Quelle trace voulez-vous laisser dans l’histoire ?

Quand vous êtes certain de ne pas courir un risque quelconque, vous êtes libre de faire ce qui vous importe vraiment. Le président Macron sait qu’il termine sa vie politique en 2027, et que quoi qu’il fasse il a réussi sa vie. Son deuxième mandat est donc pour la postérité, pour l’histoire. Il peut se permettre d’être impopulaire et ambitieux.

Comme un écrivain qui compose un livre que personne ne lira. Moi, par exemple, on m’a reproché les premières pages de mon livre Birkat al Mouz. Les reproches sont justifiés mais puisque c’était un livre destiné à rester confidentiel, j’écrivais pour un lecteur qui viendra dans 50 ou 100 ans. J’emploie donc des noms de l’histoire chinoise pour comparer un sultan omanais, parce que les hommes de 2100 connaîtront plus la culture chinoise que la nôtre. Les hommes de 2200 liront mon premier chapitre en se tapant le cul par terre.

Macron doit maintenant agir en pensant à ce qu’on pensera de lui dans 100 ans. Et ce petit homme décide de faire tout ce qu’il peut pour plaire aux médias du milliardaire Bolloré. Pour moi c’est incompréhensible.

Il pouvait lancer de grands programmes ambitieux pour loger les pauvres, pour développer certaines industries, pour intégrer les nouveaux Français à la nation, pour investir notre espace maritime, enfin pour donner du souffle à son action.

Au lieu de cela, Macron restera dans l’histoire comme le prince de l’en-même-temps, détricotant ce qu’il a fait pour s’assurer que la France s’enfonce dans un état d’immobilité.

Trois leçons à tirer de ce changement de gouvernement

1. Les ministres qui nourrissaient des états d’âme lors de la loi « immigration » auraient dû démissionner lors de son vote. Ils auraient fait un coup d’éclat collectif et auraient sauvé leur honneur. Aujourd’hui, seul Aurélien Rousseau a démissionné, ce qui n’a pas eu d’éclat. Lesdits ministres viennent de se faire virer comme des morveux. Ils ont raté une bonne occasion de se faire une publicité scintillante.

2. Le président Macron est définitivement un con. Que cherche-t-il à faire, si ce n’est à jouer les stratèges avec les égos des uns et des autres. Son soutien à Depardieu et à la « bagnole », sa soumission à l’idéologie anti-immigrés, le rapprochent des beaufs mais pas du peuple français.

3. Le ministère de la culture devrait définitivement être annulé. La nomination de Rachida Dati à ce poste est un bras d’honneur puéril envoyé au monde de la culture, une volonté de les humilier. Après beaucoup de ministres inutiles, on en a trouvé une hostile. Il est temps de faire des économie sur ce ministère.

La voix d’un défunt

Qu’on me pardonne de mettre en ligne des échanges épistolaires privés. Je prends soin d’ôter tout ce qui peut relever de l’intime ou de l’inapproprié. Je les mets en ligne car je les trouve intéressants et souvent poignants. Ce n’est pas un hasard si j’ai carrément publié un livre constitué de lettres à mon père. Quand on s’adresse à une personne précise, on évite le bla bla, les clichés, les effets de style inutiles. On s’inscrit dans la matérialité d’une relation spécifique et cela rend la correspondance vivante. Le lecteur extérieur à cette relation peut se sentir exclu d’un certain point de vue, mais il sait projeter assez de fiction pour comprendre l’enjeu principal des paroles échangées, et il est en capacité d’apprécier des voix singulières.

Je vais mettre en ligne quelques messages signés par Germain Malbreil pour cette raison. En ce jour de cérémonie funèbre à l’église de Conhilac-Corbières, j’ai à cœur de faire entendre la voix et le style aisément reconnaissables de mon vieil ami défunt.

Paix à son âme.

Manifestation agricole

Depuis la Bibliothèque Nationale de Bavière, 8 janvier 2024

Ce matin, dès potron-minet, de nombreux tracteurs et autres engins roulants prenaient place sur une avenue importante de Munich.

Moi je me rendais à la Bibliothèque pour explorer leur salle des périodiques et emprunter quelques livres que j’avais réservés sur le site de l’institution.

À mon grand dépit, je ne saurais dire avec précision la raison exacte de cette manifestation du monde agricole. Par crainte d’être bloqué au centre ville, j’ai pris le métro au bout de quelques heures seulement.

De la chute d’une professeure américaine

Claudine Gay vient de démissionner de son pretigieux poste de présidente d’université. Elle dirigeait l’une des plus puissantes universités du monde, et elle fut poussée dehors uniquement parce que les forces conservatrices ont exercé une pression qui est devenue insupportable.

On l’a accusée de deux choses graves : d’être antisémite et d’avoir plagié dans le cadre de sa thèse de doctorat. Comme je l’ai déjà dit, je ne crois plus à la force d’intimidation des pro-israéliens fanatiques. Ils crient, ils font peur car leur violence est sans limite, mais leurs coups tournent dans le vide car ils ne ne prêchent que des convaincus. Étant donné que le mensonge était logé dans la question de la parlementaire conservatrice (il n’y avait aucun appel au génocide des juifs chez les manifestants de Harvard mais au contraire un appel à arrêter le génocide des Palestiniens), Claudine Gay n’avait qu’à faire le dos rond et la vérité aurait fini par s’imposer. Il suffisait d’éteindre quelques téléphones ou de débrancher la connexion internet pendant une petite semaine.

Par contre, avec le plagiat, ils ont trouvé le point faible de Mme Gay. Apparemment, selon une commission d’enquête interne à Harvard, sa thèse n’est pas plagiée, elle témoigne seulement de quelques maladresses dans les références utilisées.

