Je ne sais évidemment pas ce que l’intelligence artificielle va produire dans l’université et dans le monde de la recherche. J’imagine les réunions de professeurs consacrées à ce nouveau problème : comment empêcher son utilisation ? Comment la détecter ? Faut-il l’autoriser dans certains travaux et l’interdire dans d’autres ? Faut-il modifier les examens, les mémoires, les procédures d’évaluation ? On peut imaginer des règlements, des logiciels de détection, de nouvelles formes d’examen. On peut essayer de contrôler la machine. Mais je me demande si le problème n’est pas ailleurs.
Peut-être qu’il ne s’agit plus tellement de réglementer l’intelligence artificielle. Peut-être faut-il plutôt changer ce que nous attendons d’un texte. Car si la machine sait désormais produire à notre place ce que nous considérions hier comme la marque de la bonne écriture, une langue soutenue, structurée, claire, équilibrée, raisonnable, bien argumentée, alors cette compétence n’est plus vraiment distinctive. La machine sait écrire comme un haut-fonctionnaire qui aurait fait Science-po et l’Ena. Elle sait faire tout ce que nous avons passé des années à apprendre à nos étudiants.
Alors que reste-t-il ? Il reste peut-être précisément ce que la bonne écriture universitaire avait appris à dissimuler : l’auteur, le je, le singulier et le personnel. Une odeur, une mémoire, une gêne, une façon de regarder quelqu’un, une phrase qui vient de travers, une obsession incompréhensible, un détail inutile mais que l’on n’arrive pas à oublier, une expérience qui n’a de valeur que parce qu’elle est arrivée à cette personne-là. Autrement dit, il reste le corps. Il faut désormais rechercher les traces du corps dans l’écriture : la chair, la voix, le rythme, la manière singulière dont quelqu’un pense.
Il y a quelque chose d’assez ironique dans cette histoire. Pendant des siècles, nous avons perfectionné nos manières d’écrire pour nous rapprocher d’une certaine forme d’impersonnalité. Peut-être faut-il faire marche arrière : retrouver ce qui ne peut pas être standardisé : une voix et son timbre. Il faudra peut-être accepter de nouveau les aspérités d’un texte, les phrases trop longues, les répétitions, les mots qui reviennent parce qu’ils nous obsèdent, les digressions, les détails qui semblent inutiles, tout ce qui fait qu’un texte ressemble moins à un produit fini qu’à la trace d’une pensée en train de se faire.
Nous nous trouvons avec l’écriture au moment où la peinture a vu arriver la photographie. Il fallait se réinventer car on n’avait plus besoin de peintre pour dresser des portraits. L’art moderne est né de là, entre autres choses. De même, pendant longtemps, la supériorité consistait à écrire comme une machine. Aujourd’hui que les machines savent écrire comme nous, notre supériorité pourrait bien consister à ne surtout plus écrire comme elles.
Il va donc falloir réapprendre à écrire. Et peut-être aussi réapprendre à lire.
L’autre jour je parlais avec un directeur de musée dans un café où il était venu avec ses enfants. Une famille de Saoudiens très intelligents et qui aimaient pratiquer l’anglais en famille. Le grand fils me pose des questions et montre un intérêt grandissant pour le sage précaire. Il me montre le blog qu’il a créé l’année dernière. Je jette un œil et vois immédiatement que tout a été généré par l’Intelligence artificielle. Lire cela serait pour moi de la perte de temps. Je félicite l’adolescent et passe à autre chose.
Je lis beaucoup de textes écrits par d’anciens étudiants, des chercheurs qui me demandent un accompagnement, des collègues qui me demandent un avis, une évaluation, une relecture, un conseil. Et depuis quelques années, je vois que l’intelligence artificielle est passée par là.
Je m’en rends compte très vite. Je commence à lire et, après quelques lignes, je comprends que je ne suis plus vraiment en train de lire ce qui sort du cerveau de mon interlocuteur. Je n’entends plus sa manière de parler, son rythme, ses hésitations, ses obsessions, ses maladresses, et je ne vois pas ses trouvailles. Je lis un texte produit par une machine qui ne doutent pas, qui ne connaît pas l’hypothèse ni la faute de goût, qui avance sans jamais s’arrêter et sans jamais reprendre son souffle.
Le texte n’est pas mauvais. Au contraire, il est souvent excellent. Tout est parfaitement équilibré. Les phrases sont bien construites, les paragraphes bien proportionnés, les transitions impeccables, tout est parfaitement calibré.
Je me retrouve alors dans une situation assez étrange en tant que consultant, « academicadvisor », professeur, lecteur ou simple mentor. Je ne peux pas vraiment reprocher à mon interlocuteur ce que je reprochais autrefois à ses textes. Je ne peux pas lui dire : « Tu devrais développer cette idée », « cette phrase n’est pas claire », « ici, tu sembles confondre Nietzsche et Freud », « Je ne comprends pas ce que cela veut dire », « là, tu pourrais être plus rigoureux ». Le texte est parfait mais il est froid et je n’entends plus personne derrière les mots.
