Qat al-Asiri : L’art caché des femmes du Sud de l’Arabie

Détail d’un salon peint par Fatima Al Asimi, au sein du musée privé d’Al Jahal, lieu-dit des montagnes d’Assir, photographié en décembre 2024.

Dans les montagnes du sud de l’Arabie Saoudite, autour de la ville d’Abha et non loin du célèbre village de Rijal Almaa, les voyageurs découvrent un art unique au monde : le Qat al-Asiri. Classée au patrimoine immatériel de l’humanité par l’UNESCO, cette peinture murale, réalisée exclusivement par des femmes, orne l’intérieur des maisons de la région d’Asir. Son histoire reste pourtant largement méconnue, éclipsée par le silence des voyageurs et des géographes d’autrefois.

Un art invisible aux yeux des explorateurs

Pourquoi n’en parle-t-on que si tardivement ? La réponse est simple : c’est un art de l’intimité féminine. Les voyageurs étrangers n’avaient pas accès à ces intérieurs vibrants de couleurs, encore moins aux conversations avec celles qui les créaient. Les récits volumineux de Philby, les observations précises de Thesiger, et même les maigres témoignages d’Halévy ignorent totalement cet usage des couleurs naturelles en Asir. Pas un mot, pas une trace, comme si cet art n’avait jamais existé.

Il faudra attendre Thierry Mauger pour que le Qat al-Asiri trouve une reconnaissance internationale. Son travail repose sur trois facteurs essentiels :

1. Le temps : Mauger passe des années en Assir (région qu’il désigne ainsi mais qui comprend Najran, Jazan et Baha), retournant sans cesse dans ces villages, observant, documentant, et photographiant avec minutie ce que personne n’avait relevé avant lui.

2. L’accès aux femmes : Son épouse, co-autrice de son œuvre, lui permet d’entrer dans cet univers caché. Sans elle, pas d’échanges avec les artistes, pas de rencontres avec celles qui, génération après génération, transmettent ces motifs et ces pigments naturels.

3. Le soutien des autorités locales : Grâce à leur proximité avec l’Emir et les responsables régionaux, les Mauger obtiennent un laissez-passer, essentiel pour être acceptés par les communautés et, surtout, par les maris de ces artistes invisibles.

Palais d’Abha, province d’Assir, Arabie Saoudite, peinture d’Afaf Diajm. Vu et photographié en décembre 2024.

Du secret des maisons à la lumière des galeries

Aujourd’hui, le Qat al-Asiri sort peu à peu de l’ombre. Avec l’essor du tourisme et la valorisation des traditions locales, on cherche à déplacer cette pratique de l’intérieur des foyers vers des espaces plus accessibles. Des expositions à New York et Londres ont permis d’attirer l’attention sur ces œuvres, et les artistes elles-mêmes commencent à être reconnues comme telles.

Dans un souci de préservation et d’autonomie économique, certaines d’entre elles réalisent désormais leurs motifs sur toiles et canevas, ouvrant ainsi un marché où leur savoir-faire devient une source de revenus. Pourtant, rien ne remplace l’expérience d’un voyage en Asir, où, avec un peu d’effort, on peut encore découvrir ces vieilles dames fabriquant leurs pigments naturels et perpétuant une tradition d’une richesse inouïe.

Hajer, mon épouse, dans l’atelier de Halima Al Rafidi, dans un hameau isolé des montagnes d’Assir, Arabie Saoudite, décembre 2024.

Loin des musées et des galeries, c’est ici, au cœur des montagnes du sud de l’Arabie, que le Qat al-Asiri continue de vibrer, de vivre, et de se transmettre.

La carte et le territoire : St John Philby à Najran

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La fabuleuse cartographie des montagnes d’Arabie par Harry St John Philby

La carte des montagnes d’Assir, entre Arabie saoudite et Yémen, réalisée par Philby dans les années 1940

C’est le roi Ibn Saoud qui a demandé à Harry Philby de cartographier la région montagneuse du sud ouest du royaume d’Arabie Saoudite. Personne ne savait exactement ce qui s’y trouvait et, comme c’était une région peuplées de peuples guerriers et autonomes, les géographes ne s’y étaient guère aventurés avant que le nouveau pouvoir impose son ordre.

