L’arbre-lettres: le palmier selon Roland Barthes

Roland Barthes par Roland Barthes

Quand on explore la représentation des palmiers dans les récits de voyageurs et écrivains européens, on est souvent confronté à une rhétorique poétique, mais peu marquante. Ce n’est qu’au XXe siècle qu’émerge une approche plus originale. À ce moment-là, les Européens cessent de voir le palmier comme une curiosité exotique à conquérir ou à exploiter. Ils adoptent une posture contemplative, où le palmier devient un objet décoratif, inutile mais irremplaçable, à l’instar de la Tour Eiffel, selon Roland Barthes.

Dans Roland Barthes par Roland Barthes, une double page attire l’attention : une photographie de palmier est placée en regard de cette citation énigmatique :

Les arbres sont des alphabets, disaient les Grecs. Parmi tous les arbres-lettres, le palmier est le plus beau. De l’écriture, profuse et distincte comme le jet de ses palmes, il possède l’effet majeur de point : la retombée.

Roland Barthes par Roland Barthes, dans Œuvres complètes, Paris, Seuil, 2002, t. IV, p. 621.

Que signifie cette “retombée” ? Barthes semble ici dépasser la signification classique des mots pour se concentrer sur leur matérialité graphique. Il ne parle pas du contenu ou de l’intelligence de l’écriture, mais de son geste, de sa forme : ce tracé qui, tel le mouvement des palmes, retombe avec élégance.

Ce passage illustre parfaitement la démarche poétique et sémiotique de Barthes. Lui, qui consacra sa vie à décrypter les systèmes de sens, aimait aussi en tester les limites, brouiller les lignes entre signification et imagination. La métaphore du palmier, “arbre-lettres”, est un jeu où l’écriture devient visuelle, presque tactile. Elle invite à envisager l’écriture non comme un véhicule du sens, mais comme une expérience esthétique autonome.

En cela, Barthes propose une lecture singulière du palmier, qui dépasse l’exotisme facile des récits de voyages du XIXe siècle. Son palmier, tout comme son écriture, refuse l’utilitarisme et célèbre l’inutile : un point où l’art et la vie se rejoignent dans une contemplation non productive. À travers cette image et cette citation, Barthes établit un dialogue entre la littérature européenne et le palmier qui n’est pas sans rappeler sa recherche du « signifiant vide » dans L’Empire des signes.

In Palmis Semper Parens Juventus: un Bavarois fou d’amour pour les palmiers

Historia Naturalis Palmarum, de Von Martius

Sur les traces des palmiers : une fascination tardive des voyageurs européens

Je travaille actuellement sur un article pour un catalogue de musée consacré aux palmiers dattiers. Ce projet m’a conduit à m’intéresser à la manière dont les premiers Européens ont perçu et décrit ces arbres emblématiques, que ce soit en Arabie ou sous d’autres latitudes.

C’est ainsi que j’ai découvert le travail fascinant de Carl Friedrich Philipp von Martius, un botaniste bavarois du XIXe siècle, véritable pionnier dans l’étude des palmiers. Von Martius a consacré une œuvre monumentale en trois volumes, rédigée en latin, à l’histoire des palmiers : Historia naturalis palmarum. Son attachement passionné à ces arbres transparaît dans une phrase devenue célèbre : “In palmis semper parens juventus, in palmis resurgo” — « Près des palmiers, je me sens jeune. Près des palmiers, je revis. »

Une visite sur la tombe de von Martius

Cette admiration pour von Martius nous a récemment conduits, Hajer et moi, sur sa tombe à Munich. Nous étions curieux de voir si le cimetière, à l’image de ses écrits, rendait hommage à son amour des palmiers. Mais, à notre grand dam, la tombe est modeste, envahie de mauvaises herbes, sans aucune trace des palmiers qu’il chérissait tant. Ce contraste m’a inspiré l’idée qu’il serait juste d’y planter un palmier et d’y graver sa célèbre phrase, en hommage à son œuvre et à sa passion.