Mon rôle change alors radicalement.
Pendant longtemps, j’ai essayé d’aider ceux que j’accompagnais à acquérir les codes de l’écriture universitaire ou administrative. Il fallait apprendre à écrire de manière suffisamment impersonnelle pour respecter les conventions du genre, tout en réussissant à faire passer quelque chose de personnel : une pensée, une sensibilité, une manière particulière de proposer un projet.
Aujourd’hui, je me retrouve à donner exactement le conseil inverse : « rends ton texte plus imparfait et plus bordélique car en l’état il n’est pas humain ». Je me suis surpris à écrire le commentaire suivant à un ancien élève qui voulait mon aide pour un dossier de résidence d’artiste :
« Ton texte est tellement parfait qu’on ne t’y voit pas, on n’a pas l’impression de te rencontrer. Du coup le lecteur n’a même plus envie de lire, car il se dit que la même machine qui l’a généré devrait recevoir ton texte pour l’évaluer. À la fin, des textes vont être produits et reçus par des machines, et nous, les hommes qui étaient censés les produire et les lire, nous resterons sur la touche à attendre un résultat final, généré par l’IA. »
Mes collègues plus jeunes ne sachant ni écrire ni lire, m’envoient parfois des documents à évaluer ou à corriger. Je leur dis de plus en plus : raconte quelque chose qui t’est arrivé. Mets un détail que tu n’aurais pas osé écrire. Utilise un mot que tu emploies dans la vie de tous les jours. N’aies pas peur d’une phrase un peu bancale. Fais entendre ta voix. Dis-moi ce que tu as vu, ce que tu as senti, ce qui t’a étonné. Donne-moi quelque chose qui ne pourrait pas avoir été écrit par n’importe qui. Bref, injecte de l’imperfection.
C’est peut-être un espoir pour la sagesse précaire et pour la littérature des gens imparfaits de constater que ce qui était autrefois considéré comme une faiblesse de l’écriture peut devenir sa qualité principale.
Nous fûmes au Vigan, dans notre demeure cévenole, et nous étions sur la route pour aller à Munich, dans notre demeure bavaroise.
Vers la frontière entre l’Autriche et l’Allemagne, nous voyons sur un panneau de route une main qui nous demande de nous arrêter. Une sorte de panneau officiel, mais avec un étrange air de sens interdit : une main devant nous qui nous dit clairement « Stop, falsch ».
Hajer elle-même, qui est pourtant une très bonne germanophone, ne comprend pas vraiment ce que cela veut dire. Alors nous échafaudons des hypothèses.
Peut-être que cela signifie : « Arrêtez, c’est une erreur ». Ou bien : « S’arrêter est une erreur ».
D’après moi, c’est un petit peu ça que ça voulait dire. Ne jamais s’arrêter de peur de tout voir s’écrouler.
Stop, Falsch. Quel étrange panneau.
Hajer a eu une autre interprétation, nettement plus géopolitique :
« N’allez pas plus loin, vous vous retrouveriez en Allemagne, ce qui représente une erreur manifeste. »
Nous n’avons pas encore tranché, mais les services de la sagesse précaire vous tiendront informés des développements éventuels de la situation interprétative.
Le grand conteur occitan Jean Guers vient de mourir. Paix à son âme.
Pour honorer sa mémoire je vous propose en rediffusion ce documentaire que j’ai fait pour la RTS autour de la langue occitane en Cévennes. L’entretien avec Jean Guers venait clôturer mon reportage dans la région des Causses et du pays Viganais.
Il parle des grands poètes occitans qui ont créé la première littérature française au Moyen-âge et n’oublie pas, en passant, de rappeler ce qu’ils devaient à la culture arabo-andalouse.
Bir Hima, province de Najran, Arabie saoudite, photo prise en avril 2026
Pourquoi écrivait-on tant sur les parois de cette ancienne destination désertique ? À force de voir et de photographier des inscriptions antiques, dans une langue qui ne connaissaient pas encore l’alphabet arabe, j’en viens à me dire que nos ancêtres étaient de grands bavards.
Alors pourquoi écrivait-on il y a 2000 ans dans la région de Najran ? Pour Christian Robin, archéologue du CNRS, ces écritures gravées dans l’Arabia Petra sont à prendre comme des documents.
Ces documents commémorent des rituels et la fin de travaux de construction, déterminent des droits ou des limites, décrètent des lois, reproduisent des formules de protection, nomment des propriétaires de sépultures, etc.
Christian Julien Robin, Langues et Inscriptions, dans Routes d’Arabie, Musée du Louvre, 2010.