Sur cette vidéo que j’ai faite de la carte, vous voyez la ligne rouge surmontée de la mention « Philby 1936-1937 », qui trace le trajet exact des allées et venues de l’explorateur pendant ces deux années.

On note que Jazan y est écrit Qizan, que Najran y figure comme une oasis, non une ville à proprement parler. Le site archéologique d’Okhdood y est bien identifié mais nulle trace de celui de Bir Hima, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO il y a quelques années.

Je ne sais pas vous, mais moi, cette carte me procure une émotion qui ne se tarit pas depuis la jour où je l’ai dépliée, à Munich. Je crois même avoir été le premier lecteur de ce livre, édition originale de 1952.

Je lis sur cette carte et entre les pages du livre où elle est collée, la personnalité rigoureuse et sensible de Philby. La marque d’un administrateur zélé, scrupuleux, pas génial mais soucieux de faire un travail utile à tous les administrateurs qui vont le succéder.

Munich, le G20 et Philby

Harry Philby, dans sa tenue d’explorateur, près d’inscriptions archéologiques entre Yémen et Arabie Saoudite, 1936.

Ce matin-là, Munich accueillait le G20. Les rues de la ville, habituellement paisibles, étaient quadrillées par des forces de sécurité impressionnantes. Les dirigeants du monde entier se réunissaient pour discuter des grands enjeux planétaires : submersions migratoires de l’occident, liberté d’expression pour les suprématistes blancs, supériorité de l’Amérique. Pourtant, avant même que les discours ne commencent, un attentat à la voiture bélier venait rappeler que le monde est fragile, que la violence peut surgir à tout moment, et que les certitudes des puissants sont souvent éphémères.

Pendant ce temps, loin du tumulte médiatique et des barrières de sécurité, je me rendais à la Bayerische Staatsbibliothek (BSB), la bibliothèque d’État de Bavière. Mon objectif : plonger dans les récits de voyages de Harry St. John Philby, cet explorateur britannique qui a arpenté l’Arabie au début du XXe siècle, et dont j’avais commandé les éditions originales de 1922 et de 1952.

Philby, l’anti-héros méticuleux

Philby se désignant sobrement par « L’auteur », 1916.

Philby n’est pas Lawrence d’Arabie. Il n’a pas le panache romantique, ni la légende hollywoodienne. C’est un homme de terrain, un travailleur acharné, presque ennuyeux dans sa rigueur. Ses récits de voyages effectués dans les années 1915 et 1930 sont des modèles du genre : scrupuleux, respectueux des hommes et des réalités qu’il décrit. Il ne cherche pas à embellir, ni à dramatiser. Il observe, note, analyse.

Philby est le contraire exact de tous les voyageurs à la mode dont je tairai le nom car on en a trop parlé sur ce blog. Ces derniers se servent des territoires voyagés comme d’un écrin flou qui met en valeur leur corps, leur gueule, leur esprit plein de formules paradoxales qui ravissent les banquiers et les politiciens. Au contraire, on cherche Philby entre ces pages où les territoires sont précisément cartographiés, les bâtiments minutieusement observés, les us et coutumes respectés.

Ses photos, en particulier, m’ont frappé. Elles n’ont aucune prétention artistique. Ce sont des images documentaires, prises pour expliquer, pour témoigner. Et c’est précisément cette absence de fard qui les rend si puissantes. Chaque cliché est une fenêtre ouverte sur un monde disparu, un hommage à des visages et des paysages qui ont depuis été transformés par le temps, la guerre et la mondialisation.

Les yeux hallucinés du cheikh de Najran, 1936. Photo aujourd’hui reproduite dans les châteaux et les palais de Najran.

