Les travaux occultés

Dans la vie moderne, on pense le couple et les emplois du temps en évacuant les tâches domestiques. On se met en ménage avec des étoiles dans les yeux en rêvant d’amour et seuls les plus réalistes pensent « travail », « carrière », « indépendance financière », « enfants », « courses », à la rigueur « cuisine » et bons petits plats, et on essaye de faire de la place pour tout cela sans jamais oublier le couple, son érotisme, sa complicité, les éventuelles épices qui sont censées le raviver.

Ce faisant, on occulte des actions trop triviales pour être mentionnées. Ranger, dépoussiérer, passer la serpillière, l’aspirateur, faire la vaisselle, repasser, briquer, laver, frotter, dégraisser… Ce n’est pas assez noble pour qu’on en parle. On invisibilise toutes ces tâches et, partant, on méprise et ignore la personne qui les effectue.

Quand on pense à la vie de couple dans la ville d’aujourd’hui, on rejette ces actions dans un ailleurs, un temps suspendu. Comme si ça ne prenait pas de temps.

Or cela prend du temps et de l’énergie. Par conséquent, la personne qui s’y colle est en toute logique dépossédée, aliénée de toutes ces heures de travail non reconnues, non identifiées.

Les bourgeois ont du personnel qui s’en occupe, mais pour la majorité des gens ? On n’a pas les mots pour en parler. On trouve toujours qu’avoir un métier salarié est mieux. Une maraîchère chez qui je me fournis le samedi matin me dit un jour : mais si vous restez à la maison vous ne craignez pas de manquer de motivation intellectuelle ?

Pourquoi ? Vous trouvez que le monde de l’emploi est très stimulant intellectuellement ?

Homme au foyer

Mon ambition en cette rentrée universitaire est d’être homme au foyer pour soutenir mon épouse dans sa nouvelle aventure professionnelle.

Je vais essayer de faire le ménage et de préparer à manger tous les jours de manière satisfaisante. C’est mon projet.

Les réactions de mon entourage ne sont pas très positives. J’en ai l’habitude, mes projets sont en général reçus avec un certain scepticisme. Je n’y coupe pas cette année. Les réactions obtenues se regroupent en deux catégories opposées :

1. On me dit que je n’en serai pas capable.

2. On m’explique que ce n’est pas un bon projet. Que ce n’est pas sérieux.

La première catégorie me fait de la peine mais j’en partage le doute quant à mes capacités.

La deuxième catégorie me met en colère car j’y vois beaucoup de mépris et un grave conditionnement à une idéologie mortifère de la postmodernité.

Pourquoi l’Allemagne

Le sage précaire commence aujourd’hui sa vie en Allemagne.

Hajer a été recrutée dans une université de Munich et l’occasion est trop belle pour passer à côté. Moi, en revanche, je ne parle pas allemand et j’ai peu de chance de trouver un emploi ici.

Le projet de cette année est d’accompagner et de la soutenir dans son effort d’adaptation. Je retournerai dans le monde de l’emploi plus tard. Pour l’instant je compte apprendre l’allemand et m’occuper de l’intendance pour rendre la vie de ma femme plus agréable.

Notre anniversaire de mariage 2023

Le 10 septembre 2016, le sage précaire convola en justes noces avec la belle Hajer, dans la charmante fermette de Ftiss en Tunisie.

Pour fêter notre anniversaire de mariage, nous passons la journée à l’hôtel de Police de Grenoble car notre voiture a été cambriolée hier après-midi.

Hajer a perdu dans ce malheureux événement des années de travail enregistré sur son ordinateur et des papiers très importants.

Joyeux anniversaire de mariage mon amour. Cette union avec toi a rendu le sage précaire heureux, même si l’amour n’a pas su te protéger contre les criminels de ce bas monde.

Dernier jour en Tunisie et en France

Nous avons quitté Ftiss et les parents d’Hajer dans les larmes et l’affection. J’ai essayé de leur faire comprendre, à tous, combien j’avais mesuré et apprecié les efforts qu’ils avaient fournis pour le confort de notre séjour. Ils m’ont donné une leçon d’humilité et de générosité.

Dans le ferry du retour en Europe, j’étais si fatigué que j’ai brisé l’une des vitres arrières en maneuvrant la voiture à une heure du matin.