Mais Robin classifie deux ou trois types d’inscriptions, selon les articles qu’il a publiés. Il y a les « textes sophistiqués » et les « graffitis ». Entre les deux, dans certaines publications, il intercale une troisième catégorie de textes « incisés sur des bâtonnets de bois ». En revanche, prévient-il, il ne faut pas s’attendre à lire des romans :
Aucun texte littéraire n’a survécu à part la poésie arabe pré-islamique du VIe siècle.
Ibid.
Si j’en crois Robin, tout ce qui est écrit sur le site de Bir Hima, au nord de Najran, relève donc du graffitis. Admettons. Mais j’en doute et vous allez comprendre pourquoi.
Le texte qui précède et qui suit, que j’ai photographié début 2025, comporte des lignes nombreuses et remarquablement droites. Son texte n’est pas superficiel : c’est une chronique historique qui commémore le siège que le roi juif Joseph a fait subir au peuple chrétien de Najran en 522 après J.C. On n’est pas vraiment dans le domaine du graffiti, là.
Moi je garde la conviction qu’il reste beaucoup de choses à découvrir. D’ailleurs, Robin le dit lui-même quelque part, ces graffitis ne manquent pas d’intérêt pour l’honnête homme :
C’est la catégorie la plus originale et la plus surprenante. Ils se comptent en effet par centaines de milliers en Arabie Saoudite, principalement dans la région de Najran.
C. Robin, « Arabie : Archéologie et Histoire à la veille de l’islam », dans L’islam dans l’Antiquité tardive, Rabat, 2019.
Il n’en dira pas davantage mais ces deux adjectifs, « original » et « surprenant », sont assez excitants pour faire naître des vocations.
Dans une ferme, on n’apprend pas la morale : on l’observe à l’état brut.
À Ftiss, où habitent mes beaux-parents, où a grandi Hajer, on découvre une pédagogie silencieuse : celle de l’inégalité organisée, acceptée, fonctionnelle parmi les bêtes. Une sorte de traité vivant, sans théorie, sans discours, mais avec des plumes, des poils, des chaînes et des habitudes.
Les animaux sont assez nombreux malgré l’âge de mes beaux parents qui ne peuvent plus s’en occuper seuls. Leur fils Tarek, le seul qui soit resté au pays, partage avec moi un grand amour de la ferme. Dès que sa famille et son emploi de pilote d’hélicoptère le lui permettent, il vient à Ftiss et aide ses parents. Tarek adore les animaux et il ne laisse pas passer une année sans en acheter de nouveaux.
Les poules, d’abord. Elles sont nombreuses, affairées. Elles picorent du matin au soir, traversent les espaces, serpentent entre les oliviers et les arbres fruitiers. Leur territoire est vaste et ouvert puisqu’on les voit parfois hors de notre domaine, vers le lac salé qui borde le hameau dit « Nahed ». (Le hameau de la ferme familiale porte un nom qui est le dérivé du patronyme de ma femme, Nahdi). Une seule frontière pour les poules et les coqs : la cour intérieure de la fermette, qui leur est interdite. Une limite nette mais qu’elles franchissent tous les jours sans recevoir de punitions très humiliantes.
Les lapins, eux, incarnent une autre condition. Je ne les ai jamais vus hors de leur cage. Leur existence me paraît étriquée, réduite à quelques gestes répétés et beaucoup de ruminations. Mon beau-frère Tarek m’a demandé si je mangeais des lapins. Résultat des courses, cela fait deux jours que nous mangeons des plats cuisinés avec un lapin de la ferme : un couscous et une shakshouka. Selon mes critères leur vie semble moins douce que celle des poules mais l’alimentation des Nahdi me paraît excellente : beaucoup de légumes, des céréales et légumineuses, agrémentés d’une viande on ne peut plus locale.
Les brebis, les chèvres, les moutons composent une catégorie intermédiaire. Dans leur enclos, ils n’ont pas l’air particulièrement heureux. Et pourtant, deux fois par jour, un ami de Tarek vient en moto de Bou Arada pour s’en occuper. Il les mène paître au bord du lac salé, les fait marcher et respirer un peu d’air frais. Il les fait passer d’une écurie à une autre le temps de nettoyer leur lieu de vie et de remplacer la paille. Leur vie oscille entre contrainte et échappée. Elle n’est pas radieuse, mais elle n’est pas non plus une pure privation.
Quand j’ai égorgé l’une de ces chèvres, pour l’Aïd de 2017, j’ai senti un grand calme chez cette bête qui savait qu’elle était menée à l’abattoir. Tarek et un autre beau-frère la tenaient fermement et marchaient à ses côtés pour l’amener vers l’olivier où elle serait suspendue une fois tuée pour se vider de son sang. Nous fêtions alors le sacrifice d’Abraham, et c’est moi qui ai eu l’honneur de trancher la gorge de ce bel animal qui n’a pas démérité de son Créateur. Tarek avait affûté mon couteau et m’avait expliqué comment faire. C’était une sacrée expérience.