Une plongée dans un autre monde

En sortant de la BSB, j’étais sonné. Ces quelques heures passées avec les écrits et les photos de Philby m’avaient transporté dans une autre époque, un autre état d’esprit. J’avais l’impression d’avoir traversé un désert, d’avoir marché aux côtés d’un homme qui, malgré les préjugés de son temps, avait su voir dans les Arabes des êtres d’avenir, dépositaires d’un passé complexe et mystérieux.

Photo de famille avec « Ibn Saud himself », roi d’Arabie et fondateur devenu mythique du royaume. Philby était en adoration devant lui. 1915.

Pour Philby, l’Arabie n’était pas (seulement) une terre à conquérir, mais (surtout) une civilisation à comprendre. Il avait appris l’arabe, étudié les coutumes locales, et s’était immergé dans une culture qui, pour beaucoup de ses contemporains, était opaque, voire menaçante.

Le G20 et le discours de Vance : un monde en décalage

Pendant ce temps, au G20, le vice-président américain Mike Vance tenait un discours sur l’immigration, présentée comme le problème le plus urgent de notre époque. Un siècle après Philby, le ton avait radicalement changé. Là où l’explorateur britannique voyait des hommes et des femmes à respecter, les élites américaines d’aujourd’hui voient des menaces à contenir, des flux à contrôler, des vies à trier.

Pour des hommes comme Trump, Vance ou Musk, les Arabes ne sont plus des partenaires, mais des obstacles. Ils ne méritent ni compréhension ni empathie, mais des drones, des murs et des politiques sécuritaires. La déchéance du monde occidental, si déchéance il y a, se trouve peut-être là : dans cette incapacité croissante à voir l’autre comme un égal, dans ce refus de s’engager dans un véritable dialogue.

Bilan statistique de 2024

Contre toute attente, 2024 s’est avéré être une année meilleure que 2023. Une amélioration qui s’est jouée sur le fil, mais une amélioration tout de même.

Les chiffres

En 2024, le blog a enregistré 20 825 vues, contre 20 549 vues en 2023. Une légère progression, mais qui évite de justesse la récession. En revanche, le nombre de visiteurs uniques a connu une nette augmentation : 12 558 visiteurs en 2024, soit une progression de 15 % par rapport aux 10 876 visiteurs de 2023.

Lire aussi: Bilan statistique de 2023

Si l’on devait extrapoler ces chiffres, tout en tenant compte de l’érosion naturelle de l’influence des blogs face aux autres formats numériques, on pourrait espérer pour 2025 atteindre environ 13 000 visiteurs uniques et dépasser les 21 000 vues. Ce serait déjà une belle réussite pour un espace en ligne comme celui-ci.

Les articles les plus lus

1. Page d’accueil et archives

Sans surprise, la page d’accueil et les archives arrivent largement en tête. Ce sont les portes d’entrée principales du blog, celles où les visiteurs arrivent pour naviguer entre les articles.

2. “Faut-il publier chez L’Harmattan ?”

Une constante depuis plusieurs années. Cet article, publié il y a déjà quelques années, continue de générer un trafic important, avec près de 10 vues par jour en moyenne.

3. “Sylvain Tesson et la haine des musulmans”

Ce billet, écrit en février 2021 a pris beaucoup d’ampleur dans le contexte d’une polémique autour du voyageur poète raciste, en janvier 2024. Curieusement, ce n’est pas l’article directement lié à la controverse qui a eu le plus de succès, mais celui-ci, probablement poussé par des algorithmes ou référencé ailleurs, notamment sur la page Wikipédia de Sylvain Tesson.

4. « Les époux Poussin traversent l’Afrique et soutiennent Zemmour »

Un autre article sur la littérature de voyage, un thème récurrent ici, même si abordé de manière critique. Entre Sylvain Tesson et les époux Poussin, on reste dans l’univers des écrivains voyageurs, un domaine dont je suis un spécialiste international. Dommage que le goût du sang attire plus les lecteurs vers la dénonciation des mauvais auteurs ! J’aurais tant voulu que l’on lise davantage les travaux de célébration et les exercices d’admiration, qui sont chez moi plus nombreux et plus puissants.

