Il va falloir réapprendre à écrire

Italie, la sagesse précaire au clair de la lune. Copyright ©️ Le Sage précaire, 2026.

Je ne sais évidemment pas ce que l’intelligence artificielle va produire dans l’université et dans le monde de la recherche. J’imagine les réunions de professeurs consacrées à ce nouveau problème : comment empêcher son utilisation ? Comment la détecter ? Faut-il l’autoriser dans certains travaux et l’interdire dans d’autres ? Faut-il modifier les examens, les mémoires, les procédures d’évaluation ? On peut imaginer des règlements, des logiciels de détection, de nouvelles formes d’examen. On peut essayer de contrôler la machine. Mais je me demande si le problème n’est pas ailleurs.

Peut-être qu’il ne s’agit plus tellement de réglementer l’intelligence artificielle. Peut-être faut-il plutôt changer ce que nous attendons d’un texte. Car si la machine sait désormais produire à notre place ce que nous considérions hier comme la marque de la bonne écriture, une langue soutenue, structurée, claire, équilibrée, raisonnable, bien argumentée, alors cette compétence n’est plus vraiment distinctive. La machine sait écrire comme un haut-fonctionnaire qui aurait fait Science-po et l’Ena. Elle sait faire tout ce que nous avons passé des années à apprendre à nos étudiants.

Alors que reste-t-il ? Il reste peut-être précisément ce que la bonne écriture universitaire avait appris à dissimuler : l’auteur, le je, le singulier et le personnel. Une odeur, une mémoire, une gêne, une façon de regarder quelqu’un, une phrase qui vient de travers, une obsession incompréhensible, un détail inutile mais que l’on n’arrive pas à oublier, une expérience qui n’a de valeur que parce qu’elle est arrivée à cette personne-là. Autrement dit, il reste le corps. Il faut désormais rechercher les traces du corps dans l’écriture : la chair, la voix, le rythme, la manière singulière dont quelqu’un pense.

Il y a quelque chose d’assez ironique dans cette histoire. Pendant des siècles, nous avons perfectionné nos manières d’écrire pour nous rapprocher d’une certaine forme d’impersonnalité. Peut-être faut-il faire marche arrière : retrouver ce qui ne peut pas être standardisé : une voix et son timbre. Il faudra peut-être accepter de nouveau les aspérités d’un texte, les phrases trop longues, les répétitions, les mots qui reviennent parce qu’ils nous obsèdent, les digressions, les détails qui semblent inutiles, tout ce qui fait qu’un texte ressemble moins à un produit fini qu’à la trace d’une pensée en train de se faire.

Nous nous trouvons avec l’écriture au moment où la peinture a vu arriver la photographie. Il fallait se réinventer car on n’avait plus besoin de peintre pour dresser des portraits. L’art moderne est né de là, entre autres choses. De même, pendant longtemps, la supériorité consistait à écrire comme une machine. Aujourd’hui que les machines savent écrire comme nous, notre supériorité pourrait bien consister à ne surtout plus écrire comme elles.

Il va donc falloir réapprendre à écrire. Et peut-être aussi réapprendre à lire.

Retrouver le corps singulier

L’autre jour je parlais avec un directeur de musée dans un café où il était venu avec ses enfants. Une famille de Saoudiens très intelligents et qui aimaient pratiquer l’anglais en famille. Le grand fils me pose des questions et montre un intérêt grandissant pour le sage précaire. Il me montre le blog qu’il a créé l’année dernière. Je jette un œil et vois immédiatement que tout a été généré par l’Intelligence artificielle. Lire cela serait pour moi de la perte de temps. Je félicite l’adolescent et passe à autre chose.

Je lis beaucoup de textes écrits par d’anciens étudiants, des chercheurs qui me demandent un accompagnement, des collègues qui me demandent un avis, une évaluation, une relecture, un conseil. Et depuis quelques années, je vois que l’intelligence artificielle est passée par là.

Je m’en rends compte très vite. Je commence à lire et, après quelques lignes, je comprends que je ne suis plus vraiment en train de lire ce qui sort du cerveau de mon interlocuteur. Je n’entends plus sa manière de parler, son rythme, ses hésitations, ses obsessions, ses maladresses, et je ne vois pas ses trouvailles. Je lis un texte produit par une machine qui ne doutent pas, qui ne connaît pas l’hypothèse ni la faute de goût, qui avance sans jamais s’arrêter et sans jamais reprendre son souffle.

Le texte n’est pas mauvais. Au contraire, il est souvent excellent. Tout est parfaitement équilibré. Les phrases sont bien construites, les paragraphes bien proportionnés, les transitions impeccables, tout est parfaitement calibré.

Je me retrouve alors dans une situation assez étrange en tant que consultant, « academic advisor », professeur, lecteur ou simple mentor. Je ne peux pas vraiment reprocher à mon interlocuteur ce que je reprochais autrefois à ses textes. Je ne peux pas lui dire : « Tu devrais développer cette idée », « cette phrase n’est pas claire », « ici, tu sembles confondre Nietzsche et Freud », « Je ne comprends pas ce que cela veut dire », « là, tu pourrais être plus rigoureux ». Le texte est parfait mais il est froid et je n’entends plus personne derrière les mots.

