Les études postcoloniales et la France

On s’étonne que le « postcolonialisme » n’ait pas pris en France, alors qu’il en est à sa troisième ou quatrième génération de chercheurs dans les universités anglophones. On lance des débats là-dessus, on essaie de comprendre pourquoi les Français sont aussi « en retard ».

L’autre jour, M. Lannes, diplomate français, venait nous rendre visite à l’université Queen’s. Il voulut voir les doctorants en français, alors ces derniers se fendirent d’un petit exposé sur leurs recherches en cours. C’est dans ce contexte que le diplomate français nous parla du « retard » français. Pourquoi sommes-nous en retard sur le postcolonialisme ? Et si c’était le contraire ? Si la recherche française faisait la fine bouche devant les études postcoloniales pour de bonnes raisons ? Et si c’était les postcolonialistes qui étaient en retard ?

Edward Said écrit Orientalism à la fin des années 1970. Or, la pensée de Said est très proche de celle de Michel Foucault, à qui il rend hommage en préface : il s’agit de percevoir, à travers les œuvres littéraires des romantiques, mais aussi à travers la constitution d’un corpus scientifique donné (l’orientalisme du XIXe siècle), les ressorts profonds de notre société et ses motivations politiques et culturelles, cachées par des discours écrans. Dans cette optique, l’artiste romantique, le voyageur ou l’écrivain, croit faire œuvre intellectuelle, désintéressée et progressiste, alors qu’ il se retrouve en fait acteur d’un système politique oppresseur qui définit l’Autre (l' »Oriental ») et qui le modèle à sa convenance.

Ce que faisait Foucault dans le domaine de l’épistémologie de l’époque moderne (Les Mots et les Choses, 1967), Edward Said le fait dans une situation beaucoup plus visible socialement, et aux implications politiques immédiates, puisqu’il s’agit de la relation coloniale, et donc de l’identité actuelle de millions d’individus appartenants à des territoires ayant été colonisés. Deuxième différence, Foucault écrit depuis la philosophie, et dans les sciences sociales, alors qu’Edward Said écrit depuis la littérature comparée, et dans un contexte universitaire très pluridisciplinaire : les Cultural studies.

Alors pourquoi le postcolonialisme, dont Edward Said est reconnu comme un des pères, n’a pas pris en France ? Certains disent que cela fait peur, entre autres parce que les Français ne voudraient pas regarder en face leur passé colonial et leur présent néo-colonial. Cet argument ne tient pas une seconde, et on y reviendra si le cœur nous en dit. La raison est plutôt à chercher dans l’évolution parallèle du monde de la recherche français et anglo-saxon.

D’abord, quand on lit Orientalism, on trouve cela très bien, mais après avoir lu Foucault, Deleuze, et même Lévi-Strauss et Sartre, on a du mal à s’enthousiasmer. C’est un peu du réchauffé, si l’on me permet cette grossièreté, ou du moins, cela ressemble à un cas pratique de la pensée poststructuraliste, appliqué à l’orientalisme. Pour enfoncer tout à fait le clou, Edward Said, c’est Michel Foucault en beaucoup moins bien écrit. Ce que je dis là est très incorrect politiquement, je le sais, mais enfin, si je ne peux pas dire ce que je veux sur mon blog, où pourrai-je le faire ?

Enfin, il y a le décalage historique entre le monde de l’intelligence français et anglo-américain. Dans les années 50, 60 et 70, les grands « perdants » de la guerre (en tout cas ceux qui n’ont aucune raison d’être fiers de leur comportement pendant la guerre), Allemagne, Italie et France, connaissent un bouillonnement intellectuel ahurissant, tandis que les Britanniques et les Américains s’enlisent, soit dans un conservatisme chiant, soit dans un activisme politique radical sans grande théorie. En France, le bouillonnement intellectuel constitue même une période miraculeuse. Ce qui deviendra en Amérique The French theory crée des concepts qui explosent de toute part. Philosophie, psychologie, ethnologie, histoire, critique littéraire, Paris est alors le théâtre de la plus grande concentration de talents théoriques du monde occidental.