5. “Le savoir nuit-il à la sensibilité ?”

Cet article, écrit en 2023 à l’occasion d’un sujet de bac HLP, continue de figurer parmi les plus lus. Il semble avoir trouvé son public parmi les enseignants de philosophie en quête d’exemples pour leurs élèves.

6. “Le sage précaire en quelques dates”

Enfin, ma petite biographie reste une valeur sûre. Ceux qui découvrent le blog ou se demandent qui est l’auteur génial de ces lignes cliquent sur cette page régulièrement. Chaque jour, quelques égarés se demandent qui est le sage précaire.

Quelques réflexions

Ce bilan illustre un paradoxe : les articles critiques attirent bien plus de lecteurs que les textes dans lesquels je célèbre des œuvres ou des idées qui me touchent profondément. Le goût du scandale, de la controverse l’emportent sur celui de l’éloge. Or cela me désole car mon rapport à la l’art, aux idées et à la littérature est profondément amoureux. Mes recherches sur le récit de voyage, par exemple, sont un effort pour démontrer qu’il s’agit d’un genre merveilleux malgré les mauvais auteurs qui prennent trop de place et trop de lumière.

Je constate aussi, non sans agrément, que les billets les plus populaires concernent le livre, la littérature de voyage, et la philosophie esthétique. Tiercé gagnant de mes vieilles amours.

Perspectives pour 2025

Pour l’année à venir, l’objectif sera de maintenir ce cap, voire de le dépasser. Continuer à écrire sur des sujets qui me passionnent, même si l’audience préfère parfois le croustillant au moelleux. Et, qui sait, peut-être que quelques articles positifs trouveront enfin leur public.

Merci à vous, fidèles lecteurs, d’être toujours présents, malgré les tentations qui vous sollicitent ailleurs.

Un voyageur ingénieur en Arabie : création et critique

Cela fait plusieurs semaines que je me plonge dans les écrits de Thierry Mauger, écrivain ingénieur, photographe et ethnographe, figure discrète mais que je découvre comme incontournable dans la littérature de voyage contemporaine. Ayant reçu récemment un don de cinq de ses ouvrages majeurs, je me suis imposé une discipline particulière : lire ses textes avec attention plutôt que de me limiter à ses photographies. Cet exercice a révélé une profondeur inattendue, une richesse que l’on tend souvent à occulter en réduisant ses livres à de simples recueils d’images.

T. Mauger, Heureux bédouins d’Arabie, p. 18-19.

Ce qui me frappe, c’est à quel point mon modèle d’analyse du récit de voyage, développé dans ma thèse de doctorat puis complété dans un livre publié en 2017, reste pertinent pour éclairer l’œuvre de Mauger. Ma thèse, construite comme une grille d’analyse historique et théorique, permet d’étudier les récits de voyage en fonction des évolutions stylistiques et idéologiques des décennies qui les ont produits. À travers cette méthode, j’ai démontré que le récit de voyage n’est pas un genre figé, mais un espace d’expérimentation qui évolue avec les formes littéraires, scientifiques et artistiques.

L’apport de ce modèle est double : il permet de différencier les courants réactionnaires, nostalgiques, souvent stéréotypés, des courants novateurs et créatifs ; et il évite toute essentialisation d’un auteur, en reconnaissant la diversité des tendances qui peuvent coexister dans une même œuvre.

Un témoin des années 1980

L’œuvre de Thierry Mauger illustre parfaitement cette complexité. Ancré dans les années 1980 et 1990, il incarne plusieurs facettes de la littérature géographique de cette époque. Une partie de son travail relève de l’imaginaire nostalgique, celui d’une Arabie éternelle et millénaire, où les Bédouins sont dépeints comme les derniers garants d’un mode de vie non occidental. Ce regard participe d’un courant populaire et industriel, empreint de clichés sur la liberté du désert et le rejet de la modernité. Depuis le XIXe siècle romantique, les voyageurs se croient très profonds en dénonçant la modernité et « l’extinction d’une civilisation », toujours qualifiée d’« authentique ». Notre auteur en est d’ailleurs parfaitement conscient et le dit sans complexe :

La vue du désert draine encore un flot de clichés, persistante empreinte nostalgique d’un monde romantique.