La ferme est aussi parcourue de pigeons, que mon beau-père adore. Ils étaient en cage autrefois, puis un soir de dispute, un de ses fils a ouvert les cages. Mon beau-père a été pris d’une grande fureur, qu’il a exprimée en quittant la ferme pour toujours. Quand il est revenu, quelques heures plus tard, les pigeons étaient toujours là eux aussi et ne sont jamais partis de la ferme de Ftiss.
Et puis il y a les chiens.
Quatre sentinelles, attachées à des points stratégiques. Leur mission est claire : aboyer, dissuader, pour protéger les poules. Ils sont les gardiens de la peur des autres. Leur territoire est minuscule, leur rôle immense.
Deux chiots ont récemment rejoint cette géographie. L’un clair, l’autre noir. Leur destin semble déjà tracé : une chaîne, un périmètre réduit, une vigilance permanente. C’est vers eux que mon attention se dirige.
Au début, je me contentais d’approcher. Un peu de nourriture, quelques gestes prudents pour qu’ils aboient moins et qu’ils ne me prennent pas pour un ennemi. Ils jouaient l’hostilité, comme on leur a appris. Mais ce n’était qu’un rôle. Très vite, la peur changeait de camp. À mesure que je m’approchais, ils reculaient, se cachaient, puis revenaient, intrigués.
Le petit chien noir, au bout du terrain, près de la limite de la propriété, est celui qui me trouble le plus. Il semble n’avoir presque jamais rencontré d’humain hors du cadre strict de sa fonction. Ma présence le désoriente profondément. Il oscille entre une excitation débordante et une crainte extrême. Il fuit, puis revient. Sa queue trahit une joie confuse que son corps ne sait pas encore habiter.
Alors je reste là, dans son périmètre, pour qu’il s’habitue à moi.
Je ne fais presque rien. Je me tiens immobile, à sa portée. Je deviens, pour lui, un événement olfactif.
Car c’est sans doute cela, leur véritable festin : les odeurs. Mes chaussures, mes mains, mes vêtements deviennent un territoire à explorer. Je ne suis pas un homme, encore moins un sage, je suis un animal nouveau, porteur d’un monde invisible. Mes chiens de garde reniflent, repartent, reviennent. Quelque chose se passe, que je ne comprends pas, mais que je pressens comme une forme d’élargissement de leur existence.
Je ne peux pas les détacher. Je ne peux pas leur offrir la course, ni le jeu. Alors je leur offre mes odeurs.
Et étrangement, ils ne me semblent pas malheureux. Tarek les a amenés ici et leur apporte toute sorte de restes. L’autre jour, quand il est venu nous chercher à l’aéroport, on est allé manger dans un restaurant de bord de route tenu par ses amis, et quand on lui a dit qu’on avait assez mangé, il a mis toute la viande grillé, le gras et les os dans un sac « pour les chiots de Ftiss ».
Ils sont là. Ils vivent dans ce cadre étroit, mais ils y déploient une intensité qui a sa légitimité. Peut-être que le bonheur ne se mesure pas uniquement en mètres carrés.
Comme Tarek est rentré chez lui, je lui ai envoyé une photo d’un chiot sur WhatsApp en lui demandant comment il s’appelait. « Bonjour mon frère, a répondu Tarek. Il n’a pas de nom, mais je t’invite à le nommer. Et je le garderai Enchallah. »
Plus tard il m’a écrit : « Alors il faut nommer les deux autres chiots en même temps et revenir par trois noms. Pour le noir je propose Abrag. »
Abrag, ça veut dire « noir » en arabe mais ce n’est pas le mot que j’ai appris en arabe standard. Hajer me dit qu’Abrag est à la fois un terme du dialecte tunisien et du registre de l’arabe littéraire…
Le petit chien clair, je pense le baptiser Billy, parce qu’il a une tête sympa et parce que je suis en train de lire Les Orphelins d’Eric Vuillard, sous-titré Une histoire de Billy the Kid. Je vais donner un nom de fugitif à cet animal joueur qui va rester enchaîné toute sa vie.
Et enfin il y a les chats.
Les chats sont les princes de ce royaume. Ils vont partout. Ils entrent dans la cour intérieure, circulent librement, s’installent où bon leur semble. Aucune chaîne, aucune limite visible. Ils incarnent une souveraineté tranquille et hautaine.
Face à eux, l’inégalité saute aux yeux.
Elle me serre un peu le cœur.
C’est pour eux qu’hier Hajer a acheté une saucisse spéciale pour chats. Ces connards ont tous les égards et je ne sais même pas s’ils chassent d’éventuelles souris. Si ça se trouve ils se bornent à être beaux, touffus et colorés.