Le réarmement de l’extrême-droite, comme on le voit en France, s’occupe aussi du monde éducatif. La démission de Mme Gay nous plonge dans un vrai malaise car il est évident que la droite lui a tendu un piège, qu’elle n’est même pas vraiment tombée dedans, et que les pressions étaient juste une avalanche de diffamations et de critiques sur les réseaux. Il est clair qu’elle n’aurait jamais dû démissionner, surtout quand on voit la réaction des activistes qui ont mené cette chasse : « On a eu le scalp » de la présidente wokiste de Harvard.

Alors mon conseil de base va vous décevoir car il est très banal et certainement pas à la hauteur de l’événement. Mon conseil du moment est : assurez-vous de ne pas plagier, même un peu.

Ne plagiez jamais. Soyez solide dans vos recherches, et les attaques, les moqueries, les commérages à votre encontre ne vous feront aucun mal.

J’imagine que Claudine Gay a été effrayée de voir des dizaines de racistes éplucher ses articles pour y chercher du plagiat, des phrases ambiguës, et tout ce qui pourrait l’incriminer. Elle s’est dit qu’on n’allait pas la lâcher et qu’elle serait une cible permanente de la réaction.

Rapides tournant romantiques

Il fait moins douze

Les chutes de neige à Munich ont affecté tous les transports. Les autorités nous déconseillent même d’aller dans les parcs.

Il neige à Munich

Raphaël Enthoven, prof de philo sans élèves

La Précarité du sage comprend parmi ses missions d’opérer une veille philosophique. La France étant un des rares pays où la philosophie conserve une espèce de prestige, le paysage médiatique est régulièrement parcouru par des gens que l’on désigne comme « philosophes ». Il nous revient d’evaluer leur pertinence et leur utilité sociale. Raphaël Enthoven est de ceux-là, qui bénéficie d’un taux d’invitations dans les médias incommensurable à sa productivité intellectuelle. Il est invité pour un oui ou pour un non, qu’il ait ou non une « actualité » (un truc à vendre).

Je suis allé voir ses nombreux livres grâce à ma fréquentation des grandes bibliothèques. Ils consistent tous en des trancriptions de ses émissions de radio, ou des collections de ses chroniques. Comme personne n’achète ni ne lit ces pages, il est clair qu’Enthoven se sert de l’industrie livresque pour avoir « une actualité » toute l’année, afin de donner un prétexte à l’industrie médiatique pour l’inviter sur les plateaux télé.

L’importance la plus manifeste de la pensée d’Enthoven est d’avoir rencontré des personnalités du tout Paris et d’avoir inspiré par sa seule présence des œuvres considérables. Exemples.

Raphaël Enthoven est le fils d’un éditeur important de la maison Grasset, grâce à quoi les éditeurs l’accueillent les bras ouverts. Il est l’ancien mari de la fille de BHL, Justine Lévy, qui tira de son histoire avec le philosophe le livre autobiographique Rien de grave. En même temps qu’il vivait avec Justine, il fut l’amant notamment de la future première dame Carla Bruni, qui écrivit à son propos la chanson Raphaël.

Il manquait son témoignage à lui, ce qui fut fait en 2020, avec l’épais volume de ses mémoires, Le Temps gagné (Les éditions de L’Observatoire, 525 pages). Un livre que je recommande car il offre une plongée honnête dans la grande bourgeoisie culturelle parisienne. On y voit que les privilèges ne rendent ni heureux ni intelligents. Ils aident, et c’est bien normal, à intégrer les dispositifs sélectifs de la reconnaissance sociale.

Enthoven nous explique comment il est devenu prof de philo, mais sans exercer la profession de prof de philo. Il n’a pas d’élèves et n’en aura jamais. Son but est d’avoir l’appellation « prof de philo » pour être invité à parler, et pour gagner sa vie comme homme médiatique.

Problème stylistique d’André Germain

Le récit de voyage demande des auteurs solides, qui savent observer et poser une parole puissante sur des situations compliquées. Le problème stylistique abordé ici fait comprendre pourquoi André Germain a été oublié du monde des lettres.

Tout se joue dès la première page de son récit de 1933, Hitler ou Moscou ?, dans laquelle il dresse le portrait d’une ville et d’un pays au bord du gouffre. Hitler vient d’être élu, que va-t-il se passer ? Pour un auteur de voyage, normalement, cela revient à jouer sur du velours.

Le voyageur qui revient à Berlin, en ces jours historiques de décembre 1932, se sent étreint par une grave émotion. Il a entendu dire, avant de s’embarquer, que l’Allemagne était à la veille d’une grande catastrophe politique et économique, à la veille de la guerre civile. Or jamais Berlin ne lui a paru plus calme.

André Germain, Hitler ou Moscou ?, 1933.

La suite du paragraphe montre un voyageur qui n’a pas les épaules pour supporter la lourdeur de son époque. Il ne sait pas se dépatouiller des apparentes contradictions qui se présentent à lui.

Ce calme est presque angoissant. Au fond du calme et de l’indifférence qui endorment la ville, on sent je ne sais quoi d’inexprimable.

Idem.

« Je ne sais quoi d’inexprimable » ? Un redoublement de locutions sceptiques et suspensives ? Ce n’est pas convaincant car cela manque d’une nécessaire prise de position. Quand on écrit, on doit quand même prendre parti ou alors on se tait. Il fallait dire « je ne sais quoi de menaçant », ou « une menace inexprimable », mais il ne fallait pas redoubler l’idée selon laquelle « je ne sais pas quoi dire ».