T. Mauger, HBA, p. 30.

Mais Mauger ne se limite pas à cette vision. Son attention minutieuse aux détails – qu’il s’agisse d’architecture, de bijoux ou de gestes quotidiens – le rattache à un courant plus technique, voire « ingénieur », qui émerge dans les années 1980-1990. Ce courant, loin de glorifier un passé idéalisé, documente avec précision les savoir-faire, les constructions, les métiers et les paysages.

Enfin, une autre dimension de son œuvre, plus tardive, mêle une interprétation libre des motifs traditionnels arabes avec des références aux sciences ésotériques, à la mystique islamique et à des théories anthropologiques ou psychanalytiques. Ce mélange éclectique témoigne d’une créativité singulière, parfois difficile à cerner, mais révélatrice d’un esprit assoiffé de structures et de symboles.

Une grille d’analyse nécessaire

Analyser l’œuvre de Mauger à travers cette grille me permet de montrer comment il appartient à des courants multiples et parfois contradictoires. Cette approche nuance la réception d’un auteur souvent cantonné à une seule dimension, celle du « photographe voyageur ». Elle révèle aussi l’apport de ma méthodologie, qui semble faire ses preuves au fur et à mesure.

Le désintérêt pour le récit de voyage en tant que genre littéraire est, à mon sens, une lacune majeure de la critique contemporaine. Alors que d’autres genres populaires – science-fiction, polar, fantasy – ont su gagner en légitimité, le récit de voyage reste perçu comme mineur, voire suspect. Les récits les plus stéréotypés, tels que ceux que j’ai abondamment critiqués sur ce blog, renforcent cette image simpliste. Pourtant, le genre offre une richesse inexploitée, capable de révéler des réalités complexes et de porter des innovations stylistiques majeures.

L’exemple de Thierry Mauger est emblématique. En réinscrivant son œuvre dans une perspective historique et théorique, je peux démontrer sa contribution à la littérature de voyage contemporaine, mais aussi l’intérêt d’une approche critique.

Revenir à l’œuvre d’un ingénieur civil spécialiste des constructions, c’est redécouvrir un auteur dont les écrits et les images d’habitats bédouins méritent une lecture attentive. C’est aussi une occasion de rappeler l’importance de valoriser la littérature de voyage, non pas comme un simple exercice de nostalgie ou d’exotisme, mais comme un espace d’expérimentation et de dialogue entre les époques, les cultures et les idées.

Thierry Mauger, les hommes fleurs et la nostalgie des voyageurs

Alors vous, lecteurs, je ne sais pas quel âge vous avez. Peut-être êtes-vous, comme moi, nés dans les années 1970 ? Si c’est le cas, vous ressentirez peut-être cette étrange familiarité en feuilletant les livres de Thierry Mauger. Il y a quelque chose dans ces ouvrages qui rappelle spontanément les livres de notre enfance, ces objets colorés des années 1980 que l’on trouvait sur les étagères de nos parents.

Chez moi, ces livres voyageaient bien avant moi. Mon père, ramoneur de métier, et ma mère, infirmière, avaient accumulé des ouvrages sur les paysages lointains, des récits d’explorateurs et des photographies exotiques. Notre bibliothèque familiale racontait autant nos origines que nos aspirations : de l’Afrique subsaharienne, où mes parents avaient vécu, à l’Afrique du Nord, où nous avons beaucoup voyagé. On y trouvait des livres aux couleurs criardes, aux typographies datées, mais qui, à leur époque, incarnaient la modernité.

C’est cette esthétique, un peu kitsch aujourd’hui, que je retrouve chez Mauger. Mais derrière ces images, quelque chose m’interpelle, une mécanique culturelle plus profonde. Les récits de voyage, notamment ceux des années 1970-1980, portent souvent en eux une idéologie particulière, celle de la déshistoricisation.