Or, cette explosion de créativité a besoin, à partir des années 1980, d’être digérée par le monde de la recherche français, et c’est la raison pour laquelle la génération des Boomers ne crée pas grand chose de nouveau à part les « nouveaux philosophes » qui sont justement une réaction centriste aux expérimentations radicales des années 50 et 60.

Et c’est justement dans les années 1980 que les anglophones se réveillent et prennent à bras le corps ce qu’ils voient comme un nouveau champ d’études complètement révolutionnaire : la critique postcoloniale, avec ses branches indianistes des études « subalternes », à quoi s’ajoute le féminisme qui prend de l’envergure avec l’appellation plus inclusive de Gender studies (études du genre sexuel).

Pendant ce temps-là, les théoriciens francophones n’ont pas brillé par un renouveau puissant. Aujourd’hui, depuis quatre ou cinq ans, le grand public français s’aperçoit que les universités anglophones ont énormément travaillé, et il faut bien reconnaître qu’on a du mal à penser sereinement ce qui se passe.

« Transformers 2 », apogée et fin du cinéma

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Je recommande d’aller voir Transformers II pour les dix premières minutes, qui sont une ouverture ébouriffante. Un spectacle extraordinaire, qui vous cloue sur votre fauteuil, incrédule, devant ces corps et ces machines qui se transforment, se transfigurent, se métamorphosent dans un ballet invraisemblable qui croise les mouvements de caméra les plus complexes et les plus irréels qui soient imaginables.

Le reste de film a dû être réalisé par quelqu’un d’autre, d’autres équipes. Je pense que le producteur a voulu une équipe spéciale, un budget séparé et une technologie à part pour les quelques minutes d’ouverture. Il a voulu marquer l’histoire des arts visuels, nul doute à cela. En regardant ces danses de machines et d’humains, je me suis dit que le cinéma avait atteint là une sorte d’apogée. Jamais on ne pourra faire mieux, sur le plan des effets spéciaux et de la virtuosité. Pour faire plus fort, il faut sortir du bi-dimensionnel et créer du volume.

Il y a, dans l’histoire de l’art, des réalisations qui parachèvent un style ou une technique. Aucune sculpture ne sera jamais mieux faite que celles du Bernin, aucun tableau ne sera plus parfait que certains Ver Meer. Personne ne dépassera Bach dans l’art de la fugue. Après lui le déluge, les musiciens se concentrent sur d’autres choses à faire.

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La comparaison avec Bach n’est pas fortuite. Quand il compose, il est déjà vieux-jeu, et tout le monde se fiche du baroque. On a de nouveaux instruments, de nouvelles salles, de nouveaux sons et de nouvelles pratiques d’écriture. Le baroque est déjà mort, par rapport aux modes et aux technologies, et c’est précisément à ce moment-là que le baroque va connaître ses compositions les plus belles et les plus puissantes, pour devenir immortelles.

De la même manière, le cinéma est déjà presque mort, il est dépassé de toutes parts, par l’internet, par la renaissance de la télévision, par les jeux vidéo, et c’est là que, en détournant l’esthétique desdits jeux vidéo, le réalisateur de Transformers a fait dix minutes de cinéma abstrait magnifique, sans intrigue, sans récit, sans début ni fin : des images mouvement pures, mais des images mouvement machiniques, dans la machine, par la machine et pour la machine.

Transformers, c’est un chant à la transformation des corps et à la prothèse. Pas étonnant que cela plaise aux adolescents, qui non seulement sont en pleine croissance, mais portent de la ferraille au bout du nez, sur les dents, dans la bouche, marchent avec des béquilles, restent fascinés par des voitures et des motos, se collent des téléphones aux oreilles, manipulent des Ipod, ont les poches pleines de machines bruyantes et flashantes.

A cet égard, il s’agit de l’accomplissement des grandes expérimentations du début du XXe siècle, créations futuristes, odes à la machine, au piston, à la thermodynamique.