Mais je comprends aussi que cette inégalité n’est ni accidentelle ni cruelle au sens simple. Elle est organisée selon des fonctions, des besoins de la famille humaine qui habite ici. Chaque animal occupe une place dans une économie vivante qui le dépasse.
La ferme n’est pas un système juste. C’est une unité de vie et de production qui fonctionne.
Et le sage précaire, fidèle à lui-même, oscille entre une légère fascination et une forme d’acceptation lucide : le monde ne distribue pas la liberté également, mais il offre à chacun, peut-être, une manière d’habiter ce qui lui est donné.
Cela ressemble à une œuvre d’art, mais ce sont de simples monceaux de Oud, souk de Riyad
Lorsque j’ai été recruté par le ministère de la Culture, c’était à la croisée de plusieurs trajectoires : mes années dans les musées de Lyon et de sa région, combinées à des études de philosophie, une expérience certaine dans l’enseignement et la recherche, des incursions dans le journalisme, un parcours inattendu dans la direction d’équipes, ainsi que quelques belles publications. Mon profil correspondait à une ambition précise.
Le ministère projetait alors de transformer un ancien hôpital abandonné dans l’ouest de la capitale saoudienne en un vaste centre culturel dans lequel se trouverait : un théâtre, des espaces d’exposition, des résidences d’artistes, un musée, mais aussi, et surtout, un centre d’éducation, de formation, de recherche et de publication.
J’avais été recruté pour en chapeauter la dimension intellectuelle et académique : imaginer les cursus, concevoir les programmes de formation, structurer la recherche, définir une politique éditoriale. En somme, penser l’ossature invisible du futur « Laboratoire d’Arts Créatifs ».
Trois mois plus tard, le projet changeait de mains. L’ancien hôpital échappait au ministère de la culture. Le centre culturel n’aurait pas lieu, à la place il allait devenir une académie de je ne sais quoi. Et moi, je me retrouvais sans objet, au chômage technique.
De directeur d’études à consultant sans territoire
À partir de ce moment, j’essaie de me rendre utile à droite et à gauche, de mériter mon salaire, de comprendre où et comment je peux contribuer. Petit à petit, j’ai pris un autre visage : celui d’un consultant nomade, parfois qualifié de consultant « transversal ».
Je fais de la recherche pour les uns, de la rédaction pour les autres, de la création de contenu ici, de l’évaluation là. Mon ancrage à Munich me permet d’explorer des bibliothèques, de travailler sur des projets en cours qui semblent manquer de souffle, d’ouvrir des passerelles entre divers départements.
Je circule. Je relie. Je répare. J’écris aussi pas mal car je m’aperçois que la jeunesse internationale a le plus grand mal à aligner deux phrases, et même l’Intelligence Artificielle ne facilite pas la tâche de ceux qui n’ont jamais écrit. Alors je propose des textes là où on fait appel à des société de communication, quand ces derniers ne donnent pas satisfaction. Ou bien des textes là où personne n’avait imaginé qu’un accompagnement textuel améliorerait la progression d’un projet.
Lire, relire, voir ce qui ne va pas
Au fil de ces missions, il m’arrive souvent de lire (et surtout relire) les documents produits par l’administration concernant les musées d’Arabie saoudite : projets en cours de construction, programmes en développement, concepts muséographiques, catalogues d’expositions, etc.
Et parfois, à force de me renseigner par la lecture, des failles apparaissent. Des incohérences conceptuelles, des ambitions mal formulées, des structures pédagogiques inexistantes, ou parfois un simple manque de logique, une structure irrationnelle.
Il ne s’agit pas de maladresses mineures, mais de lacunes structurelles. Dans mon statut incertain et nomade, caché par ma nature oscillante et itinérante, j’me dis la chose suivante : si on laisse ces projets croître ainsi, ils risquent de devenir des monstres : lourds, coûteux, mal emmanchés, difficiles à faire fonctionner, incapables de tenir leurs promesses.
À ce moment-là, je deviens autre chose. De consultant alternatif, je deviens une ressource à laquelle certains directeurs font appel.
Ni lanceur d’alerte, ni médecin : terratologue
Je ne suis pas un lanceur d’alerte. Je ne cherche pas à dénoncer, et d’ailleurs je ne critique jamais aucun de mes collègues. En revanche, je tente d’alerter la direction mais sans mettre en cause aucune personne : « Voilà ce qui se passe, voilà comment ce projet part à la dérive, et voilà ce que je propose pour remédier à la situation. »
Mais ceux qui ont conçu les projets mal fagotés me perçoivent inévitablement comme un adversaire et un empêcheur de tourner en rond. Ils me voient comme quelqu’un qui cherche à leur nuire. Or mon intention n’est jamais dirigée contre eux, mais est dirigée vers les projets eux-mêmes.