Mon rôle change alors radicalement.

Pendant longtemps, j’ai essayé d’aider ceux que j’accompagnais à acquérir les codes de l’écriture universitaire ou administrative. Il fallait apprendre à écrire de manière suffisamment impersonnelle pour respecter les conventions du genre, tout en réussissant à faire passer quelque chose de personnel : une pensée, une sensibilité, une manière particulière de proposer un projet.

Aujourd’hui, je me retrouve à donner exactement le conseil inverse : « rends ton texte plus imparfait et plus bordélique car en l’état il n’est pas humain ». Je me suis surpris à écrire le commentaire suivant à un ancien élève qui voulait mon aide pour un dossier de résidence d’artiste :

« Ton texte est tellement parfait qu’on ne t’y voit pas, on n’a pas l’impression de te rencontrer. Du coup le lecteur n’a même plus envie de lire, car il se dit que la même machine qui l’a généré devrait recevoir ton texte pour l’évaluer. À la fin, des textes vont être produits et reçus par des machines, et nous, les hommes qui étaient censés les produire et les lire, nous resterons sur la touche à attendre un résultat final, généré par l’IA. »

Mes collègues plus jeunes ne sachant ni écrire ni lire, m’envoient parfois des documents à évaluer ou à corriger. Je leur dis de plus en plus : raconte quelque chose qui t’est arrivé. Mets un détail que tu n’aurais pas osé écrire. Utilise un mot que tu emploies dans la vie de tous les jours. N’aies pas peur d’une phrase un peu bancale. Fais entendre ta voix. Dis-moi ce que tu as vu, ce que tu as senti, ce qui t’a étonné. Donne-moi quelque chose qui ne pourrait pas avoir été écrit par n’importe qui. Bref, injecte de l’imperfection.

C’est peut-être un espoir pour la sagesse précaire et pour la littérature des gens imparfaits de constater que ce qui était autrefois considéré comme une faiblesse de l’écriture peut devenir sa qualité principale.

L’intelligence mécanique des penseurs humains de l’IA

J’ai écouté le dernier entretien de Laurent Alexandre sur Thinkerview. Il était flanqué d’un jeune homme d’une vingtaine d’années, censé représenter une nouvelle génération face aux bouleversements de l’intelligence artificielle.

Ce qui m’a frappé n’est pas ce qu’ils ont dit sur l’IA, mais ce qu’ils ont révélé, malgré eux, de leur conception de l’intelligence.

Tout au long de l’entretien, il était question de QI, de performances cognitives, de capacités intellectuelles exceptionnelles (le vieux a aussi beaucoup parlé de sexualité mais c’est une autre affaire et c’était franchement immature – c’est-à-dire viriliste). Les deux parlaient d’individus ayant un QI de 150 ou 160 comme on parlerait de moteurs particulièrement puissants. L’intelligence semblait être réduite à une grandeur mesurable, quantifiable, comparable.

Or c’est précisément à ce moment-là que j’ai eu l’impression d’entendre un manque d’intelligence.

Car le moment le plus original de l’émission apparaît quand on leur demande s’ils lisent et écrivent de la poésie. Gêne des deux spécialistes : ils n’y connaissent rien. Mais rien de rien. Or la poésie, on le sait, ce n’est pas un domaine de l’art parmi les autres, c’est au contraire le coeur vibrant d’une langue, l’essence d’une littérature, donc une dimension incontournable de notre rapport au monde.

Comment peut-on parler d’intelligence tout en étant incapable d’apprécier la poésie ? Comment peut-on prétendre réfléchir à l’avenir de l’humanité sans s’intéresser aux imaginaires, aux récits, aux rythmes, aux symboles, et plus qu’aux simples symboles, aux différentes couches de significations dans un mot ? Être indifférent à la poésie, c’est se fermer à tout ce qui fait qu’un être humain n’est pas seulement une machine de traitement de l’information.

Toujours plus fort dans la bêtise, comment peut-on annoncer avec assurance ce qui se passera en 2100 sans intégrer les principales incertitudes de notre époque ? Et « incertitudes », c’est une façon de parler, car il y a quand même quelques certitudes auxquelles nous faisons face : le dérèglement climatique, les tensions géopolitiques, les guerres actuelles, les réarmements qui figurent les risques de conflits futurs, les pénuries d’eau, les limites énergétiques, les déséquilibres économiques, les conséquences du capitalisme financier mondialisé.

Toutes ces variables sont absentes des récits technologiques des deux Alexandre.

Ils nous expliquent ce que sera l’humanité dans soixante-quinze ans comme si les structures actuelles du monde étaient durables. Comme si les États-Unis allaient conserver indéfiniment leur position dominante. Comme si les rapports de puissance restaient stables, comme si la Chine n’avait pas déjà détrôné les Etats-Unis, bref comme si l’histoire s’était arrêtée et que seule l’IA allait continuer de manière exponentielle sa progression vertigineuse face à la limite et la lenteur de l’esprit humain.

