme de sa culture. Tesson ne peut les supporter alors il les fait passer pour des crypto-terroristes. La méthode est simple, elle comporte quatre étapes :

1. Citer les quelques phrases violentes et choquantes qui figurent dans le Coran, on les connaît tous, les sortir de leur contexte et les interpréter de la manière la plus simpliste qui soit.

2. Prétendre que ces phrases constituent l’essence de l’islam, que les musulmans tendent par définition à devenir aussi violents que le sont ces phrases quand elles sont mal comprises.

3. Enfin décrire les crimes réels qui parsèment la vie des hommes, sans oublier de rappeler autant que possible lesdites phrases du coran.

4. Laisser reposer. Le résultat vient de lui-même sans avoir besoin de produits additionnels. Le pauvre lecteur, l’innocent auditeur, l’exsangue téléspectateur tirera la conclusion de lui-même : les musulmans sont nos ennemis et nous devons nous en débarrasser.  

Pourtant, on pouvait attendre d’un écrivain du voyage qu’il essaie de dépasser les stéréotypes qui essentialisent des populations. Un voyageur n’a-t-il pas un rôle philosophique dans la société d’où il vient ? N’est-il pas censé ouvrir les yeux sur le réel et faire comprendre les cultures étrangères aux autochtones qui, eux, n’ont ni le temps ni le luxe de voyager ?

Au contraire, Sylvain Tesson incarne une autre figure éternelle du voyageur qui a déjà été longuement dénoncée dans les études postcoloniales notamment : supérieur, ethnocentrique, le superbe explorateur sûr de lui qui prend la pose de l’aventurier pour établir des hiérarchies conservatrices entre les hommes, rappelant constamment l’opposition fantasmatique entre un « eux » et un « nous », et se conformant quant à lui, résolument, dans le camp du bien, du civilisé et du doux.

La fièvre de la cabane n’existe pas

Le sage précaire en léger surpoids travaille un tronc de châtaignier. Cévennes, 2012. Auteur de la photo : incertain, peut-être Hubert, le frère du sage précaire, peut-être quelqu’un d’autre.

Avant d’aller vivre dans une cabane dans les Cévennes, je me suis demandé si je n’allais pas m’ennuyer, si je n’allais pas avoir peur la nuit, si je n’allais pas avoir froid l’hiver. Toutes ces questions furent balayées très vite, exceptée celle du froid, qui devait attendre les rigueurs de l’hiver pour être fixée et résolue.
La vie en montagne sans électricité ni eau courante est une vie heureuse qui ne laisse pas beaucoup de temps ni à l’ennui ni à la dépression, contrairement à ce qu’en dit Sylvain Tesson dans le journal anglais The Guardian :

People who live in cabins can quickly fall into a state of depression, of cabin fever. Because you don’t see anyone, you can spend your life lying in bed drinking vodka and nobody will say anything to you. So it’s important to organise your time with activity

Ceci est profondément inexact. Personne ne tombe dans un état de dépression et il n’existe pas de « fièvre de la cabane ». L’écrivain à succès parle de cette manière car il n’a passé qu’une saison dans une jolie petite hutte construite par un géologue au bord d’un lac de Sibérie. Comme moi, il avait eu peur de s’ennuyer, peur d’avoir peur et peur des bêtes sauvages, mais comme c’est un homme riche il avait emporté avec lui beaucoup de nourriture, beaucoup de livres, beaucoup d’alcool et beaucoup de tabac. Un camion l’avait conduit et avait transporté ses grosses cantines de provisions.

Dans ces conditions, en effet, quand vous êtes seul et que vous avez des réserves de vodka, que le bois sec est là qui vous attend, vous pouvez être tenté de boire comme un trou et de vous laisser vivre. Dans le même journal anglais, Tesson explique que ses journées étaient divisées en deux parties : le matin il faisait des « choses spirituelles », comme lire, fumer et rester au lit ; l’après-midi était consacré à des activités physiques comme marcher en raquettes, creuser des trous, escalader des rochers.

Cela est très éloigné de la vie que j’ai vécue en cabane. L’hiver venu, il faisait trop froid pour goberger toute la matinée. Pardonnez mon arrogance, mais moi, je ne suis pas un parisien sponsorisé par des marques de sport ; quand je vis dans la montagne, personne n’a préparé du bois de chauffage à l’avance pour moi. Je ramasse des branches dans la forêt pour ma consommation personnelle.