La mélancolie de ce Saoudien par Mauger me rappelle celle des autochtones du Brésil photographiés par Claude Levi-Strauss.

L’éternel présent des récits de voyage

Dans ses livres, Thierry Mauger capte ce qu’il appelle « la nostalgie » pour une vie tribale « authentique ». Cette formule résonne avec un courant dominant dans la littérature de voyage : celui qui présente les peuples comme figés dans un temps immuable, hors de l’Histoire. Roland Barthes dénonçait déjà cette tendance dans Mythologies (1957), en montrant comment les guides touristiques transformaient des cultures en objets intemporels, hors de toute réalité politique ou sociale. Le mouvement « Pour une littérature voyageuse » en est une illustration éclatante.

Thierry Mauger, à sa manière, s’inscrit dans cette tradition. Ses photos des montagnes d’Arabie et de leurs habitants – notamment les fameux « hommes fleurs » – semblent vouloir figer un moment, une esthétique, une culture dans une capsule temporelle. Cette démarche, bien qu’esthétiquement fascinante, pose des questions : quelle est la place de l’histoire, de la modernité, des transformations sociales dans ces images ?

Les hommes fleurs : mode, érotisme et désir

Prenons les hommes fleurs, ces guerriers des montagnes d’Arabie parés de fleurs dans leurs cheveux. Ces images frappent par leur étrangeté et leur modernité inattendue. Ces hommes portent des chemises ajustées, parfois psychédéliques, qui évoquent autant la mode indienne des années 1920-1930 que les vêtements occidentaux des années 1970. Ces détails vestimentaires brouillent les lignes temporelles et culturelles.

Ils incarnent aussi un imaginaire profondément lié au désir. Ces fleurs dans les cheveux, ces corps habillés de motifs colorés, évoquent des pages célèbres de la littérature. Dans L’amant de Lady Chatterley, D.H. Lawrence écrivait que la fleur est à la fois masculine et féminine, symbole de désir et de fusion des genres. Ces hommes fleurs des montagnes d’Arabie, photographiés par Mauger, actualisent cette ambiguïté érotique dans un contexte inattendu.

Les rêves post-hippie des voyageurs

Enfin, comment ne pas voir dans ces hommes fleurs une résonance avec le mouvement hippie des années 1960-1970 ? Ces fleurs dans leurs cheveux me renvoient involontairement à la célèbre chanson de Scott McKenzie : If You’re Going to San Francisco.

If you’re going to San Francisco

Be sure to wear flowers in your hair

«  Si tu vas à San Francisco / N’oublie pas de mettre des fleurs dans les cheveux », etc.

Mais ici, ce n’est pas la Californie qui se dessine, c’est un territoire moins accessible, une terre pluvieuse et pleine de tribus ennemies, les montagnes du Sud de l’Arabie, que les Romains appelaient Arabia Felix, tellement l’agriculture et le commerce y étaient florissants.

Thierry Mauger, comme tant de voyageurs post-hippies (il avait 21 ans en 1968) semble chercher dans ces paysages et ces hommes une matérialisation du rêve d’un autre monde. Un monde plus simple, qu’il juge authentique, où l’esthétique et le mode de vie rejoindraient une harmonie naturelle perdue dans les sociétés modernes.

Une esthétique à déchiffrer

Ce qui me fascine aujourd’hui dans le travail de Thierry Mauger, c’est la manière dont ses images convoquent une multitude de récits. Elles parlent à la fois de la nostalgie d’un monde révolu, de la mode des années 1970, des idéaux hippies, et d’une tension érotique qui traverse les cultures.

Alors oui, on peut critiquer cette vision parfois dépolitisée, ce refus de l’histoire. Mais on peut aussi y voir une invitation : celle de regarder de plus près, de creuser les couches de sens, de comprendre ce que ces images disent, non seulement des hommes fleurs, mais aussi des maisons fleurs et des mosquées fleurs.