Je ne soigne pas des ego, je tente de sauver des structures. Je ne suis pas un médecin qui viendrait « réparer » des projets, le terme serait trop noble, trop harmonieux et trop littéraire. Le mot qui me vient est plus étrange : terratologue. Mot valise composé de « terre » et de « tératologue ».
La tératologie est la science des monstres. Elle ne cherche pas à nier leur existence mais les observe, les comprend, tente de saisir leurs anomalies. C’est parfois comme ça que j’appréhende certains chantiers en cours, mais en restant « terre à terre », en offrant systématiquement des solutions avec les moyens du bord.
Alors je ne transforme pas les monstres en princes charmants, je tente seulement de les rendre viables. Qu’ils puissent au moins tenir sur leurs deux jambes. Qu’ils développent des muscles cohérents. Qu’ils cessent de croître de manière difforme.
Faire le dos rond
Ce rôle exige une posture particulière : celle de faire profil bas, de faire preuve de patience et d’endurance.
Les critiques glissent. Les soupçons aussi. Il faut accepter d’être perçu comme celui qui « met son nez » dans les affaires des autres. Celui qui complique, alors que, paradoxalement, j’essaie d’éviter des catastrophes futures.
Le consultant nomade ne crée pas toujours de nouveaux mondes. Il traverse les mondes existants. Il repère les territoires inhospitaliers. Il stabilise les fondations. Il évite que les monstres ne dévorent leurs créateurs.
Nomadisme et responsabilité
Il y a une forme d’humilité dans ce rôle imprévu.
Je n’ai pas construit le grand centre culturel pour lequel j’avais été recruté, mais j’ai appris autre chose : travailler dans l’interstice, dans l’inachevé, et entre les équipes constituées. Accepter que mon utilité ne soit pas spectaculaire. Je ne peux pas me vanter d’être à la tête de tel ou tel succès. D’ailleurs je ne signe pas les documents que j’écris, et invite la direction à ne pas mentionner mon nom quand ils reprennent en main un projet pour le restructurer.
J’invente au jour le jour mon métier : consultant transversal, nomade et, peut-être, terratologue, néologisme entendu de la manière suivante : ma mission n’est pas de dénoncer les monstres, mais de leur apprendre à marcher, et donc de rester très proche du niveau de la surface de la terre.
Le billet précédent donnait à lire la réponse de ChatGPT à mon opinion sur Alain de Botton. J’avais volontairement choisi de ne rien modifier à ce que l’intelligence artificielle avait produit. Non pas par paresse, mais parce que cette réponse est en soi une performance technologique étonnante. Analyser l’opinion d’un être humain, l’évaluer, puis la restituer sous la forme d’un jugement en trois points (1. là où tu as raison, 2. là où c’est discutable, et 3. là où tu vas trop loin) c’est exactement ce que fait tout professeur, tout consultant, tout évaluateur de texte. C’est rationnel et structuré. Et cela montre très clairement une chose : l’intelligence artificielle est une construction humaine.
Si l’on programme correctement des machines, il est parfaitement logique qu’elles deviennent plus rapides, plus efficaces, plus performantes que le cerveau humain dans certaines tâches. C’est le principe même de toute technologie : augmenter les capacités du corps et de l’esprit. Encore heureux qu’une voiture aille plus vite que mes pieds, qu’une calculatrice sache faire des choses que nous ne saurions pas faire. Rien de mystérieux là-dedans.
Cela dit, à la lecture de cet article, des problèmes apparaissent très nettement. La manière dont ChatGPT critique mon opinion interpelle. À un moment clé, il m’explique que je vais « trop loin » lorsque je qualifie Alain de Botton de cynique, sous prétexte qu’il a toujours été bourgeois, qu’il n’a jamais prétendu être révolutionnaire, et que le fait de transformer aujourd’hui la philosophie en business ne serait finalement qu’une continuité, pas une rupture.
Là, franchement, c’est lui qui va trop loin. Tu vas trop loin, machine.
On parle quand même de l’auteur de The Art of Travel, de cette posture aristocratique, mélancolique, vaguement raffinée, qui faisait encore semblant de croire à quelque chose comme l’expérience, le déplacement, l’art. Et aujourd’hui, on le retrouve à faire de l’argent avec des pseudo-conseils, des pseudo-conférences, des pseudo-symposiums. Il n’y a plus d’art. Il n’y a plus de voyage, surtout pas de voyage. Il n’y a plus rien de tout ce qui faisait le propre de The Art of Travel. Dire que ce n’est pas du cynisme, c’est fermer les yeux.