En Italie, nous avons pris le temps de nous arrêter à Rome où, pour la première fois, le sage précaire a joui de la ville éternelle. Auparavant Rome m’avait laissé froid car trop imposante pour mes capacités de jugement. Grâce à Hajer qui me traita de snob et qui sut me convaincre de suivre les troupeaux de touristes, j’ai lâché prise, sacrifié aux rituels à la con des selfies Fontaine de Trevise ou Colisée. Je fis mon deuil de Rome quand soudain des émotions esthétiques m’assaillirent à la vue du Mont Palatin, de telle colonne antique, d’un tableau du Caravage exposé dans telle église.

En acceptant d’être un simple consommateur qui suit le flot des touristes, j’ai expérimenté une suite d’épiphanies proustiennes. J’allais dire stendhaliennes mais c’eût été vraiment snob.

De retour en France, nous préparâmes notre aventure suivante et notre nouveau départ.

Hier nous sommes partis de chez pour notre nouvelle ville en Allemagne. À Grenoble, nous fîmes une pose et ce devait être notre dernier jour en France. Hélas, des voleurs brisèrent une vitre de notre voiture et dérobèrent plusieurs bagages dans lesquels se trouvaient nos ordinateurs et des papiers importants. Ils volèrent aussi une valise de vêtements féminins. Curieusement, ils laissèrent la vieille guitare et les vêtements du sage précaire.

J’écris ces lignes à l’hôtel de Police de Grenoble, dimanche 10 septembre, pour déposer plainte. Sera-ce vraiment notre dernier jour en France ?

Rendez-vous à Kiev, un roman de Philippe Videlier

Depuis le début des hostilités déclarées par Vladimir Poutine à l’Ukraine (je parle de la reprise des combats de février 2022), le sage précaire est désireux de lire des choses sur cette partie du monde, non par intérêt spécifique pour cette région, mais parce que des écrivains et journalistes remarquables s’y intéressent et donnent envie de les accompagner. L’excellent Régis Genté est de ceux-là. L’écrivain géographe Emmanuel Ruben aussi. Mais aujourd’hui, c’est d’un autre récit qu’il est question.

Voilà un très beau livre à lire au plus vite car il donne des armes pour connaître et réfléchir sur les questions de l’Ukraine, de la Russie, et plus généralement sur l’Europe de l’Est. Il se dégage de ces pages le portrait d’une Europe orientale peinte comme un territoire fascinant, mouvant, bruissant et séduisant.

On connaît Philippe Videlier, historien affilié au CNRS, pour ses excellents récits érudits en prise avec un territoire précis et circonscrit : La ville d’Aden par exemple, fut pris pour sujet d’un très beau Quatre saisons à l’hôtel de l’Univers dont j’ai parlé brièvement sur ce blog.

Cette fois, c’est Kiev qui est au centre de l’attention. Videlier prend la capitale de l’Ukraine dans les rets de sa conscience et, sans s’y être déplacé physiquement, il en tire des fils d’archive qui tissent la trame de ce récit puissamment original. Les premières pages nous font cheminer avec le célèbre révolutionnaire Léon Trotsky. Si ce dernier a vécu à Kiev, il était surtout journaliste itinérant dans un organe de presse nommé La Pensée de Kiev. Il publie aussi quelques papiers dans Les Nouvelles d’Odessa. Sous le plume de Videlier, Trotsky est vivant, dans la dèche et dans l’espoir, Trotsky pense et écrit, toujours en mouvement, avec femme et enfants. Et si Trotsky voyage, c’est pour écrire des textes publiés en Ukraine, alors on revient constamment à Kiev, et petit à petit, c’est la ville qui prend forme et qui nait à la vie du lecteur. Bref on comprend vite que l’Ukraine était au début du XXe siècle un centre culturel et intellectuel de premier plan, et non une bourgade périphérique de la culture russe.

Les péripéties de Trotsky en Europe l’amènent à rencontrer des individus que nous suivrons à leur tour. C’est ainsi que Rendez-vous à Kiev (Gallimard, 2023) prend le sens de son titre. Des personnalités extraordinaires comme

  • Christian Rakovsky, médecin roumain d’origine bulgare qui deviendra chef du gouvernement ukrainien (!),
  • L’anarchiste Piatakov, dit « le kievski », qui fut déporté par le régime tsariste en Sibérie, qui s’échappa et s’enfuit au Japon, avant de se retrouver en Suisse dans les années 1910,
  • Dans la foulée de Piatakov, la première femme ministre d’Ukraine qui fut déportée au même endroit et s’enfuit par le même canal, Evguenia Bosch,
  • « L’égérie des socialistes-révolutionnaires de gauche » (p. 125), Irina Kakhovskaya, qui écrivit en français Souvenirs d’une révolutionnaire en 1925,
  • Trotsky lui-même,
  • Et j’en oublie, et non des moindres,

nous sont présentés comme des personnages de roman d’aventure et finissent tous par se retrouver à Kiev pour prendre la révolution en marche et la mener à son terme, comme s’ils s’y étaient donnés rendez-vous.