Thierry Mauger : entre fascination et rejet, une réflexion sur les montagnes d’Arabie

Il y a des rencontres artistiques qui commencent mal. Thierry Mauger, photographe, ethnologue et écrivain voyageur, en est un exemple personnel marquant. La première fois que je suis tombé sur ses livres, c’était à la bibliothèque de Munich, puis à nouveau en Arabie Saoudite lors de mon pèlerinage en décembre 2024. Ma réaction initiale ? Le rejet.

Je trouvais ses photographies mal imprimées, mal mises en page. Les couleurs étaient fades, les contours maladroits, et certaines compositions me paraissaient tout simplement affreuses. Et puis, il y avait cette manière qu’il avait de se présenter : escaladant une montagne, se décrivant comme ayant changé de vie à 40 ans pour se consacrer à la photographie et à l’écriture. Tout cela m’irritait. Pourquoi ? Je ne saurais le dire précisément. Peut-être était-ce cette mise en scène un peu trop appuyée d’un destin personnel, ce goût pour l’automythologie dont je suis pourtant moi-même un adepte…

Mais quelque chose s’est produit. Je suis revenu, encore et encore, vers ses photos. J’ai appris à me méfier de mes premiers mouvements. Trop souvent, le rejet initial masque une complexité qui ne se dévoile qu’avec le temps. Les montagnes d’Arabie qu’il a photographiées, entre le Yémen et l’Arabie Saoudite, m’interpellent profondément. Ayant vécu au pied du Jebel Akhdar à Oman, je connais la puissance évocatrice de ces paysages. Ce sont des espaces à la fois arides et habités, silencieux et chargés d’histoire.

L’unicité de Thierry Mauger

Ce qui rend l’œuvre de Thierry Mauger fascinante, c’est son unicité. À ma connaissance, peu de photographes ont exploré les montagnes d’Arabie avec une telle profondeur dans les années 1980 et 1990. Il s’est intéressé non seulement aux paysages, mais aussi aux architectures locales, aux traditions et surtout aux hommes et femmes qui y vivent.

Parmi ses sujets les plus marquants, les “hommes fleurs” occupent une place centrale. Ces guerriers parés de fleurs incarnent une dualité saisissante : la beauté et la violence. Les fleurs, dans ce contexte, ne sont pas de simples ornements. Elles deviennent des symboles de puissance, de protection, voire d’agressivité. Mauger capture cette tension avec une sensibilité qui, malgré mes réserves initiales, m’a peu à peu conquis.

Des questions en suspens

Pourtant, son œuvre soulève des questions intrigantes. Pourquoi semble-t-il être le seul à avoir documenté ces régions avec une telle intensité ? Y avait-il d’autres photographes ou écrivains qui n’ont pas eu accès à ces espaces ou n’ont pas été publiés ? Comment Mauger a-t-il obtenu les autorisations nécessaires pour explorer ces territoires dans une époque où l’accès à ces régions était très restreint ?

Ces questions ne diminuent en rien l’importance de son travail, mais elles invitent à réfléchir aux conditions de production de l’art et à la manière dont certaines voix, certains regards, finissent par dominer la représentation d’un lieu ou d’une culture.

Retour sur l’essentiel

En revenant sans cesse à l’œuvre de Thierry Mauger, j’ai compris que son unicité résidait aussi dans son regard ethnographique, mêlé d’un sens de la mise en scène presque instinctif. Ses photos ne sont pas parfaites ; elles sont parfois maladroites, mais elles portent en elles une force brute, et surtout une présence à son époque, aux années 1980, qui finit par s’imposer.

Heinrich Heine comprit-il quoi que ce soit à la vie d’un palmier ?

Cette double page de Roland Barthes inclut aussi un extrait poétique de Heinrich Heine. Arrêtons-nous un instant sur ces deux quatrains.

En allemand :

Im Norden steht ein einsam’ Tannenbaum

Auf karger Höh’ in eisigem Traum.

Ihn schläfert; mit weißer Decke hüllt

Ihn Schnee und Eis und Kälte und Stille.