Von Martius et les tropiques

Cependant, il est essentiel de souligner que l’amour de von Martius pour les palmiers n’a pas été nourri par des voyages en Arabie, mais en Amérique du Sud. Ses recherches et son émerveillement ont trouvé leur source dans les tropiques du Brésil, où il a exploré des forêts luxuriantes peuplées d’espèces de palmiers variées. Ce contexte tropical explique peut-être pourquoi sa vision des palmiers était si empreinte de vitalité et de jeunesse.

Illustration de Von Martius

Les voyageurs européens en Arabie : une découverte tardive

En revanche, les voyageurs européens en Arabie, avant le XIXe siècle, semblent presque aveugles à la présence des palmiers. Dans mes recherches, j’ai constaté que des explorateurs comme Ludovico di Varthema, au début du XVIe siècle, ne mentionnent ni les palmiers ni leurs fruits, les dattes. Ils décrivent abondamment d’autres plantes, mais les palmiers semblent échapper à leur attention.

Ce silence se prolonge pendant des siècles. Ce n’est qu’au XIXe siècle que des voix commencent à célébrer la beauté des palmiers dans les régions arabes. Richard Burton, l’explorateur britannique, est l’un des premiers à en parler avec admiration, soulignant leur élégance et leur ombre bienfaisante. Cette reconnaissance tardive est intrigante : pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps pour que les palmiers soient perçus comme des objets de beauté, et non de simples pourvoyeurs de fruits ?

Une hypothèse : le regard européen en transformation

L’hypothèse qui émerge de mes recherches est que la reconnaissance des palmiers comme des arbres visuellement et symboliquement importants a nécessité un ajustement progressif du regard européen. Les arbres européens, tels que les chênes ou les hêtres, définissaient la norme pour ce qu’un arbre devait être : robuste, feuillu, enraciné dans un climat tempéré. En comparaison, le palmier, avec son tronc élancé et sa couronne singulière, défiait ces attentes. Il était, en quelque sorte, invisible aux yeux des premiers voyageurs, non parce qu’il n’existait pas, mais parce qu’il ne correspondait pas à leurs cadres de perception.

Ce n’est qu’avec l’avènement du romantisme, l’expansion des sciences botaniques, et une ouverture culturelle accrue au XIXe siècle, que le palmier a pu être véritablement “vu” et célébré. Les écrits de Burton et de von Martius en témoignent : ils marquent le moment où le palmier passe du statut de simple ressource alimentaire à celui d’icône esthétique et symbolique.

Aujourd’hui, les palmiers sont omniprésents dans notre imaginaire des paysages désertiques et tropicaux. Mais il est prudent de se rappeler que cette reconnaissance a été le fruit de siècles d’échanges, de voyages et de révisions de nos cadres de perception. Et, peut-être, cela nous invite aussi à nous demander quelles merveilles, sous nos yeux, passent inaperçues nous restent encore à voir.

La Mecque, ville d’artistes

Hier, j’ai publié un texte sur le livre de Mona Khazindar. Aujourd’hui, je souhaite m’arrêter sur un exemple précis tiré de cet ouvrage : les illustrations de la Mecque et des voyages qui y mènent, notamment à travers les certificats de Hajj.

Avant l’apparition de la photographie, les pèlerins se faisaient souvent accompagner par des illustrateurs chargés de raconter leur voyage. Ces certificats de Hajj, loin de se limiter à une simple attestation administrative, sont de véritables œuvres d’art. Ils regorgent de dessins minutieux représentant des paysages, des rituels religieux, et bien sûr, la Kaaba. Ces documents deviennent alors un témoignage visuel et spirituel du pèlerinage, mêlant foi et expression artistique.

Ces manuscrits, souvent méconnus, offrent une extraordinaire variété d’illustrations. Ils dévoilent une vision de la Mecque vibrante, pleine de détails concrets qui donnent vie aux lieux saints.

Ce que je trouve fascinant dans ces œuvres, c’est qu’elles contredisent sagement les stéréotypes : l’islam, tel qu’il apparaît dans ces certificats et illustrations, est une religion qui multiplie les images pour transmettre la beauté et la profondeur de ses rituels. Ces documents graphiques sont autant de fenêtres sur une tradition où l’art et la foi s’enrichissent mutuellement, offrant une perspective renouvelée sur les lieux saints.