Pour l’instant, je n’ai pas encore entendu quelqu’un parler d’IA avec assez d’intelligence pour que mon esprit limité et lent prenne du plaisir à l’écouter.

Mon opinion sur l’opinion de Chat GPT sur mon opinion sur Alain de Botton

Le billet précédent donnait à lire la réponse de ChatGPT à mon opinion sur Alain de Botton. J’avais volontairement choisi de ne rien modifier à ce que l’intelligence artificielle avait produit. Non pas par paresse, mais parce que cette réponse est en soi une performance technologique étonnante. Analyser l’opinion d’un être humain, l’évaluer, puis la restituer sous la forme d’un jugement en trois points (1. là où tu as raison, 2. là où c’est discutable, et 3. là où tu vas trop loin) c’est exactement ce que fait tout professeur, tout consultant, tout évaluateur de texte. C’est rationnel et structuré. Et cela montre très clairement une chose : l’intelligence artificielle est une construction humaine.

Si l’on programme correctement des machines, il est parfaitement logique qu’elles deviennent plus rapides, plus efficaces, plus performantes que le cerveau humain dans certaines tâches. C’est le principe même de toute technologie : augmenter les capacités du corps et de l’esprit. Encore heureux qu’une voiture aille plus vite que mes pieds, qu’une calculatrice sache faire des choses que nous ne saurions pas faire. Rien de mystérieux là-dedans.

Cela dit, à la lecture de cet article, des problèmes apparaissent très nettement. La manière dont ChatGPT critique mon opinion interpelle. À un moment clé, il m’explique que je vais « trop loin » lorsque je qualifie Alain de Botton de cynique, sous prétexte qu’il a toujours été bourgeois, qu’il n’a jamais prétendu être révolutionnaire, et que le fait de transformer aujourd’hui la philosophie en business ne serait finalement qu’une continuité, pas une rupture.

Là, franchement, c’est lui qui va trop loin. Tu vas trop loin, machine.

Lire aussi : L’IA a écrit ma dissertation de philosophie

La Précarité du sage, 2023

On parle quand même de l’auteur de The Art of Travel, de cette posture aristocratique, mélancolique, vaguement raffinée, qui faisait encore semblant de croire à quelque chose comme l’expérience, le déplacement, l’art. Et aujourd’hui, on le retrouve à faire de l’argent avec des pseudo-conseils, des pseudo-conférences, des pseudo-symposiums. Il n’y a plus d’art. Il n’y a plus de voyage, surtout pas de voyage. Il n’y a plus rien de tout ce qui faisait le propre de The Art of Travel. Dire que ce n’est pas du cynisme, c’est fermer les yeux.

Lorsque ChatGPT répond que de Botton est « toujours lu, toujours reconnu », on touche là à une critique beaucoup trop banale, beaucoup trop peu fine. Lu par qui ? Reconnu où ? Dans quels milieux ? Dans quels champs de pensée ? Parce que si l’on prend un exemple analogue, celui de Michel Onfray en France, on voit bien ce que vaut ce genre d’argument. Onfray a été influent. Il ne l’est plus. Aujourd’hui, il est devenu une figure médiatique, un fétiche de l’extrême droite. Oui, il gagne encore de l’argent. Oui, il est invité sur certains plateaux. Oui, ses livres se vendent. Mais ce n’est plus une affaire d’écriture ni de pensée. C’est une affaire de position médiatique. Tout a changé.

Et c’est exactement ce que cette réponse de l’intelligence artificielle n’arrive pas à penser.

Ce que cela révèle surtout, et je l’avais déjà pointé dans un billet de 2023, lorsque l’IA avait écrit ma dissertation de philosophie, c’est cette volonté acharnée de produire de l’équilibre, sans être capable de dépasser les oppositions. Une vision « nuancée », « raisonnable », « non choquante ». Une fausse intelligence, en réalité. Il y a des gens comme ça : ils cherchent toujours le juste milieu, le consensus, la position qui ne froisse personne. Et il y a quelque chose de profondément insatisfaisant. Quelque chose qui manque de puissance intellectuelle.

On sent une volonté constante de ne pas aller trop loin, de ne pas être radical, de rester dans une zone de confort argumentative. Or, comme je l’avais montré avec cette dissertation sur les liens entre technique et nature écrite par l’IA, cette posture mène très souvent à des erreurs manifestes, parfois même à des erreurs fondamentales. À force d’éviter toute radicalité, on finit par passer à côté de l’essence d’un problème.

Cela reste malgré tout intéressant d’utiliser ces logiciels. Et ma question du jour est : que se passera-t-il quand l’intelligence artificielle développera des formes de radicalité ? Je ne le souhaite pas forcément. La radicalité est peut-être quelque chose qui doit rester intimement ancré dans une expérience singulière, dans une histoire personnelle, dans un rapport incarné au monde. Nul doute que voir des discours artificiellement radicaux serait catastrophique.

Mais c’est peut-être précisément dans cette radicalité, dans cette impossibilité de la programmer proprement, que se loge encore la singularité des façons de penser. Et peut-être est-ce là, paradoxalement, que se trouve une chance de sauvegarder quelque chose de la pensée humaine.