Embarquement à Palerme pour la Tunisie. Notre véhicule utilitaire est bourré de valises, de vaisselles, de matelas, d’alimentation, de matériel électronique et de livres.
Nous apportons des cadeaux pour la famille. Hajer a passé des mois à préparer ce voyage au bled. Des courses infinies sur l’internet pour trouver les meilleurs articles aux meilleurs prix. Elle a fait des choses admirables que seuls les anciens pauvres savent faire : acheter des souliers de marque d’occasion pour une poignée d’euros, les nettoyer, les rendre comme neufs et, cerise sur le gâteau, leur coller des étiquettes de souliers neufs, les entourer de tout l’apparat d’empaquetage qu’on n’obtient que dans les grands magasins. Le temps et la créativité dont elle a fait preuve pour gâter sa famille sont incomparables et valent plus que des cadeaux achetés sur les grands boulevards.
Les voitures sont écrasées par des biens qui s’entassent sur des galeries de toits bricolées. Hajer m’explique que ce sont des choses qu’ils vont vendre en Tunisie. Des éviers de cuisine ? Ils s’embêtent à transporter des éviers en inox d’occasion pour les vendre ? Bien sûr, car c’est très cher en Tunisie.
Même chose pour les vieux vélos, les réfrigérateurs, et tous les cartons remplis de biens insoupçonnés. C’est le signe d’une société en difficulté économique, où tout est cher, où l’on manque de beaucoup de choses. Les grandes migrations estivales semblent être le moment d’échanges intenses par millions d’objets produits en Asie, consommés en Europe et recyclés en Afrique.
Quand on débarque à Tunis, on croise les voitures vides et légères des voyageurs dans le sens inverse qui nous regardent goguenards.
Une lecture de journal qui fait mal au cœur du sage précaire. Je venais de trouver refuge dans un appartement climatisé de Naples et de faire la sieste après des heures de voiture à travers l’Italie. Je lis dans le grand journal du soir que les héritiers de Nicolas Bouvier s’appellent Tesson, Gras, Désérable… N’en jetez plus, je suis déjà accablé par la chaleur.
Comme toujours, les journalistes littéraires donnent les informations les moins pointues possibles et se bornent à égréner des noms des imitateurs de Bouvier parmi les moins originaux. Il va sans dire que la mémoire de Bouvier mérite mieux que ces auteurs médiatiques pour organes de presse de droite.
Je donne le conseil suivant aux critiques littéraires de la presse nationale : contactez aussi les spécialistes du sujet que vous traitez. Pourquoi ne pas passer un coup de fil à un chercheur reconnu dans le champ même que vous abordez ?
Cela semble évident et devrait constituer le B-A BA du journalisme et pourtant, on continue de lire des reportages littéraires assez longs dénués de tout savoir, de toute recherche. On ne vous a pas dit qu’il y avait des connaisseurs de la littérature de voyages dans nos universités et nos centres de recherche ? On n’apprend donc pas à se renseigner dans les écoles de journalisme ?
Si vous faites un papier sur les héritiers de Bouvier, contactez par exemple Liouba Bischoff, maîtresse de conférence à l’ENS Lyon et qui a publié maint livres et articles sur Bouvier. Elle vous signalera de bonnes références. Une conversation avec elle vous évitera de tomber dans les poncifs que viennent de publier Le Monde aujourd’hui.
Le sage précaire, lui, est indisposé et indisponible. Il est attendu au centre de Naples pour manger avec ses amies tunisiennes.
Les résultats du baccalauréat 2023 sont affichés devant l’entrée du lycée.
Chez moi, donc, les résultats sont légèrement supérieurs à la moyenne nationale.
12 % de mentions Très bien. 20 % de mentions Bien. 30 % de mentions Assez Bien. 35 % sont juste admis. 3 % doivent passer à l’oral de rattrapage. Au total, 100 % de réussite.
Sur le plan national, les choses prennent cette apparence depuis trois ans :
10 % TB
20% B
30 % AB
40 % admis.