Mona Khazindar explore dans son livre cette dimension méconnue de la Mecque, que l’on pourrait presque qualifier de « ville d’artistes ». La Kaaba, au-delà de son rôle central dans la foi islamique, devient un objet de représentation visuelle, inspirant des créations graphiques qui témoignent de l’importance de l’art dans l’histoire religieuse.

Elle ne se limite pas non plus à un type d’œuvre d’art ou à un art strictement respectueux et dévot. Dans son ouvrage, elle explore des approches artistiques variées, n’hésitant pas à inclure le 9e art, la bande dessinée, pour enrichir sa réflexion. Par exemple cet album de Lionel Marty, sur un scénario de Christian Clot, dialogue avec d’autres œuvres à travers une double page fascinante. En guise de légende à la BD, Khazindar ajoute une citation de Richard Burton qui dit en substance qu’il ne faut surtout pas dessiner en présence des bédouins qui pourraient vous agresser ou vous tuer s’ils vous voyaient, car ils vous prendraient pour un djinn.

Cette citation reflète parfaitement une série de stéréotypes liés à l’islam et à la supposée interdiction de l’image. Elle évoque les défis et les perceptions qu’ont rencontrés les explorateurs et artistes occidentaux en tentant de représenter la Mecque.

Sur cette double page, plusieurs images se répondent :

• Une gouache d’Anne Blunt, célèbre exploratrice du XIXe siècle, qui immortalise une scène d’un voyage en Arabie.

• Une carte postale ancienne, montrant la source de Zamzam entourée de pèlerins cherchant à s’abreuver.

• Un portrait de Richard Burton, dans lequel il se représente lui-même accoutré en pèlerin lors de son fameux voyage à La Mecque dans les années 1850.

Cette approche démontre l’art du dialogue que maîtrise Mona Khazindar dans son livre-musée. Elle ne se contente pas de juxtaposer des œuvres ; elle les fait entrer en écho pour raconter une histoire riche et complexe, où la Mecque apparaît à la fois comme lieu de mémoire, d’imagination et de création.

Ce chapitre ne s’arrête pas à la Mecque. On y voit les montagnes où le prophète se retirait pour méditer des jours et des semaines durant. La plus célèbre d’entre elles s’appelle le mont Arafat. On s’y rend obligatoirement car c’est une des étapes du pèlerinage. C’est ici que le prophète a reçu pour la première fois la visite de l’archange Gabriel qui lui a inspiré le Coran.

Enfin on ne terminera pas ce chapitre sans une vue de Médine, la « ville illuminée », où le prophète repose. Je laisse au lecteur le soin d’interpréter la raison qui a poussé Mona Khazindar à choisir cette photo de Kazuyoshi Nomachi, qui me paraît être un lever de soleil sur la Masjid Al Nabawi (la mosquée du prophète).

« Visions from Abroad » de Mona Khazindar : un musée infini sur l’Arabie

Voici un ouvrage incroyable qui marie une intimité absolue avec la péninsule arabique et avec la culture européenne.

S’il y avait un seul livre à posséder pour explorer les représentations de l’Arabie, ce serait Visions from Abroad: Historical and Contemporary Representation of Arabia de Mona Khazindar. Cet ouvrage est, sans exagération, le meilleur que j’aie eu entre les mains sur ce sujet. Bien plus qu’une simple monographie, il s’agit d’un trésor documentaire et artistique, une véritable mine d’or pour quiconque s’intéresse à l’art, au voyage, à l’histoire, et à la manière dont l’Arabie a été perçue à travers les siècles.

L’Autrice : une autorité modeste et passionnée

Mona Khazindar, figure majeure des arts et musées arabes, si l’on se fie aux interviews publiées dans la presse, est aussi connue pour son travail à l’Institut du Monde Arabe à Paris, qu’elle a dirigé avant de rejoindre son Arabie Saoudite natale. Avec ce livre, elle démontre une approche rare et précieuse : elle se met au service de l’art et des artistes, sans chercher à imposer un discours politique ou à briller personnellement. Son écriture, modeste et élégante, soutient un travail de curatrice accompli, où chaque image et chaque document sont choisis avec une érudition et une précision remarquables.