Lorsque ChatGPT répond que de Botton est « toujours lu, toujours reconnu », on touche là à une critique beaucoup trop banale, beaucoup trop peu fine. Lu par qui ? Reconnu où ? Dans quels milieux ? Dans quels champs de pensée ? Parce que si l’on prend un exemple analogue, celui de Michel Onfray en France, on voit bien ce que vaut ce genre d’argument. Onfray a été influent. Il ne l’est plus. Aujourd’hui, il est devenu une figure médiatique, un fétiche de l’extrême droite. Oui, il gagne encore de l’argent. Oui, il est invité sur certains plateaux. Oui, ses livres se vendent. Mais ce n’est plus une affaire d’écriture ni de pensée. C’est une affaire de position médiatique. Tout a changé.
Et c’est exactement ce que cette réponse de l’intelligence artificielle n’arrive pas à penser.
Ce que cela révèle surtout, et je l’avais déjà pointé dans un billet de 2023, lorsque l’IA avait écrit ma dissertation de philosophie, c’est cette volonté acharnée de produire de l’équilibre, sans être capable de dépasser les oppositions. Une vision « nuancée », « raisonnable », « non choquante ». Une fausse intelligence, en réalité. Il y a des gens comme ça : ils cherchent toujours le juste milieu, le consensus, la position qui ne froisse personne. Et il y a quelque chose de profondément insatisfaisant. Quelque chose qui manque de puissance intellectuelle.
On sent une volonté constante de ne pas aller trop loin, de ne pas être radical, de rester dans une zone de confort argumentative. Or, comme je l’avais montré avec cette dissertation sur les liens entre technique et nature écrite par l’IA, cette posture mène très souvent à des erreurs manifestes, parfois même à des erreurs fondamentales. À force d’éviter toute radicalité, on finit par passer à côté de l’essence d’un problème.
Cela reste malgré tout intéressant d’utiliser ces logiciels. Et ma question du jour est : que se passera-t-il quand l’intelligence artificielle développera des formes de radicalité ? Je ne le souhaite pas forcément. La radicalité est peut-être quelque chose qui doit rester intimement ancré dans une expérience singulière, dans une histoire personnelle, dans un rapport incarné au monde. Nul doute que voir des discours artificiellement radicaux serait catastrophique.
Mais c’est peut-être précisément dans cette radicalité, dans cette impossibilité de la programmer proprement, que se loge encore la singularité des façons de penser. Et peut-être est-ce là, paradoxalement, que se trouve une chance de sauvegarder quelque chose de la pensée humaine.
C’est le titre de l’exposition en cours à cheval entre 2025 et 2026 à Riyad, capitale de l’Arabie Saoudite : Common Ground. Le titre arabe dit autre chose : « Entre deux cultures », c’est-à-dire entre la Chine et l’Arabie.
Pour ceux qui connaissent ma vie, on pourrait croire que ce « terrain commun » entre les cultures chinoise et arabe n’est autre que le Sage Précaire lui-même. En effet, peu de gens ont aussi longtemps que moi labouré et brassé ces deux espaces anthropologiques, paysagers, spirituels et charnels.
Le mandarin et l’arabe sont les deux langues que j’ai le plus apprises et travaillées, sans jamais parvenir à les maîtriser. Or s’il y a un point de partage entre ces deux civilisations, c’est précisément la calligraphie, l’art d’écrire pour faire de leur langue une œuvre d’art.
En règle générale, il me semble que, de notre point de vue occidental, l’Empire du Milieu d’un côté et l’Umma arabo-musulmane de l’autre constituent deux réalités étanches et radicalement opposées.
Or ces deux systèmes travaillent beaucoup à se rapprocher et à explorer leurs ressemblances, leurs points de contacts, en un mot leur « terrain commun ».
Regardez ce cartel d’exposition : pas d’anglais, sauf à télécharger le texte à l’aide d’un code QR. On vous parle en chinois, en arabe, et tant pis pour ceux qui ne maîtrisent pas ces langues. C’est un signal fort qui nous invite à tourner définitivement la page de la centralité occidentale. La traduction ne passe plus par l’anglais comme point de référence internationale, mais se fait directement de langue à langue du « Sud global ». C’est en tout cas le sens qu’on cherche à donner à cet événement.
L’exposition est d’ailleurs très belle et bien pensée. Des œuvres d’art contemporain de haute tenue sélectionnées par un commissaire qui sait de quoi il parle. C’est une promenade qui clôt intelligemment l’année 2025 et qui invite le Sage précaire à deux mouvements contradictoires : se plonger dans l’étude des langues, et se retirer dans la montagne.
Les artistes saoudiens choisis sont très bien choisis, il y en a même que je ne connaissais pas. Plusieurs incontournables n’ont pas été contournés, comme cette œuvre d’Ahmed Mater qui écrit les mots « paix » ou « rêve » avec des munitions d’armes pour enfants fabriqués en Chine.
Comme toujours avec Mater, on retrouve les ingrédients de l’art contemporain qu’on aime : élégance, économie de moyens, plurivocité des discours, efficacité visuelle.