Les destins hors norme de ces figures éclatantes se trouvaient donc à Kiev au moment de la révolution bolchévique, autour de 1917. Pourquoi avoir choisi cette époque en particulier ? Parce que l’Ukraine est alors devenue indépendante de la Russie et que cela résonne singulièrement en 2023, tandis que la guerre qu’a lancée Poutine s’enlise. Philippe Videlier, sans dire un mot sur cette question, semble nous adresser le message suivant : ne croyez pas la propagande selon laquelle l’Ukraine ne serait qu’une partie de la Russie. Ne croyez pas qu’une guerre d’invasion russe n’est pas si grave compte tenu du fait que ce sont des nations qui ne forment au fond qu’un seul peuple.

Au contraire, Rendez-vous à Kiev met en scène une résistance évidente des Ukrainiens vis-à-vis de l’impérialisme russe. Le communisme apparaît comme très important à Kiev mais sa vitalité est moins due à l’adhésion idéologique des habitants qu’à sa force d’opposition au Tsar, aux armées de Russie tout autant qu’aux occupations allemande ou polonaise.

Videlier nous fait comprendre que si les bolchéviques ont donné l’indépendance à l’Ukraine, en 1917, ce n’est pas par erreur comme le dit Poutine, ni par faiblesse, ni par étroitesse de vue, mais parce que l’Ukraine était un pays et une culture qui avaient le droit et la puissance de se déterminer par elle-même.

Ce Rendez-vous à Kiev est un véritable chant à l’Ukraine libre, et plus globalement à une Europe telle qu’on pourrait la désirer : polyglotte, cultivée, bouillonnante et pleine d’espoir, même si les dernières pages sont tragiques comme le sont en général les révolutions.

Milan Kundera en son époque

Je n’ai pas beaucoup parlé de Kundera sur ce blog car quand j’ai commencé à écrire sur internet j’avais déjà cessé de lire Kundera, j’étais passé à autre chose, et lui-même avait cessé d’être intéressant.

Concernant Kundera, lire notamment « Pornographie et nouvel ordre amoureux ».

La précarité du sage, 21 février 2009.

Je suis peut-être injuste, il faudra envisager ses derniers livres, écrits en français, de manière nouvelle et fraîche pour y déceler d’éventuels trésors, mais en l’état actuel de mes connaissances, Kundera est un auteur du XXe siècle uniquement. De même, il faudrait se pencher sur sa première vie d’écrivain, quand il était poète lyrique, même s’il a décidé que ces œuvres de jeunesse étaient nulles et non avenues. Kundera a décidé que son œuvre commencerait avec Risibles amours, écrit en 1965.

Il rêvait de pouvoir maîtriser la réception de son œuvre, ce qui est tellement fou que c’en est démiurgique. Il exige qu’on occulte une partie de son oeuvre mais nous n’avons pas à fermer les yeux sur des productions réelles, publiées, que l’auteur désavoue. Il a consacré un livre entier à cette question : Les Testaments trahis. Tous ces écrivains qui ont explicitement demandé qu’on brûle tel ou tel texte et dont les vœux n’ont pas été exaucés.

Si j’étais sur le point de travailler comme chercheur sur Kundera, je n’hésiterais pas à aller voir les deux périodes de sa vie les moins reconnues pour y traquer des composantes involontaires de la pensée de l’auteur. Ceci dit, je reste convaincu que son œuvre originale va de Risibles amours à L’immortalité.

On peut être aussi précis, car rares sont les artistes qui parviennent à demeurer pertinents sur plusieurs époques. Kundera a commencé tôt et terminé tard, mais il appartient à un temps circonscrit, les années post-68 : deux grosses décennies, 1970, 1980, après quoi, plus rien.

Est-ce pour cela que je l’aime tant ? Parce qu’il incarne littérairement l’époque où je suis né ? De même que j’aime tant la musique populaire hippie ? Sans doute, oui. Je sais bien tout ce que l’on trouvera d’oppositions entre l’oeuvre de Kundera et les chansons jouées à la guitare : dans La Vie est ailleurs, il dirige une charge définitive contre la guitare et tous ces trucs de hippie. Je sais tout cela. Mais ses critiques sont des critiques internes à l’époque en question.