Poussière d’échecs.
Il y a des gens qui ratent le bac malgré tout, il ne faut pas l’oublier. Parmi ces derniers, il y a ceux qui ont abandonné leurs études, ceux qui ne sont pas venus en cours, ou ceux qui ne parlent pas français. Même certains parmi eux, certains ont pu réussir leur examen, mais ceux qui l’ont raté sont ceux qui n’ont pas eu de chance et qui avouent avoir vraiment exagéré dans le je-m’en-foutisme depuis plusieurs années.
Depuis vingt ans, on nous incite à noter les examens de manière à aboutir à une courbe en cloche : peu d’excellence, peu de ratage, et un gros peloton de moyens. Les Anglo-saxons notent avec des lettres de A à F qui permettent plus aisément d’aboutir à cette courbe en répartissant les copies harmonieusement dans les catégories.
5 % A
10 % A-
15 % B+
20 % B
20 % B-
15 % C +
10 % C
5 % D
Poussière d’échecs que l’on note « F » comme Fail.
Dans les universités et les lycées anglo-saxons ou gérés selon des principes et des méthodes venus de pays anglo-saxons, on considère des cohortes avec plus de 20 % de A, et plus de 20 % de F, comme des résultats invalides, aberrants, anormaux.
Comme les Anglo-saxons sont en avance sur nous, je suis assuré que les résultats du bac ont atteint depuis trois ans la forme qu’ils garderont pour longtemps, quel que soit le niveau des élèves et des professeurs. Il n’y aura certainement pas de recrudescence de mentions très bien pour faire plaisir. On a trouvé là un équilibre statistique qui satisfait l’administrateur qui est en chacun d’entre nous.
C’est le signe que les vacances ont commencé. Je lis de la littérature populaire au bord de l’Arre, je rafraîchis mon corps en nageant dans son eau froide, tandis que deux ou trois élèves passent un oral de philosophie pour gratter les points nécessaires à l’obtention du baccalauréat.
L’avantage considérable des rivières autour de chez moi est qu’elles sont profondes et trop froides. Les gens s’y baignent peu même en juillet.
La Chanson de Roland est notre chef d’œuvre national, l’origine de la littérature française. Elle daterait du XIIe siècle, certes, mais c’est en pleine époque romantique, dans les années 1830, qu’on est allé exhumer ce vieux manuscrit écrit en ancien français dans une bibliothèque d’Oxford. La Bodlian Library.
On le voit dès les premiers vers de cette chanson de geste, l’ennemi de Charlemagne s’appelle Marsile et est décrit comme à la fois musulman et polythéiste.
Li reis Marsilies la tient, ki Deu nen aimet ; Mahummet sert e Apollin reclaimet
Je traduis : « Le roi Marsile la tient, qui n’aime pas Dieu / Qui sert Mahomet et prie Apollon »
Quelle adorable accusation d’il y a mille ans. Ces gens sont des diables, qui prient des Dieux grecs comme des païens, et sacrifient à un faux prophète.
Les traducteurs dont je veux vous parler ont décidé d’abandonner cette adorable insulte islamophobe pour revenir aux véritables adversaires de Charlemagne lors de la bataille de Roncevaux, dans les années 780 : les Vascons. Ils ont surtout écrit ce texte en décasyllabes, comme Turold l’a écrit au XIIe siècle.
Ils ne sont pas les premiers à avoir refusé cet anachronisme du manuscrit d’Oxford. Frédéric Boyer avait déjà fait un gros travail de réflexion et de traduction au début des années 2010. Dans Rappeler Roland, (P.O.L., 2012), Boyer renoue avec le rythme du décasyllabe et met à notre disposition la fascinante histoire de cette légende d’une certain Roland qui n’a rien d’un héros glorieux.