Ce qui frappe le plus est justement la qualité des illustrations, et c’est ce qui fait de ce livre un manuel pour tout apprentis commissaire. Quand vous mettez en place une exposition, votre talent consiste à rechercher les œuvres adéquates puis à sélectionner celles qui feront l’identité de l’exposition. Commissaire, curateur comme on dit aujourd’hui, est un travail méconnu du grand public mais qui demande un œil et une intelligence limés à la fréquentation assidue des œuvres et des discours sur l’art. En lisant Visions from Abroad, on n’est pas surpris d’apprendre que Mona Khazindar a dirigé le département « art contemporain et photographie » de l’Institut du Monde Arabe, pendant des années. Le livre fonctionne comme une biennale d’art contemporain. Je retrouve là mes émotions de jeune homme quand j’animais les biennales de Lyon dans les années 1990.

Une structure éclairante et originale

Le livre est divisé en chapitres thématiques qui abordent des aspects variés de l’Arabie. Entre autres chapitres on trouve :

• The Gates of Arabia : Les portes d’entrée comme la ville de Djeddah, points de passage historique.

• The Center of the World : Une exploration de La Mecque, centre spirituel et géographique pour des millions de musulmans.

• Ship in the Dunes : Une réflexion sur les chameaux, surnommés les “vaisseaux des dunes” dans la langue arabe.

• Fortune in Fossils : Un chapitre fascinant sur le pétrole et son impact esthétique, culturel et économique.

Ces thèmes, parfois attendus, sont revisités avec une richesse visuelle et narrative qui évite tout cliché orientaliste. Khazindar transcende les oppositions simplistes (dominants/dominés, occidentaux/orientaux) qui saturent les études postcoloniales pour offrir une vision nuancée, où les représentations de l’Arabie sont autant le fait d’occidentaux que d’artistes arabes eux-mêmes.

Un Musée Imaginaire

Ce livre est un musée à lui seul. Cartes anciennes, photographies ethnographiques, œuvres d’art, cartes postales, archives documentaires, mais aussi photos de mode et créations contemporaines s’y mêlent dans un équilibre impressionnant. Chaque chapitre est une galerie d’exposition qui relance l’attention et l’intérêt. Cette richesse visuelle s’accompagne d’un texte précis qui éclaire sans jamais alourdir.

Une alternative aux héritages de l’orientalisme

Khazindar offre une alternative bienvenue au discours critique souvent stérile des études post-orientalistes. Elle ne se contente pas de dénoncer les erreurs ou biais des représentations passées ; elle documente, analyse et valorise une pluralité de perspectives sur l’Arabie. Le résultat est une véritable “bible” pour tous ceux qui travaillent sur les expositions, les musées ou les représentations culturelles du monde arabo-musulman.

Un Chef-d’œuvre pour chercheurs et amateurs d’art

Je n’ai qu’un regret : ne pas avoir découvert Visions from Abroad quand je faisais ma thèse sur la littérature de voyage. En particulier quand je travaillais sur les alternatives aux discours dominants sur la critique des voyageurs. Pour les chercheurs, les commissaires d’exposition, les amateurs d’art ou simplement les passionnés de l’Arabie, c’est une lecture incontournable. Avec ce livre, Mona Khazindar ne crée pas seulement un ouvrage de référence : elle ouvre une porte sur un monde visuel infini, à la fois historique et contemporain, qui continue d’enrichir notre compréhension de l’Arabie.

Encore une thèse de doctorat qui cite le sage précaire indûment

En naviguant sur Internet, je suis tombé sur une thèse fascinante. Écrite par Cécile Do Huu, une étudiante de l’île de la Réunion, elle s’intitule « L’envers du voyage. Construction et déconstruction d’un discours du voyage dans quelques textes indiens-océaniques de Conrad, Coetzee, et Le Clézio ».

Do Huu a soutenu cette thèse devant un jury impressionnant, incluant des personnalités de renom comme Tiphaine Samoyault et Charles Fordick.