Quand je me réveillais, par conséquent, je ne traînais pas au lit : je me levais pour scier du bois, le fendre, et faire du feu. Rien de tel que cette activité matinale pour réchauffer son corps et le réveiller. Tranquillement, l’eau de la source chauffait dans sa casserole posée sur mon poêle. Quel bonheur terrestre, une heure après le réveil, de boire son café noir au soleil froid de janvier.

À ce rythme-là, croyez-vous vraiment que beaucoup de gens se laisseraient aller à la « fièvre de la cabane » ?

Les « vagabonds métaphysiques » du Figaro

Le vendredi, j’aime bien acheter Le Monde, pour son supplément littéraire qui s’est franchement amélioré depuis peu. Le Jeudi, c’est le jour du supplément littéraire du Figaro, et si je l’achète moins, il m’arrive de le lire quand, d’aventure, je me trouve dans une commune dotée de marchands de journaux. Vivre en France, selon moi, c’est aussi lire la presse française, et particulièrement, suivre l’actualité littéraire.

Le dossier du dernier Figaro littéraire, donc, a tout pour m’intéresser. Il est consacré à la littérature du voyage, avec en première page une grande photo de Thomas Goisque montrant Sylvain Tesson, au bord du lac Baïkal, sautant par-dessus une rivière ou une craquelure dans le lac glacé. La photo est malheureusement annonciatrice de la relative faiblesse du dossier : contemplé par ses deux jolis chiens à l’arrière plan, Tesson porte la barbe et une écharpe négligemment passée autour du cou, une casquette vissée sur le crâne et une paire de jumelles sur le côté. Chaussures de marche légères et gants, son sac à dos ne l’empêche pas d’évoluer dans les airs. Les bras écartés vers l’avant, l’écrivain voyageur fait à la fois figure d’oiseau et d’enfant qui tend les bras vers un nouveau monde. Le visage est impassible, concentré, des rides sur le front marquent le souci de l’aventurier quant à l’endroit où il posera son pied.

(Goisque et Tesson ont fait plusieurs livres ensemble, dont un qui m’avait intéressé, le long des pipe lines de pétrole en Asie centrale. Les deux aventuriers lient leur carrière et s’entraident : le photographe profite de la célébrité de l’auteur pour se faire financer des voyages et obtenir des débouchés éditoriaux, tandis que l’écrivain s’offre, grâce à la présence d’un ami plasticien, une galerie de portraits qui contribuent à ériger une sorte de légende autour de sa personne. La parution, l’année dernière, de Sibérie chérie, un livre de photos et d’aquarelles des deux amis accompagnés d’un troisième compère, à la suite du grand succès de librairie Dans les forêts de Sibérie, participait de cette auto-mythologie des voyageurs.)

Qu’en est-il, alors, du « dossier » sur les nouveaux aventuriers ? En quoi sont-ils nouveaux, d’ailleurs ? En une phrase, la couverture du Figaro littéraire le dit : « Il n’y a plus de contrées à découvrir. Désormais, les voyages au loin se font aussi en profondeur. » Le constat date maintenant d’une bonne centaine d’années. Victor Segalen le disait au début du siècle, Valery et Michaux le disaient dans les années 1920, le Figaro littéraire n’impressionne pas le lecteur cévenol par son sens de l’innovation théorique !

En fait de « dossier », une double page  composée d’un article principal de Sébastien Lapaque, d’une minuscule interview de Jean-Christophe Rufin, de trois courtes critiques de parutions récentes et de quelques brèves qui coiffent la double page. Ces brèves donnent un paragraphe d’introduction, un chiffre, une citation, et trois titres de parutions récentes. Le chiffre, c’est le nombre de visiteurs au festival « Etonnants voyageurs » (60 000 personnes), la citation parle de l’aventure, affirmant qu’elle « ne sert à rien » et que c’est là sa beauté. La phrase d’introduction, enfin, va un peu plus loin que la banalité affichée en page de couverture :

Quelques écrivains français donnent un nouveau visage au récit de voyage. Ces globe-trotteurs ne sont pas en quête d’exploits. Vagabonds lettrés, ils aiment mettre leurs pas dans ceux de leurs prédécesseurs pour se souvenir de que furent leurs émerveillements mais aussi leurs colères. 