Après, le film développe une histoire que personne, à mon avis, ne peut même comprendre. Il y a des bons et des méchants, parmi les machines, mais à part ça, je ne sais même pas pourquoi on se bat, ni qui gagne à la fin. Si, c’est l’amour qui gagne à la fin, car le héros, qui a toujours refusé de dire « I love you » à sa sublime girlfriend, le dit quand il revient à la vie. Mais il le dit de manière mécanique, je n’y ai pas cru un seul instant. Et surtout, j’ai trouvé insupportable la présence de ses parents, toujours là quand il enlace la jeune fille. La jeune fille, elle, est complètement indépendante de ses parents, ce qui me fait penser, entre autres raisons, que c’est là un film pour jeunes garçons pubères, très branchés ordinateurs et mécanique.

Caroline Riegel, ingénieuse et marcheuse

En disant « Caroline Riegel, ingénieuse » je fais un jeu de mot. Comme je n’ai pas d’humour, j’explique mes blagues.

Ingénieuse, ici il faut le lire comme féminin d’ingénieur, car elle est ingénieur hydrologue, elle a construit un barrage dans la Montagne Noire (Dieu sait ce que c’est) et un au Gabon (mais où au Gabon, Dieu le sait.) Et puis elle a décidé de faire un long voyage du lac Baïkal au Bengale, en passant par les steppes et les montagnes d’Asie centrale.

Comme cela se peuple, dites-moi, l’Asie centrale ! Un nombre très élevé de livres de voyage paraissent ces temps-ci sur cette région du monde. On peut le comprendre pour différentes raisons : 1) Région riche en pétrole, elle intéresse toutes les puissances du monde. 2) Région riche en jolies femmes, elle intéresse tous les traîne-savate. 3) Région riche en cultures mélangées, elle passionne les ethnologues. 4) Région longtemps sous-visitée, elle représente quelque chose de neuf.

La carte générale de Caroline Riegel va un peu dans le sens d’une région très pure, très « neuve ». De même, les photos qui parsèment le livre sont toutes prises dans la nature. À feuilleter le premier tome de Soifs d’Orient, un léger malaise s’installe : on dirait que ces immenses territoires ne connaissent pas la ville, que les hommes qui peuplent ces lieux n’ont jamais rien construit. Puis quand on lit le récit de voyage, les villes apparaissent mais sont détestées par la narratrice. Elle les trouve sales, grises, sans charme.

Il faut s’interroger sur tous ces voyageurs qui n’aiment pas les villes. Ils y voient une perte d’authenticité. C’était déjà le cas chez nos orientalistes du XIXe siècle, qui allaient voir en Algérie et au Liban une humanité et une nature pas encore contaminées par la révolution industrielle. Nos grands voyageurs écologistes sont-ils vraiment tout à fait différents de nos grands artistes colonisateurs des siècles passés ?

Je pose seulement la question.

Reste que notre ingénieuse hydrologue féminise la cartographie. Du moins elle essaie, dans l’apparence.

La carte qu’elle place en début de récit est légendée ainsi : « Du Baïkal au Bengale : pérégrination d’une goutte d’eau. »

Sur une carte satellite, la ligne de l’itinéraire de l’ingénieuse Caroline est un peu impressionniste, comme un coup de pinceau assisté par ordinateur. Les lignes de l’itinéraire sont jonchées de gouttes d’eau.

Il n’y a pas à dire, c’est un bel itinéraire. Un grand zig-zag dans l’Asie centrale, qui n’est pas sans rappeler la figure symbolique du Yin et du Yang. Comme je n’ai pas de sens artistique, j’explicite et j’illustre mes idées plastiques. Avec des couleurs, sans quoi la vie est terne.

Au Baïkal, la formation scientifique de notre voyageuse s’avère précieuse. Elle en parle avec émotion et en connaissance de cause. Une telle masse d’eau pure, sur la terre, pour elle c’est une perle. D’ailleurs elle intitule son chapitre « La perle de Sibérie ».