Le sujet de cette thèse, qui explore le récit du voyage comme un genre littéraire souvent perçu comme impérialiste et colonialiste, m’a immédiatement interpellé. Cette réflexion, bien que pertinente, est devenue quelque peu cliché dans les études sur le voyage. Mais c’est à la page 9 que les choses deviennent particulièrement intéressantes. Sous le sous-titre « La littérature du voyage, aujourd’hui, un genre bourgeois ? », Du Hoo cite un certain Guillaume Thouroude, mais pas pour sa monographie bien connue « La pluralité des mondes ». Non, elle fait référence à un article de 2017, intitulé « Pour une définition du genre littéraire viatique », publié chez Acta Fabula.

Ce qui m’a interloqué, c’est la critique de Du Hoo sur l’approche de Thouroude, qui n’est autre que le sage précaire, l’auteur de ces lignes. Elle écrit : « La volonté réexprimée régulièrement par la critique française de définir le récit du voyage comme un genre me semble finalement dommageable, dans la mesure où elle cherche à restreindre l’écriture du voyage […] à des récits de loisirs, d’agréments, ou d’aventures […] surtout des hommes, surtout des blancs. »

Or, c’est précisément le contraire de ce que fait le sage précaire. L’ensemble de son œuvre est une analyse des récits de voyageurs de toutes origines et identités : blancs, arabes, noirs, chinois, femmes, hommes, fous, invalides, ambidextres, dyslexiques, atteints de synesthésie, et se réclamant de diverses orientations sexuelles. Son objectif est de montrer que le récit de voyage est un genre littéraire bien plus riche et diversifié que ce qu’on pourrait penser quand on ne regarde que son écume impérialiste : n’ai-je pas été le premier à dénoncer les limites de Tesson, de Telmon et des époux Poussin ? Qu’est-ce qu’ils font à la Réunion ?

Le sage précaire met en avant des écrivains comme Ibn Battuta, Antonin Potoski, Chantal Thomas, Michel Butor, Dany Laferrière, Gao Xingjian, ou Jean Rolin. Ces auteurs, quelle que soit leur origine ethnique ou culturelle, enrichissent le genre par leurs expérimentations stylistiques. La sagesse précaire révèle ainsi un panorama littéraire bien plus large que le simple récit masculin, blanc, aristocratique et colonial.

Ironiquement, Mme Do Huu critique cette approche tout en basant sa propre étude sur trois auteurs qui incarnent parfaitement ce qu’elle dénonce : Conrad, Coetzee, et Le Clézio, trois hommes blancs. Cela me pousse à inviter les chercheurs à revoir leurs corpus et à explorer la diversité véritable du genre littéraire du voyage.

En conclusion, je précise que je ne critique pas l’ensemble de la thèse de Cécile Do Huu, qui par ailleurs ne manque pas de mérite. Je rappelle que la recherche en lettres manque peut-être de cette ouverture essentielle que la sagesse précaire apporte. Pour une compréhension plus nuancée et inclusive du genre, je recommande de revisiter les travaux des auteurs suscités ; cela aidera sûrement tout un chacun à apprécier pleinement la richesse de la littérature de voyage contemporaine.

Voyages cyclistes, sous la direction de Raphaël Piguet

Ma moitié a enfin acheté une bicyclette, alléluia. Notre appartement est à dix minutes de son campus, je trouvais un peu dommage de la conduire chaque jour en voiture au travail, quand il y avait la possibilité d’éviter le trafic. Le trajet à vélo est tellement agréable, pourquoi se priver d’une jouissance à portée de mollet ? Dimanche, j’ai pris sa bécane et suis allé en repérage tout seul et le bonheur que j’ai eu de voler au-dessus de la route était intact, inchangé depuis l’âge immémorial où mon frère Antoine m’avait appris à en faire.

À mon retour Hajer a enfourché son vélo pour faire le chemin à son tour et je l’accompagnais en courant à travers le parc qui jouxte la voie ferrée où nous habitons. Je faisais du sport car pendant le ramadan il est important de ne pas perdre du muscle, le jeûne pourrait nous inciter à éviter l’exercice.

J’ai couru jusqu’à une borne de vélos de location, j’en ai loué un et j’ai roulé avec Hajer. La joie complexe que me donne ce moyen de transport m’a rappelé l’existence d’un très beau livre collectif sur les voyages cyclopédiques, dont je rassemblais quelques idées en roulant.