Là encore, le fait que le récit de voyage ne cherche plus sa valeur dans l’exploit, c’est une antienne que l’on rabâche depuis plus d’un siècle. Quand les auteurs, les lecteurs et les critiques vont-ils s’en rendre compte, et quitter cette idée reçue selon laquelle le récit de voyage est, par essence, un ramassis de racontars héroïques et auto satisfaits ? A cause de cette erreur de perspective, due à une ignorance de départ, les bons récits de voyage sont constamment accompagnés de remarques du type : « C’est bien plus qu’un simple récit de voyage », ou même : « contrairement aux apparences, ce n’est pas un récit de voyage », tant il est vrai que le genre a perdu toutes ses lettres de noblesse au cours du XXe siècle.

Deuxième cliché, le terme même de « vagabonds ». Après son occurrence dans le petit paragraphe d’introduction, on en trouve une seconde dans le chapeau de l’article : « Nos globes-trotteurs parcourent le monde en vagabonds métaphysiques et cultivés. » Pourquoi user d’un mot aussi galvaudé ? Ces écrivains voyageurs sont d’ailleurs tout sauf des vagabonds. Ils sont des entrepreneurs, ils travaillent, ils font des projets, ils savent trouver des financements, ils ont des réseaux…  Ils n’ont rien d’errants rêveurs.

Vient alors la thèse de l’article : il existerait une « spécificité » française du récit de voyage qui consiste à abandonner l’exploit pour produire des « aventuriers métaphysiques et des vagabonds instruits ». En quoi sont-ils métaphysiques ? On ne le saura pas. En quoi sont-ils instruits ? En ceci qu’ « ils aiment mettre leur pas dans ceux de leurs prédécesseurs pour se souvenir de ce que furent leurs émerveillements (et leurs colères). » De quelles colères parle-t-on ? On ne le saura pas non plus. Et de citer le dernier livre de Sébastien Courtois, au titre banal et étonnamment naïf, Éloge du voyage. Sur les traces d’Arthur Rimbaud.

Le journaliste aurait pu en effet rappeler d’autres récits de ce type qui, depuis vingt ans au moins, montre que c’est devenu un sous-genre en soi, avec le récit d’Olivier Weber sur les pas d’Ella Maillart, le film de Priscilla Telmon sur les traces d’Alexandra David Néel, le livre de Sylvain Tesson reprenant l’itinéraire des échappés du goulag à travers l’Asie centrale, ou l’album récent d’Ingrid Thobois sur les chemins de L’Usage du monde de Nicolas Bouvier.

Mais la question qu’on peut se poser est double. En quoi est-ce nouveau et en quoi est-ce spécifiquement français ? Nouveau, je viens de l’indiquer, ce ne l’est peut-être pas tout à fait (mais cela pourrait être quand même un phénomène assez récent, il faudrait chercher…) Et français ? En quoi ces récits « sur les traces de » sont-ils plus français qu’américains, italiens ou russes ? M. Lapaque, l’auteur de l’article, postule que c’est un trait national, mais sans aucune apparence de preuve. C’est la pauvreté de ce journalisme littéraire, qui assène, qui postule et qui statue du haut d’une supériorité autoproclamée, prenant les lecteurs pour une masse inculte.

Ce serait pourtant extrêmement intéressant d’en savoir plus sur le sous-genre des livres « sur les traces de » ! Si cela se trouve, c’est une habitude que l’on retrouve dans les pays latins mais pas chez les autres.

Ou alors dans les pays colonisateurs, qui ont produit davantage d’orientalistes et d’explorateurs.

Ou alors dans les pays qui ont tendance à vouer des cultes aux morts (Chine).

Ou bien c’est une tradition typiquement française, et alors là, je dis que c’est fascinant et que ça mérite d’être creusé. Nous méritons d’être informés, en fait, voilà la simple vérité. Mais le journaliste nous laisse tout seuls avec cette hypothèse, qu’il lance comme une vérité communément admise : « On s’autorise à distinguer une spécificité des écrivains voyageurs français. » Vous vous autorisez ? Mais moi j’ai acheté ce journal plus d’un euro, monsieur, j’aimerais que vous fassiez un peu plus que vous « autoriser » à distinguer.

Il manque au journalisme littéraire de la grande presse le minimum de scrupule intellectuel qui le rendrait digne d’être lu. Il faudrait, je pense, que journalistes et pigistes fassent preuve d’un esprit de recherche, au moins élémentaire. Je ne demande pas qu’ils écrivent des thèses, mais qu’ils s’informent un minimum, dans le champ universitaire par exemple, pour éviter de remplir des pages de poncifs.