Et moi, ce que je trouve précieux, ce qui m’émeut, c’est le destin scientifique de la voyageuse. Je l’aime d’autant plus qu’elle est une femme de science, qu’elle va voir des savants dans des instituts de limnologie (science des lacs), qu’elle s’informe et que le lecteur l’admire autant pour ses aventures de voyageuse que pour son savoir qu’on imagine vaste.

En réalité, on n’en sait rien, mais cela fait partie de la panoplie du voyageur, ses compétences supposées, les exploits qu’on lui prête, les mystères qui l’enrobent. C’est le crédit du voyageur.

Tuer la peine

Je n’avais pas eu de rage de dents depuis une quinzaine d’années. Pour moi, les problèmes de dents, c’était un peu comme les problèmes de jointures douloureuses, de boutons d’acné ou de coupe de cheveux, ça ne concernait que le monde des adolescents et des gens coquets.

J’ai commencé à avoir mal à Liverpool. Le mal a empiré et, à Belfast, j’achetai pour la première fois de ma vie, un médicament contre la douleur. En anglais, on dit Pain killer, cela dit bien ce que cela veut dire. Tuer la peine, casser la souffrance, voilà qui me séduisait : je pris une pilule de « cuprofen » et, dix minutes plus tard, je n’avais plus mal.

Magie absolue.

Je continuais de sentir mes membres, notez bien. Si je me pinçais, je sentais que je me pinçais, mes perceptions n’étaient pas annulées, mais simplement, je n’avais plus mal aux dents. C’est un médicament qui tue la douleur là où elle est, sans annihiler les autres sensations, croyez-le ou non. J’ai dû recommencer l’opération trois ou quatre fois par jour.

Au bout de trois jours de ce traitement, le soir, j’avais encore mal et la rage perçait, chaque jour un peu plus fort.

Un vendredi, j’eus l’impression que les pain killers ne faisaient plus d’effet. Samedi soir, je passai un très mauvais quart d’heure (trente bonnes minutes, plutôt). Pourquoi la pilule du soir ne marche-t-elle pas ?

A 21h45, la douleur était vraiment très forte, m’empêchait de rien faire, de rien écrire, de rien lire, de rien regarder et rien écouter. La douleur se répercutait sur tout le visage, toute la partie gauche de la tête. Comment se fait-il que les dents fassent irradier leur douleur à ce point sur le reste d’un corps ? Quand j’ai mal aux yeux, je n’ai mal qu’aux yeux. Même chose pour les genoux ou les pieds.

Je souffrais de tout mon corps, j’écris cela sans vraiment y croire. Notre corps oublie ce qui lui fait mal à une vitesse étourdissante. Ce doit être un mécanisme de défense : dès qu’une douleur est passée, elle est oubliée. Et plus elle est grande, plus on l’oublie vite et radicalement. Voyez comment il était difficile pour Claude Lanzmann de faire parler les rescapés des camps de concentration pour réaliser Shoah. Ils étaient passés à autre chose, aussi incroyable que cela paraisse. Une amie qui venait d’accoucher ne comprenait pas qu’une de ses amies lui propose d’aller boire un verre si peu de temps après l’accouchement. L’amie avait pourtant subi la même épreuve. Ce n’était pas de la cruauté de sa part, elle avait simplement oublié l’épuisement par lequel elle était elle-même passée.

Maintenant que je n’ai plus mal, j’en viens même à douter que j’ai eu mal, et à douter même de la possibilité d’avoir mal de nouveau.

J’ai fait appel à un dentiste, finalement, malgré mon absence de sécurité sociale. Elle m’a charcuté la dent comme il fallait, et après une demie heure de travail, elle avait résolu mon problème. Il n’empêche, je n’oublierai pas l’aubaine des Pain killers.

Tuer la peine, casser la souffrance, étouffer la haine, assécher la tristesse, annihiler l’angoisse et réduire le malheur à néant. Voilà, pourrait dire le sceptique, l’idéal des civilisations qui veulent occulter leur destin tragique.