Je me disais : mais il faut absolument que je parle de ce livre sur mon blog, que ne l’ai-je déjà fait ?

Encore des textes de recherche en littérature de voyage qui valent la peine d’être lus : le numéro 4 de la collection Voyages contemporains, consacré aux récits d’aventures à bicyclettes. Sous la direction de Raphaël Piguet, ce collectif est un excellent moyen de prendre conscience de la spécificité du voyage à vélo, du génie propre de la vélocipédie, quand cette dernière s’incarne dans un récit.

Mais le domaine proprement viatico-littéraire des récits de voyage à vélo demeure pratiquement inexploré. (…) On subodore par conséquent que l’engin, indigne du voyage, l’est tout autant de la littérature. On en revient à la question lancinante du complexe d’infériorité de la bécane.

Raphaël Piguet, Voyages cyclistes, introduction, p. 15.

D’un complexe d’infériorité, on ne se sort jamais tout à fait. Il n’est pas faux que le cyclotourisme sera toujours marqué par une impossible reconnaissance face aux deux extrêmes indépassables : la marche à pied et la motorisation. On ne peut pas aller plus lentement qu’à pied, ni plus vite qu’en avion (ou en fusée). Entre les deux, le vélo ne peut qu’être lesté d’un statut hybride.

Raphaël Piguet réfute cette infériorité et discute intelligemment de ce que Claude Reichler appelle l’ « avantage ontologique » de la marche à pied. Pour lui le  vélo est encore plus avantagé ontologiquement « en ce sens qu’il présente un taux optimum de distance parcourue par rapport à l’énergie dépensée » (p. 18).

L’opposition du vélo avec la marche court sur l’ensemble du livre. Liouba Bischoff se moque gentiment de tous les marcheurs qui romantisent leurs randonnées en élevant la lenteur au rang de supériorité morale. Dans son article intitulé « La vitesse réhabilitée par Emmanuel Ruben et Jean-Acier Danès », Bischoff valorise la vitesse qu’apporte le vélo en proposant de sortir des alternatives binaires de type vrai/faux voyage, authentique/inauthentique, etc.

Le caractère machinique de la bicyclette est ce qui me paraît le plus intéressant dans cette affaire. Elle se situe à égale distance de la marche qui permet d’aller partout (mais lentement), et de la moto qui permet d’aller vite (mais sur des lignes prédéterminées). Un détracteur pourrait dire que le vélo combine les deux lacunes : aller plus lentement que les autres véhicules, et en plus sans liberté car cantonné (commes les autres véhicules) sur des routes goudronnées.

Or, selon moi, la beauté du voyage à vélo vient justement de sa modestie, de son caractère hybride et suranné. Il ne peut se mesurer à aucun champion de la liberté de mouvement, ni à aucun frimeur de la route interminable. C’est son entre-deux qui m’émeut, ainsi que son côté homme-machine. Le cycliste n’est ni flâneur ni rugissant, il met son corps en adéquation d’une machinerie peu complexe et géniale, réparable à l’infini. Il se rend esclave d’une machine qui le rend heureux, tellement heureux qu’il n’a même pas besoin de regarder le paysage. Le voyageur cycliste ne fait que peu de pauses, à la différence du marcheur, et ne se prélasse pas non plus dans la contemplation des pays qui defilent, comme le fait le passager du train. C’est lui qui me plaît le plus, ce voyageur sans organe qui fait corps avec sa machine et qui n’a plus besoin de contempler. Dans une perspective deleuzienne, je dirais que le vélo évacue l’extériorité du voyage, et grâce à cela, grâce à la machine qui dicte sa loi à l’organisme, le vélo se débarrasse de ses vieilles illusions que sont la contemplation bourgeoise, le point de vue dominateur et la saisie impériale du paysage.

Contre la posture romantique du marcheur qui se met à l’écoute des rythmes de la création, nos deux écrivains cyclistes ne se posent pas en récepteurs passifs d’un discours qui seraient inscrits dans les choses

Liouba Bischoff, « La vitesse réhabilitée », p. 226.

Je ne suis pas objectif dans mon appréciation car je suis le président du fan club de Liouba Bischoff. Tout ce qu’écrit cette trentenaire, prof à l’ENS de Lyon, m’enchante.