On parle toujours de la crise de la presse, mais relever la qualité du journalisme pourrait être une première méthode pour s’en sortir. Demander aux journalistes en charge des pages littéraires de se renseigner avant d’écrire, cela pourrait peut-être aider la presse écrite à trouver des lecteurs, on ne sait jamais.

L’ermite limite : Dans les forêts de Sibérie, de Sylvain Tesson

Le livre à lire en 2013, minutieusement, qui n’est pas sans talent et qu’on ne lit pas sans agacement non plus, est de Sylvain Tesson : Dans les forêts de Sibérie. A l’approche de la quarantaine, l’écrivain voyageur a décidé de se payer une demi-année de vie dans une cabane au bord du lac Baïkal, en Sibérie. L’hiver, le lac est gelé, le paysage est de neige et de glace, la solitude règne et la vodka coule à flots. Au printemps, les moustiques font rage et la vodka coule à flots. L’ermite français reçoit et rend quelques visites, et la vodka, comme à toutes les pages du livre, coule à flots.

Le journal de Tesson est donc assez agréable à lire, n’était le début du livre, qui est un véritable pensum, et qui concentre beaucoup des défauts de la littérature du voyage prétentieuse et creuse qui s’expose chez les « étonnants voyageurs », le célèbre festival de Michel le Bris où Tesson est régulièrement invité.

Les premiers chapitres sont embarrassants de bêtise et d’absence de scrupule. Beaucoup de pose, de la part de l’écrivain, des manières de faux Nicolas Bouvier mâtinées de clichés agoraphiles. Trop d’oppositions complaisantes entre la solitude de l’ermite et la grégarité des citadins. Trop d’autocongratulation et de narcissisme dans ce qui était censé faire l’éloge de la vie intérieure. Trop d’omissions des conditions matérielles présidant un projet qui coûte extrêmement cher, ne serait-ce que par la nécessité d’un congé de six mois, de transports coûteux, de provisions spécifiques et de sponsors. Et partant, une occultation complaisante des moyens financiers et humains qui ont été nécessaires pour réaliser cette mise en scène de la frugalité.

Ce livre fait penser à une superproduction hollywoodienne qui raconterait la vie de l’abbé Pierre et de Benoît-Joseph Labre. Tout cela donne à ses aphorismes sur la pauvreté un aspect un peu suspect : « On dispose de tout ce qu’il faut lorsque l’on organise sa vie autour de l’idée de ne rien posséder » (p. 176). Rien posséder, c’est vite dit quand on réalise une expérience subventionnée par Culture France, l’année croisée France-Russie, les équipements MILLET, toutes organisations remerciées en fin d’ouvrage. L’ermite est loin d’être aussi précaire qu’il le dit, et à la lecture, on se dit qu’il fallait bien des efforts et des partenariats pour se mettre à nu dans la forêt.

En définitive, Tesson écrit une ode à la simplicité, mais en utilisant des ressources très élaborées pour cela. Il milite pour un environnement propre, mais il a recours à des véhicules polluants. Il prétend être en autonomie mais il est soutenu par de nombreuses institutions étatiques, diplomatiques, journalistiques et commerciales. Il chante la supériorité de la solitude mais il bénéficie d’un véritable réseau de soutiens et de protecteurs.

Ce qu’on peut lui reprocher n’est pas de bénéficier de ces avantages, car on est toujours le privilégié de quelqu’un d’autre, mais de prétendre être un pauvre hère.

Par ailleurs, si l’auteur ne manque pas de talent d’écriture, le récit est gâché par des options stylistiques qui abusent d’opposition binaires et hiérarchiques. Il y a toujours quelque chose qui est « supérieur » à autre chose : la peinture par rapport à la photo, la vie dans les bois par rapport à celle dans les villes, etc. L’écrivain passe par trop de formules qui tendent à juger que ses choix de vie sont les seuls qui vaillent, que ses choix de véhicules sont les meilleurs. Quand il écrivait sur de longues randonnée en Asie centrale, il faisait de la marche le seul moyen de transport valable ; maintenant qu’il relate une expérience immobile, il change de hiérarchie (mais il demeure dans la hiérarchie) : « Le défilé des heures est plus trépidant que l’abattage des kilomètres. » (p. 264) Cette prise de conscience édifiante, en fin de livre, fait écho à ses espoirs de début de livre : « Il suffisait de demander à l’immobilité ce que le voyage ne m’apportait plus : la paix. » (p. 40).