Suicide du célibataire : les premiers préceptes de la sagesse précaire

Deux choses enquiquinent terriblement la société : le célibat et le suicide. Moi, je suis pour la libéralisation des deux. C’est vrai, quoi, qu’on nous laisse nous donner la mort tranquille ! Qu’est-ce qui m’empêche, moi, franchement, de me faire disparaître vite fait bien fait ? Deux choses, pas plus (mais pas moins) :

1-     Il y a encore des gens qui m’aiment.

2-     J’aime la vie. 

Mais enlevez ces deux éléments, deux éléments extrêmement ténus, si on réfléchit bien ; j’en finirais avec plaisir.  Ah oui, rien ne me console plus que l’idée d’en avoir terminé. D’ailleurs la sagesse, pas seulement la sagesse précaire, mais toutes les sagesses, (et la sagesse précaire plutôt moins que les autres), s’inspire toujours, s’identifie à l’état d’indifférence et d’ataraxie de celui qui n’a absolument aucun des soucis, aucune des joies des vivants. C’est ce qui est beau dans la vie, et c’est la raison pour laquelle j’y reste sans râler (certains jours en traînant des pieds, cependant) : cette possibilité d’être à la fois vivant et un peu mort. De jouer au mort. De ne pas choisir complètement une voie plutôt qu’une autre. Un peu comme ces gens intelligents qui jouent aux cons. Ou ces femmes fidèles qui flirtent avec des célibataires précaires, si vous voyez ce que je veux dire. C’est un peu roublard, comme attitude vis-à-vis des choses, mais enfin, la roublardise est une des colonnes conceptuelles de la sagesse précaire, qui n’en comptent que deux : la roublardise et la couardise La couardise est importante pour savoir rester célibataire, et pour fuir les responsabilités au bon moment. Et le suicide, n’est-ce pas une forme de lâcheté ? On le dit. Donc sachons être couards. La roublardise, quant à elle, est essentielle pour donner le change, pour jouer avec les apparences et pour faire des pirouettes. Très utile aussi pour ne pas avoir à s’expliquer tout le temps. Un bon usage de ces deux défauts fondamentaux garantit une sorte de longévité dans un bonheur provisoire qui n’est rien d’autre que l’état habituel, ou idéal, du sage précaire.

Sur tout cela, quelque chose me dit qu’il faudra revenir.

Épisode balinais à Macao : la main d’une femme possédée

Chaussée de bottes, vêtue d’un pantalon moulant, d’une pièce de tissu sur le haut du corps, une pièce de tissu qui était pensée, par un designer local, comme dévoilant plus de poitrine que les défenseurs du Coran ont l’habitude de le tolérer, Karina m’emmène au Casino, le Sand’s. Sur le chemin, elle me demande si je suis en possession de mon passeport. La question de mon passeport, je me la suis posée, déjà. J’ai préféré le laisser à l’hôtel, pensant qu’il était plus en sécurité là-bas. Après tout, je n’ai aucune idée de l’endroit où m’amène ma nouvelle amie. Elle me reproche de ne pas l’avoir avec moi, alors qu’on ne le demande pas à l’entrée du Sand’s.

Au premier étage, une immense salle de jeux. Des Africains saluent Karina, ce sont de vieilles connaissances. J’entamerais bien une conversation avec eux, car ils ont l’air sympathique et, si ça se trouve, ils viennent du Togo et nous pourrions parler football, Zidane, Adebayor, que sais-je ? Mais la présence de Karina, son attitude séduisante, m’attire vers elle.

Elle commande une boisson à base de vodka et de jus de fruit, et une bière pour moi. Son accent balinais, quand elle parle anglais, et l’accent chinois de la serveuse ne leur permettent pas de se comprendre. Le mot orange ne passe pas ; le mot vodka non plus. La serveuse lui apportera plusieurs verres, que Karina descendra consciencieusement, mais qui ne seront jamais tout à fait celui qu’elle désire. Elle s’assied à une machine à sous et me dit : « Donne-moi cent dollars. » Ce n’est pas un ordre, pas une faveur, pas une prière. C’est une affirmation, l’évidence d’un programme qu’elle connaît par cœur et qu’elle suit point par point. À ce point, c’était à l’étranger de dépenser son premier billet de cent, les autres viendraient plus tard.