Il ne faut pas oublier les autres contributions de ce volume, toutes très intéressantes : Philipe Antoine, Gilles Louÿs et les autres. J’en ferai un autre billet de blog pour ne pas être trop long aujourd’hui.

Vive ma génération : ceux de 72 font leur chemin

En ce jour anniversaire de ma naissance, je voudrais rendre hommage à tous les gens de ma génération : ceux qui sont nés entre 1968 et 1981. Plus particulièrement à la fourchette des natifs de 1971-1974 qui me sont très proches.
J’ai longtemps cru que c’était une génération pourrie, ratée, médiocre, écrasée par les boomers soixante-huitards qui avaient pris toute la place et qui gardaient une telle vitalité qu’on ne pouvait pas s’exprimer. Même politiquement les boomers nous empêchaient d’avancer : ils avaient été révolutionnaires, gauche caviar, sarkozistes puis d’extrême droite. Ils étaient partout, nous n’avions aucun espace.

De la beaufitude des trentenaires : ma génération est-elle nulle ?

La Précarité du sage, 2009


Puis je lis des gens de mon âge, des gens qui me ressemblent et je les aime. Murielle Macé et ses beaux essais, Antonin Potoski et ses récits de voyage inimitables, François Bégaudeau et sa rhétorique étourdissante, Éric Chauvier et ses livres qui mêlent science sociale et récit personnel.
La liste est beaucoup plus longue. Il y a aussi les contre-exemples, ceux qui font honte à notre génération mais dont on n’a que trop parlé car les boomers prennent bien soin de les mettre en avant dans les médias pour que nous ne prenions pas leur place.
Bref, bon anniversaire et bonne vie à tous les gens qui sont nés de parents soixante-huitards, qui ont grandi dans une France en crise, et qui se retrouvent quinquagénaires fringants, talentueux et sans pouvoir.

La Petite ville d’Éric Chauvier et le style du sage précaire

Petit chef d’œuvre de narration sociale et sentimentale, La Petite ville, publié en 2017 aux éditions Amsterdam, raconte à la fois le destin de Saint-Yrieix la Perche (Haute Vienne), et celui de Nathalie, qu’on a tous connue jolie fille dans les années 1980.

Pour ce faire, il emploie une typographie normale pour l’histoire de la ville et des italiques pour ses échanges avec Nathalie. J’ai lu ce livre d’une traite à la bibliothèque de Munich en songeant que ce dispositif typographique était ingénieux mais que j’avais vu cela ailleurs.

Éric Chauvet est né un an avant le Sage précaire, et a produit une très belle œuvre littéraire. Des livres brefs et fins toujours en contact serré avec les sciences sociales.

Nathalie évoque soudain Barbara. Tu te souviens de Barbara, elle était amoureuse de toi. De moi ?Chauvier alors de parler d’une histoire d’amour dont il n’est pas fier :

Barbara était très belle mais très perdue (C’est juste qu’elle a pas eu de chance). C’est la façon qu’elle avait de divaguer qui m’a fait entrevoir ce rapport de classe entre nous. Il y avait quelque chose d’une déréliction qu’elle portait dans sa façon d’être.

La petite ville, p. 94.

La séquence Barbara permet à Chauvier de parler de la profession du père de Barbara, et comme ce dernier était mineur, cela lui permet de parler de l’activité aurifère qui était vivante dans la Haute Vienne du siècle dernier.

Pour ma part je peux seulement dire qu’elle était inventive et que son inventivité me dérangeait.

Idem.

Je me souviens où j’avais vu cette double narration avec italiques : dans une des premières publications du sage précaire datée de l’an 2000 ou 2001, dans la revue Lieu-dit.

Revue Lieu-dit, n. 12

J’ai retrouvé par hasard ces anciens numéros de la revue lyonnaise. C’est d’une qualité qui m’impressionne encore plus aujourd’hui qu’à l’époque. L’équipe de rédaction, que je ne voulais pas connaître personnellement pour qu’il n’y ait pas de copinage entre nous, abattait un travail de tous les diables pour faire paraître de si beaux numéros tous les trois mois.