Trop d’aphorismes pontifiants : « L’essentiel ? Ne pas peser à la surface du globe. » (p.42) « Qu’elle est légère cette pensée ! Et comme elle prélude au détachement final : on ne se sent jamais aussi vivant que mort au monde ! » (p. 198) Ou comment encenser la légèreté en étant lourdingue. Des métaphores à la Bouvier : « La vie en cabane est un papier de verre. Elle décape l’âme, met l’être à nu, ensauvage l’esprit et embroussaille le corps. » (p. 255)

La page 198, en l’espèce, pourrait être citée in extenso. Si j’étais professeur et que j’avais un cours sur la littérature des voyages à dispenser, je consacrerais une petite séance à cette seule page. Tesson s’y surpasse en aphorismes d’ivrognes : « La cabane permet une posture, mais ne donne pas un statut », et en poésie frelatée : « La lune rousse est montée dans la nuit. Son reflet dans les éclats de banquise : une hostie de sang sur l’autel blessé. » A moins que ce ne soit la poésie elle-même qui soit éthylique : « Aujourd’hui, j’ai écrit des petits mots sur le tronc des bouleaux : « Bouleau, je te confie un message : va dire au ciel que je le salue. » Les italiques sont dans le texte.

Tout cela n’incite pas Tesson à la modestie pourtant. Il porte constamment un regard hautain sur le monde : « le mauvais goût est le dénominateur commun de l’humanité » (p. 30), de juge sur ses contemporains : « la laideur des complets-cravate » (p. 255), prenant sans vergogne le rôle d’arbitre des élégances : « J’ai saisi la vanité de tout ce qui n’est pas révérence à la beauté. » (p. 265).

Contempler la nature et tâcher de trouver des métaphores poétiques, comme la lune-faucheuse d’Hugo, c’est le truc à éviter, selon moi ; la preuve : « Les nuages du soir mettent des bonnets de coton aux montagnes ensommeillées. » (p. 256) Du reste Tesson cite Hugo dans cette même page pour « prolonger la question hugolienne », mais ces prolongations ne donnent que des rêveries pseudo-romantiques dont on ne sait que faire : « qui prétendrait que le ressac n’est pour rien dans les rêves du faon, que le vent n’éprouve rien à se heurter au mur, que l’aube est insensible aux trilles des mésanges ? » N’est pas Hugo, certes, qui veut, et l’on se prend à admirer les auteurs qui savent se garder de faire de la poésie.

Ecrivains voyageurs écolo : l’exemple de Sylvain Tesson

Il y a de nombreux types d’écrivains voyageurs. L’image promue par le mouvement Pour une littérature voyageuse ne relève que d’un type, sans doute majoritaire mais très circonstancié dans l’histoire. Masculin, solitaire, soixante-huitard et post soixante-huitard, fier de ses choix de pseudo-nomade, méprisant vis-à-vis de ceux qui sont restés chez eux, méprisant vis-à-vis des « petit moi » et des recherches formelles.

Heureusement, il y a d’autres voyageurs, et d’autres écrivains.

or-noir-des-steppes_couverture-2.1227362664.JPG

La carte de ce récit de voyage, par exemple, vient d’un livre de jeunes voyageurs qui suivent un projet poétique et environnemental : le trajet du pétrole, depuis son extraction jusqu’à la mer méditerranée. Un photographe et un écrivain qui a l’habitude des steppes d’Asie centrale, pour les avoir déjà beaucoup pratiquées, à pied, à bicyclette et à cheval.

La carte, déjà, me plaît pour ce qu’elle montre de tentative personnelle. Ils y ont mis de la couleur, des dessins, de l’écriture manuelle. Il y a un effort.

or-noir-des-steppes-2.1227362300.JPG

C’est un livre un peu cher, mais dont les photos sont remarquables, et le texte peut-être remarquable aussi (je n’ai pas encore eu le temps de lire.)

or-noir-des-steppes_filles-2.1227362823.JPG

L’Asie centrale est là, fascinante, avec ses populations mêlées, ces filles russes qui côtoient des filles chinoises ou turco-mongoles, dans des langues variées dont aucune ne peut véritablement s’imposer.

Asie centrale d’où éclatera peut-être le prochain conflit majeur, puisque toutes les grandes puissances sont là, armées à l’appui, à s’assurer de leur approvisionnement de pétrole.

or-noir-des-steppes_le-gap.1227363104.JPG