Le livre de Boyer, comme toute son œuvre, est une extraordinaire plongée dans la pluralité des langues et des mondes. Un texte magistral, d’une intelligence étourdissante, mais qui est fondamentalement un texte écrit pour des lecteurs. Comme il le dit lui-même dans cette vidéo, il ne s’est pas borné à traduire en français moderne, il a aussi tranformé le texte en un monologue d’un homme d’aujourd’hui qui « rappelle Roland », à quoi il a ajouté un essai sur l’histoire de cette légende. Bref, c’est un grand livre pour nous, les intellectuels.
Au contraire, la nouvelle traduction n’est pas faite pour des lecteurs, mais pour des spectateurs. Pas pour des intellectuels, mais pour des enfants qui aiment les clowns et les animaux.
En effet, la chanson de geste n’était pas à l’origine un texte écrit. Pendant toute l’antiquité et le Moyen-âge, la littérature était orale et même chantée. C’est pourquoi les traducteurs en français moderne ont respecté le rythme des décasyllabes. C’est une réussite pour l’oreille.
Jean Lambert-wild et Marc Goldberg se sont limités au récit de la bataille de Roncevaux, c’est pourquoi le livre, publié aux éditions des Solitaires intempestifs (2020), commence à la laisse LXVI (64) :
Sommets sont hauts et combes ténébreuses
Rocailles grises gorges faramineuses
Les preux Français y passent en douleur
À quinze lieues on entend leur clameur
Quand ils parviennent aux plaines intérieures
Voici Gascogne pays de leur seigneur (…)
La Chanson de Roland, LXIV, version de Marc Goldberg & Jean Lambert-wild
On sait que la Chanson de Roland est composé de strophes qu’on appelle des « laisses ». Le rythme est bien découpé, une césure au bout du quatrième pied, afin d’avoir une musicalité répétitive de type 4/6.
Voyez Roland à cheval balloté
Et Olivier par ses plaies terrassé
Des flots de sang obstruent ses yeux troublés
Il ne peut plus, ni de loin ni de près
De ses prochains apercevoir les traits
Croisant Roland qu’il a toujours aimé
Il frappe au faîte de son cimier doré
Jusqu’au nasal le métal est tranché
Mais à la tête il ne l’a point touché (…)
La Chanson de Roland, CXLIX
L’effet est hypnotique et, à force de lire des actions d’une violence atroce, où l’ami frappe l’ami, parce qu’il est devenu aveugle, on est pris dans un vertige rimbaldien. Un délire typiquement français mais non nationaliste car les nationalistes ne veulent aimer qu’une France glorieuse.
Olivier dit : Je vous entends parler
Dieu seul vous voit : me voici aveuglé
Je t’ai frappé ? Veux-tu me pardonner
Roland répond je ne suis pas blessé
Mon angelet te voici pardonné
Et Roland de tomber dans les pommes quand Olivier meurt, et encore une fois, et encore d’autres fois. Quand il revient à lui, l’expression est délicieuse : « Comte Roland revient de pâmoison ».
Puis Roland finira bien par mourir, et cela prendra des pages et des pages, car on jouit de voir mourir notre héros. Savoir mourir au combat est une gloire telle qu’on ne peut pas le dire trop rapidement. Il faut faire durer le récit des heures entières car c’est sa vie que l’on donne à son roi et à son seigneur. Quand le récit sera fini, il ne restera plus rien.
L’éducation nationale m’a confié 120 copies de bacheliers à corriger et noter, en vue de l’obtention de leur baccalauréat. Je m’acquitte de cette tâche avec plaisir et je l’aborde avec un sentiment de solennité car c’est quand même le diplôme de référence. Ce n’est pas rien. Les gens se souviennent de leur bac, ça a de l’importance pour eux.
J’essaie donc d’être juste dans ma notation. J’essaie aussi d’être généreux, et de « valoriser », comme on dit aujourd’hui, tout ce qui peut être valorisé.