« Jamais de la vie je ne te donnerai cent dollars, ma chérie. 

– Mais je veux jouer ! On est là pour jouer !

– Tu as raison, moi aussi je veux jouer. Karina, donne-moi cent dollars. »

Nous rigolons un peu, puis je vais changer cinquante dollars en jetons pour machines à sous. Dans tous les cas, j’avais prévu de dépenser de l’argent pour jouer, et sans Karina, je n’y serais pas venu, alors perdu pour perdu, autant jouer cet argent tout de suite. Ce jeu m’ennuie très vite, je donne tous mes jetons à Karina qui entre en ébullition. Elle établit une relation fusionnelle, de communication magique avec la machine. Elle gagne souvent, elle atteint la somme de trois cents dollars. « Jésus Christ, pensé-je, cette fille a un don, c’est certain. Si personne ne l’arrête, elle va dévaliser la banque. » Elle touche l’écran, elle invoque les images qu’elle veut voir réapparaître, et ils réapparaissent. Je la quitte pour me promener dans la grande salle.

Un groupe de rock britannique chante des chansons des Beatles, des King, de U2, de la bande originale de Reservoir Dogs. Ils dansent, ils font un gros effort pour mettre de l’ambiance. Ils encouragent le public à taper des mains et à chanter. Le public, de son côté, composé de Chinois de différents âges, ne comprend pas les injonctions des artistes, et les regardent sans bouger, sans juger, les bras croisés et une cigarette allumée. Parfois, un homme pointe un doigt vers la fille qui danse sur la scène. Leur attitude contemplative me suggère que leur esprit est tout entier absorbé par des calculs complexes concernant la fortune qu’il leur reste, les paris qu’ils pourraient faire et les mesures possibles des risques à prendre et des profits qu’ils pourraient réaliser. Le groupe anglo-saxon, lui, doit passer des soirées bien mornes, à Macao, et fait preuve d’un grand sens du sacrifice professionnel, pour continuer à sourire, à prétendre s’amuser sur scène, alors qu’ils sont regardés comme des singes dans un zoo.

Quand je reviens voir Karina, elle est toujours électrisée par sa machine à sous. Elle me tire à elle, me pose la main sur sa poitrine, sur ses cuisses. Elle explose de joie quand elle gagne et m’enlace et m’embrasse. Je profite de la situation sans fièvre : je sais que je ne suis qu’un exutoire passager de son trop plein d’excitation. Mais enfin, je ne laisse pas passer l’occasion, non plus, de soupeser ce corps expérimenté. Ce n’est pas tous les jours qu’on a une Indonésienne sous la main. Elle me fait toucher l’écran, moi aussi, je m’exécute tandis qu’elle me caresse le dos et les bras car ses mains ne peuvent rester inutilisées. Pendant qu’elle joue, je lui prends la main libre et examine de près ses lignes de chance, de vie, ses lignes multiples qui font de sa paume un paysage désertique. Je regarde ses doigts, ses ongles. Je passe de ses mains à ses hanches, que je tripote l’air de rien. Les bourrelets de cette fille sont la volupté même. Shen Fu, dans le classique Fu Sheng Liu Ji (Six récits d’une vie flottante) écrit que « la beauté de la caresse vient de ce qu’elle est donnée naturellement, dans un moment de semi inconscience. »  Ce que je fais est bien naturel, et elle est bel et bien dans un état de semi inconscience ; nos caresses sont donc légitimes. Karina est absente, elle ne réagit qu’aux images qui défilent sur l’écran, ce qui rend notre petit jeu un peu lassant. Cependant, son visage, possédé par le démon du jeu, est l’objet de contractions et de déformations soudaines qui la rendent hideuse. Un sourire diabolique barre son joli minois, par instants, et me donne la chair de poule.

À une heure du matin, j’en ai plus qu’assez vu. Il faudra encore convaincre Karina de me rendre mon écharpe qu’elle porte depuis notre arrivée au casino, et briser une à une toutes ses tentatives de me faire rester.