Milan Kundera et ma mort

C’est grâce à la lecture des livres de Kundera que j’ai découvert la musique idéale pour mes funérailles. Quand j’étais jeune je pensais beaucoup à la mort et j’aimais la musique.

J’ai appris la mort du romancier tchèque pendant ce voyage, en juillet. Cela m’a beaucoup remué. Non qu’il soit mort car les personnes âgées meurent, et s’en étonner est aussi ridicule que d’ouvrir le champagne à chaque fois qu’une petite fille réussit à passer du CE1 au CE2. J’ai été remué car Milan Kundera a beaucoup compté pour moi, que je lisais avidement tous ces livres, et que son oeuvre a énormément influencé ma vision de la littérature, ma façon d’écrire et même mon rapport au monde.

Le monde dans lequel je vis ne serait pas le même sans Kundera.

Alors pour lui rendre hommage, je voudrais rappeler que c’est lui qui m’a fait découvrir ma musique préférée : les chansons de Josquin Desprez et la polyphonie des dernières décennies du Moyen-âge. En excellent musicologue, Kundera savait admirablement parler de baroque, de classique, de symphonies, de cantates, ainsi que de musique moderne. Et puis un jour, il écrivit sur la polyphonie de la Renaissance et cela a changé ma vie. Je crois qu’on trouve cela dans Les Testaments trahis, mais ce pourrait être aussi bien dans L’Art du roman car ses essais, à mes yeux, sont interchangeables.

Je ne sais plus dans quel contexte narratif, il est entré dans le détail de la Déploration sur la mort de Jean Ockeghem, écrit dans les années 1490. La bibliothèque de mon quartier lyonnais l’avait, j’ai écouté et ce fut un coup de foudre.

Tout le disque des chansons de Josquin Desprez publié par l’ensemble Jannequin est une perfection. Je n’ai peut-être pas écouté un autre disque plus souvent que celui-ci. Et comme la Déploration est basée sur un texte à moitié comique et à moitié triste, j’ai pensé que cela m’allait bien pour ma propre mort. Non seulement c’est une musique que j’aime, et une musique de Requiem, mais en plus le texte ne se prend pas au sérieux, et joue constamment sur les mots.

La chanson que le sage précaire a choisi pour ses funérailles

Hommage aux femmes Nahdi

Je voudrais rendre un vibrant hommage au grand travail discret et efficace des sœurs et des nièces de Hajer pendant notre séjour en Tunisie. Dans les heures les plus chaudes d’un été épouvantable, chacune leur tour vient passer des heures de cuisine, de nettoyage, de lessive et de vaisselle que je n’hésite pas à qualifier d’héroïque.

De mon côté, je passe les heures les plus chaudes à lire des livres. Allongé sur l’une des couches qui composent le salon de la ferme, lui-même énergiquement nettoyé avant notre arrivée. Cet été j’ai lu Le Silence et la colère de Pierre Lemaître. Superbe roman populaire sur les années 1950 en France, dans lequel le rôle le plus important est celui d’une femme qui cherche à s’ens sortir dans un monde d’hommes. On pense à Françoise Giroud car le personnage est journaliste, et on pense à la série Mad Men.

Kaouther (prononcer à l’anglaise Kowther) la sœur de Hajer qui vit avec mari et enfants dans une ferme de Ftiss, elle aussi au bord du lac salé, nous prépare un pain à la semoule délicieux et le meilleur lait caillé que j’ai jamais mangé, avec le lait de sa vache.

L’île en béton de James G Ballard : un grand conte philosophique écrit dans les années 1970 qui narre la survie d’un accidenté de la route dans un terrain vague au cœur de Londres, rendu inaccessible et invisible par le réseau d’autoroutes. Une robinsonnade des temps post-modernes tout à fait brillante, probablement inspirée par celle qu’avait publiée Michel Tournier quelques années auparavant.

Bouchra, nièce de Hajer, jeune maman d’une Lamaar hyper active et enceinte de 6 à 7 mois, n’a pas hésité à venir prêter main forte en faisant des heures de ménage bienvenues et des soupes sublimes. Pour passer plus de temps avec Hajer et aider plus généreusement, elle a imposé à son mari de disparaître trois jours et de rester dormir deux nuits avec nous à la ferme.