Ils publiaient parfois mes textes qui, je l’avais oublié, se passent tous en Irlande. Je vivais à Dublin à cette époque.

Dans ce texte, dont je mets en ligne des photos de page, je parle de la National Library d’Irlande, lieu où je me rendais aussi souvent qu’aujourd’hui son équivalent bavarois. Or si je décidais d’écrire un texte avec une double narration, c’est probablement que je l’ai vu dans des livres lus dans cette bibliothèque de Dublin.

Je ne relis pas mes anciennes productions. Je revis les émotions de l’époque. J’étais serveur en restaurant. Écrire ces textes me sauvait et remplissait ma vie. Leur publication me comblait de fierté et de joie.

J’étais alors amoureux d’une serveuse anglaise qui travaillait dans le même restaurant que moi, mais je n’ai pas été à la hauteur de l’événement.

Plus facile que l’amour, l’histoire littéraire permettait de laisser libre cours à la créativité du sage précaire.

L’affection qu’on nourrit pour les livres et la voix d’Eric Chauvier va donc sans dire. Il y a entre le sage précaire et lui une espèce de fraternité qui ne fait pas de doute. Finalement, je l’aime bien ma génération. Les gens nés dans les années 1970 ont un charme assez distinct qui laisse la phrase en suspens…

Les lecteurs de Télérama en colère : lettre ouverte à l’auteur de l’article

Vous n’avez jamais autant reçu de courriers de lecteurs furieux, dites-vous ?

C’est la preuve que vous avez touché juste. Bravo à vous. Dévoiler l’abjection dans des textes de personnes aimées et fétichisées, ça provoque toujours des réactions de scandale. Vous avez touché à un tabou, leur colère est amère parce qu’il y avait quelque chose de sacré dans leur croyance en ce voyageur qui se définissait comme au-dessus de la mêlée.

Les vieux lecteurs de Télérama croyaient en Sylvain Tesson parce qu’ils avaient besoin d’y croire. C’était leur idole. Votre article a accompli une partie du programme philosophique de Nietzsche : penser à coups de marteau pour briser les idoles, percer les croyances creuses. Dégonfler les baudruches.

Les lecteurs sont tellement furieux, dites-vous, qu’ils menacent de se désabonner ?

J’espère que la direction de Télérama comprendra que vous n’avez rien fait de mal, qu’au contraire vous avez seulement fait votre travail, et que vous l’avez fait plutôt mieux que les journalistes conciliants et consensuels.

Croyez-en la vieille expérience du sage précaire. Susciter la polémique, la colère et la confusion n’est pas un mauvais signe. C’est une étape nécessaire d’une vérité qui dans un futur proche sera une évidence pour tous.

Le sage précaire dans Télérama

À lire dans le numéro de Télérama daté de cette semaine, un reportage sur Sylvain Tesson à l’occasion de l’ouverture du Printemps des poètes.

Youness Bousenna, le journaliste en charge de l’enquête, a réalisé un travail plus fouillé et plus rigoureux que les autres journalistes car il ne s’est pas borné à interviewer deux ou trois personnes. Il est allé lire ce qui se fait dans la recherche littéraire à propos de l’écrivain voyageur. Cela devrait être un réflexe pour tout journaliste littéraire, de faire le lien entre le monde des idées et le grand public, mais à ce jour, seul Télérama l’a fait.

Il a donc lu plusieurs écrits du sage précaire car ce dernier se trouve être, à ce jour et en toute modestie, le meilleur chercheur spécialisé dans la littérature de voyage contemporaine. Le fait est que ce blog fut le premier organe public à montrer la médiocrité littéraire de Tesson, et le livre La Pluralité des mondes, publié en 2017, le premier à proposer une synthèse textuelle et contextuelle sur son œuvre, démontrant son caractère réactionnaire et sa piètre qualité stylistique.

Ce que j’avance ici est outrageusement prétentieux. Cela tombe bien, la sagesse précaire comprend dans ses maximes un usage optimal et modéré de l’arrogance.

Les jugements énoncés plus haut sont néanmoins factuels et vérifiables. Libre à chacun de faire savoir en commentaire de ce billet quelle publication fut plus précoce que celles du sage précaire.

Alors bravo a Télérama pour ce travail de qualité.