Ce que je remarque en lisant les copies de la jeunesse française, c’est qu’elle n’est pas si nulle qu’on le dit. Non, je le répète, le niveau de l’école ne s’est pas effondré. Je me suis occupé d’une centaine d’élèves cévenols cette année, que j’ai formés jusqu’au bac, et à présent je lis une deuxième centaine d’élèves venus d’ailleurs. Le bilan est très positif. Ces gamins savent écrire et leurs difficultés à développer une réflexion argumentée est la même que celles des gamins de 1990.
Ceux qui se plaignent ont oublié quel était leur niveau intellectuel à 17 ans. Ils ont aussi oublié le niveau de concentration qui régnait dans leur classe quand ils étaient lycéens. À mon époque, peu de mes camarades s’intéressaient aux arts et aux sciences. Peu écoutaient les nouvelles, très peu comprenaient la différence entre la droite et la gauche. Aucun ne lisait de la philosophie. Dans mon lycée, je fus le seul élève à vouloir continuer d’étudier la philosophie.
Je viens de lire une copie assez médiocre, et j’ai reconnu le sage précaire derrière ce torchon, comme en un miroir. Le jeune homme est clairement passionné de philo et de lettres, il a de la culture et de l’intelligence, mais il est brouillon et désinvolte, il est probablement gaucher et réfractaire à la discipline scolaire. Il n’est pas brillant mais on sent qu’il aime lire et discuter avec des amis. Il fume sans doute des clopes roulées, et se fout royalement d’être un bon élève. Il n’a aucune idée de ce qu’est une problématique et il s’en branle majestueusement. Je lui ai mis 10/20 car il y avait quand même des choses à « valoriser ».
À Munich, les gens sont calmes et souriants, ils font des efforts pour se montrer polis et gentils. Ils semblent nous dire : voyez comme nous sommes devenus sympas et décontractés, aimez-nous quoi.
Pinacothek der Modern, Munich, juin 2023
À Munich, les musées sont grandioses mais les oeuvres sont exposées de manière un peu scolaire. Quand les conservateurs veulent faire preuve d’originalité, comme dans la Pinacothèque moderne en ce moment, c’est un peu lourdaud : ils classent des oeuvres non plus selon leur chronologie mais selon un point commun qu’elles partagent. Une salle d’autoportraits, une salle peintures où il y a une forêt, une salle de peintures où l’on voit un zizi, etc.
Alte Pinacothek, Munich
À Munich, les cafés sont cool comme en Amérique. Les restaurants turcs se sont embourgeoisés et l’on y dîne pour pour 66 euros à deux (pourboire compris).
À Munich les hôtels sont si chers qu’on ne peut loger qu’une nuit avec le coût d’une semaine dans une chambre d’hôtel de Montpellier.
Librairie française de Munich, trouvée par hasard au sortir du restaurant turc Ali Bey.
La maison « futuriste » (1966), Pinacothèque moderne, Munich.
Nous sommes à Munich pour quelques jours et avec un objectif qui doit rester confidentiel.
Le sage précaire a donc opté pour sa couverture préférée : visiter les meilleurs musées de la ville et les églises les plus follement baroques.
Les deux impressions qui se dégagent le plus nettement dans les rues, les bus, les métros, les cafés et les restaurants : gentillesse et richesse.
Où sont donc les fameux travailleurs pauvres qui vivent dans leur voiture ? Où sont les migrants que l’Allemagne accueille par millions depuis dix ans ? Où sont les immigrés, où sont les dingues et les paumés ?
Près de la piscine du Vigan, ils ont accroché ce Titien qui montre une femme qui se déshabille. Dans l’histoire de l’art, l’autre titre de ce genre de scènes est « Vanité ». On y voit souvent une courtisane qui décide d’abandonner les bijoux et les symboles d’une vie fondée sur l’apparence et le désir des autres. Par capillarité, le spectateur y voit aussi une pute qui se prépare à faire son office.
Le béton gris et noirâtre qui entoure le tableau de traînées obliques rappelle la chevelure de la dame et communique un mouvement presque maritime à l’acte qu’elle s’apprête à commettre.
Le centre culturel du Bourilhou, attenant à la piscine municipale.