Er träumt von einer Palme, die

In fernen Ländern sonnig steht,

Einsam und traurig auf brennender Klippe

Verhüllend sich der feurigen Glut.

Heinrich Heine, Buch der Lieder, 1827.

Ce poème illustre bien l’entrée du palmier dans la littérature romantique européenne au XIXe siècle, non comme un symbole de vie, de profusion ou de fertilité, mais comme une figure de solitude, d’exil et de mélancolie. Le contraste entre le pin du nord et le palmier de l’Orient est frappant : bien que situés dans des climats opposés – l’un dans un froid glacial, l’autre sous une chaleur brûlante – les deux arbres partagent un même destin d’isolement et de souffrance face aux forces hostiles de la nature.

Heine utilise ici le palmier comme une projection symbolique de l’Orient, un lieu de soleil et de chaleur, mais aussi de dénuement et de désolation. Le palmier n’est pas un symbole de luxuriance ou de l’idéal orientaliste de profusion, mais l’écho d’une détresse universelle. Il devient un double mélancolique du pin nordique, incarnant une polarité où le trop froid et le trop chaud se rejoignent dans une même expression d’abandon.

Dans la tradition romantique, les éléments naturels servent souvent à exprimer un sentiment humain plus profond. Ici, le pin et le palmier ne sont pas de simples arbres, mais des métaphores d’un sentiment de tristesse et d’aliénation. Cela marque une rupture avec des visions antérieures du palmier dans les récits de voyage ou les textes scientifiques, qui mettaient davantage l’accent sur sa dimension nourricière et son rôle vital dans les paysages orientaux.

L’arbre-lettres: le palmier selon Roland Barthes

Roland Barthes par Roland Barthes

Quand on explore la représentation des palmiers dans les récits de voyageurs et écrivains européens, on est souvent confronté à une rhétorique poétique, mais peu marquante. Ce n’est qu’au XXe siècle qu’émerge une approche plus originale. À ce moment-là, les Européens cessent de voir le palmier comme une curiosité exotique à conquérir ou à exploiter. Ils adoptent une posture contemplative, où le palmier devient un objet décoratif, inutile mais irremplaçable, à l’instar de la Tour Eiffel, selon Roland Barthes.

Dans Roland Barthes par Roland Barthes, une double page attire l’attention : une photographie de palmier est placée en regard de cette citation énigmatique :

Les arbres sont des alphabets, disaient les Grecs. Parmi tous les arbres-lettres, le palmier est le plus beau. De l’écriture, profuse et distincte comme le jet de ses palmes, il possède l’effet majeur de point : la retombée.

Roland Barthes par Roland Barthes, dans Œuvres complètes, Paris, Seuil, 2002, t. IV, p. 621.

Que signifie cette “retombée” ? Barthes semble ici dépasser la signification classique des mots pour se concentrer sur leur matérialité graphique. Il ne parle pas du contenu ou de l’intelligence de l’écriture, mais de son geste, de sa forme : ce tracé qui, tel le mouvement des palmes, retombe avec élégance.

Ce passage illustre parfaitement la démarche poétique et sémiotique de Barthes. Lui, qui consacra sa vie à décrypter les systèmes de sens, aimait aussi en tester les limites, brouiller les lignes entre signification et imagination. La métaphore du palmier, “arbre-lettres”, est un jeu où l’écriture devient visuelle, presque tactile. Elle invite à envisager l’écriture non comme un véhicule du sens, mais comme une expérience esthétique autonome.

En cela, Barthes propose une lecture singulière du palmier, qui dépasse l’exotisme facile des récits de voyages du XIXe siècle. Son palmier, tout comme son écriture, refuse l’utilitarisme et célèbre l’inutile : un point où l’art et la vie se rejoignent dans une contemplation non productive. À travers cette image et cette citation, Barthes établit un dialogue entre la littérature européenne et le palmier qui n’est pas sans rappeler sa recherche du « signifiant vide » dans L’Empire des signes.