J’ai aussi lu Kafka sur le rivage de Murakami dont je ne suis pas sûr d’avoir envie de dévorer l’œuvre complet. L’ambiance fantomatique, irréelle, du roman, fait écho à mon état somnambulique dû à la chaleur. Les femmes y sont traitées comme des êtres de second plan.

Hajer elle-même ne se comporte pas comme une princesse qui vient d’Europe et qui doit se faire dorloter, avec sa peau plus blanche que les autres. Au contraire, Hajer bosse comme une folle toute la journée pendant que je gémis sur mes coussins. Je lui demande vainement de se reposer. Je la regarde en me demandant si son énergie repose sur une force vitale qui s’exprime, ou si elle s’épuise et va finir aux urgences dans quelques jours. Le pire est que toutes ces femmes me plaignent et me font passer pour un mec gentil qui souffre le martyr sans se plaindre. Elles jugent cette fermette inhospitalière alors que j’y reçois un meilleur traitement que dans les meilleurs palaces.

Les hommes de la famille donnent aussi beaucoup d’eux-mêmes et se sacrifient pour notre confort en Tunisie, je ne voudrais pas qu’on méprenne ce billet pour une dénonciation de je ne sais quelle exploitation des femmes par des hommes paresseux.

Je lis un superbe roman sans fiction de Philippe Videlier, Rendez-vous à Kiev (Gallimard, 2023). Je consacrerai bientôt un billet spécifiquement à ce livre paru cet été et reçu en service de presse juste avant notre départ en voyage.

Inès, la fille de Kaouther, du haut de ses 17 ans, vient parfois prêter main forte et fait beaucoup de petites tâches utiles. Les petites voisines à leur manière aident mes beaux-parents à tenir la ferme pendant la visite encombrante de ces Français un peu gourds et lourdauds.

Le Paradigme de l’art contemporain de Nathalie Heinich (Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 2014). Un essai de sociologie un peu scolaire mais utile, qui prend appui sur l’épistémologie de Thomas Kuhn pour décrire l’art contemporain non pas cme la suite chronologique de l’art moderne mais comme un changement de nature, d’où le sous-titre : Structures d’une révolution artistique.

Sans le travail incessant et invisible de ces femmes tunisiennes, ces vacances à la ferme serait simplement impossible. Elles rendent la vie possible. Sans elles, le désert aurait déjà tout recouvert et je n’aurais lu aucun livre.

Remember

Le cimetière marin de Mahdia

Un voyage en Tunisie sans rencontrer M. n’est pas un voyage en Tunisie. À sa demande, j’anonymise l’identité de mon ami et ne publie aucune photo de lui.

De 1985 à 2000, il était étudiant en France, mais aussi gardien d’hôtel, factotum dans un château de Crémieu, professeur, ouvrier ramoneur chez Thouroude, musicien joueur de oud.

Il fréquentait de nombreux cercles, très divers, il était partout comme un poisson dans l’eau et à toujours clamé haut et fort qu’il n’a jamais été victime de racisme.

Début 2000, il est rentré en Tunisie pour devenir professeur de français et n’a pas attendu les Printemps arabes pour s’engager en politique. Depuis quelques années il occupe un poste important dans l’administration : sous-préfet, ou quelque chose dans le genre. Il jongle avec les téléphones et répond toute la journée à toute sorte de sollicitations. Au milieu de la journée que nous avons passée ensemble, il dut s’absenter une heure car un crime avait eu lieu sur son territoire et il devait se rendre au chevet de la victime. Il nous rejoignit au restaurant pour nous rassurer : il n’y a pas eu mort d’homme.

Avec la générosité qui le caractérise, il a pris sur son emploi du temps chargé pour nous rencontrer avec son épouse et sa petite derniere. D’abord à Sousse pour une soirée dans le quartier riche de la jeunesse dorée. Ensuite à Mahdia qui est une ville portuaire moins connue des Français mais extrêmement jolie.

Au volant de sa voiture de fonction, une Toyota noire, il ouvrait la voie pour que ma pauvre Renault Kangoo se fraie un chemin sur les pistes de bord de mer.

Puis nous garâmes les autos et partîmes au hasard des ruelles de la vieille ville arabe de Mahdia. Un enchantement. Pas de touristes étrangers, des portes ouvragées très impressionnantes, de vieilles mosquées de toute beauté. Une sensation de calme et de sécurité, car les ruelles et les places sont dénuées de toute la population harassante que l’on trouve parfois dans des villes touristiques. Les gens prenaient le frais sur le pas de leur porte tandis que M. et moi rigolions du passé, devisions des temps présents et prophétisions sur l’avenir.