Halem, d’Ahmed MaterLe Sage Précaire, sa moitié, et deux Chinois rencontrés dans la rue qui voulurent cette photo.
Common Ground n’est pas très facile à trouver dans la ville cependant. Le taxi vous pose à un endroit dont vous savez que ce n’est pas le bon. Il faut marcher, se perdre et s’énerver, jusqu’à ce que vous rencontrez des Chinois qui, à force de se perdre dans le quartier, vous escortent jusqu’au centre culturel qui n’a pas encore été enregistré dans les plans routiers des applications de géographie urbaine.
J’ai communiqué en mandarin avec ces deux jeunes gens et cela ne les a pas étonnés le moins du monde. Pourquoi un Européen voyageant en Arabie ne parlerait-il pas chinois ?
Photo de Thierry Mauger sur la couverture de La Ceinture
Un grand poète arabe et francophone vient de s’éteindre, qu’il repose en paix.
Je venais de lire pour la deuxième fois son fameux roman La Ceinture, écrit en français et publié chez Gallimard en 2000. J’aimais tellement ce livre que j’ai formé un petit groupe de lecture avec deux amis Saoudiens. Le but de notre club était initialement de comparer les versions de LaCeinture. Majed l’avait lu en arabe il y a vingt ans et le relisait pour le bien de nos réunions. Mariam, qui avoue être plus à l’aise en anglais qu’en arabe, avait acheté une version anglaise du roman en question, The Belt.
J’avais initié ce petit groupe car je trouvais la prose de ce poète saoudien très osée. Sur des questions tabous, concernant le sexe, les rapports filiaux, les sentiments contrariés à l’intérieur des familles, il se permettait des phrases et des scènes que j’imaginais impossibles à écrire dans sa langue maternelle. Il avait peut-être choisi le français pour se cacher de sa propre famille, tout en s’offrant le prestige d’une langue reconnue dans le monde culturel.
J’étais curieux de savoir ce qu’il en était dans la traduction arabe qu’Ahmed Abodehman avait lui-même effectuée.
L’histoire du roman est la vie d’un enfant qui devient un homme dans les montagnes du sud-ouest de l’Arabie saoudite. L’enfant est très marqué par un personnage qui s’appelle Hizam, un vieux monsieur très autoritaire qui tient à ce qu’on respecte les traditions et qui regarde de travers toutes les innovations et tout ce qui vient de l’étranger. Or l’Arabie doit s’ouvrir aux étrangers car avec le pétrole, le pays devient riche trop rapidement et n’a pas le temps de former des professeurs, des médecins, des soignants et des ingénieurs ou des techniciens. Il en a besoin tout de suite, alors on fait appel à des instituteurs égyptiens, des infirmières pakistanaises, des banquiers libanais. Et le vieil Hizam voit ces étrangers qui ne portent pas de barbe avec effroi. Ces visages d’hommes rasés de frais sont pour lui la figure du diable, et leur façon de parler arabe lui paraît monstrueux.
La scène la plus drôle arrive quand Hizam s’aventure dans « la ville », probablement Abha dans la province d’Assir. Il découvre ce qu’est un hôpital, et il est terrifié par ces femmes qui portent des pantalons blancs, qui donnent des instructions dans une langue inconnue , et qui se permettent même de parler aux hommes, voire de les toucher. Pour se moquer de lui, le narrateur s’adresse à Hizam : Cette femme est Pakistanaise, elle est musulmane comme nous, son père porte une barbe plus fournie que la tienne. Elle te trouve très beau, tu sais, et elle nous a demandé si vous pourriez vous marier ensemble. À ces mots, Hizam est scandalisé et effrayé. Il part en courant et sort de l’hôpital pour se perdre dans un terrain vague.
Grâce à mes amis saoudiens, j’ai compris que Hizam signifie ceinture en arabe. Et la ceinture est un accessoire plus important chez les Arabes du Golfe qu’en Europe. Pour nous, la ceinture est un objet sec qui sert à tenir son pantalon. Chez les Arabes, c’est un attribut qui renvoie au port d’un poignard, d’une arme, et du passage à l’âge adulte. Une expression arabe ajoute encore à la sémantique : tu es ma ceinture. Cela signifie, tu es mon copain, je peux compter sur toi. On est des frères.
Le personnage du roman, en définitive, de par son nom qui signifie ceinture, est un personnage symbolique. Il est une figure allégorique qui accompagne le jeune poète du monde de l’enfance vers l’âge adulte.
Majed, Mariam et moi voulions rencontrer Ahmed Abodehman, pour lui dire notre admiration, et éventuellement pour lui proposer de participer à un projet culturel, en Europe ou en Arabie. Nous avons récemment réussi à retrouver sa trace, et il nous a demandé de le contacter à un certain numéro. Trop tard.