La résistance de Dieudonné

Voilà que l’on reparle de Dieudonné parce qu’il a fait monter sur scène un négationniste. Comme à chaque fois, les médias cherchent à montrer combien c’est mal, combien c’est condamnable. Et comme c’est condamnable, on est en droit d’exclure, d’interdire. Or, quand on lutte pour la liberté d’expression, il faut faire comme Voltaire l’a dit, il faut lutter pour que ses propres ennemis aient le droit de s’exprimer.

Comme les médias actuels sont un danger pour la liberté d’expression, une stratégie parmi d’autres consiste à créer des électro-chocs, du terrorisme artistique, des détournements d’images et de discours, comme les situationnistes l’ont fait dans les années 1960, de même que le mouvement Fluxus avant eux, et le mouvement Dada encore plus tôt.

Dieudonné restera dans l’histoire comme un humoriste qui a gagné quelques batailles contre un mouvement étouffant des médias, une évolution qui fait de plus en plus peur.

Je ne sais pas si les médias étaient plus libres autrefois. Je ne peux parler que de ce que l’on voit depuis les années 1980. Des gens sont exclus et diabolisés sur la base de faits extrêmement ténus. Jean-Marie Le Pen, par exemple, est un nationaliste, soit. Il n’était pourtant pas nécessaire de transformer ses paroles, ou de les monter en épingle et de créer des scandales qui, du reste, l’ont plutôt bien servi. Quand il disait que les chambres à gaz avaient été un détail de l’histoire de la deuxième guerre mondiale, cela signifiait que si les Juifs avaient été tués par un autre moyen, c’eût été un crime contre l’humanité pareillement, et un génocide tout aussi bien. On peut être en désaccord avec Le Pen sur tout, mais nous devons apprendre à supporter les paroles de nos voisins.

Quand je lis dans Le Monde qu’Alain Finkielkraut « reproche à l’équipe de France d’êre black, black, black« , je lis une pure calomnie. Finkielkraut n’a rien reproché à personne et, tout conservateur qu’il est, il n’est pas raciste. D’ailleurs, il a disparu de sa propre émission sur France Culture, Répliques, remplacé depuis quelques semaines par un jeune animateur beaucoup moins talentueux que lui. Est-ce volontaire, ou l’a-t-on mis au placard ? S’il s’avère que Finkielkraut est victime d’un musellement discret, je suis sûr que Dieudonné viendra à son secours.

Dieudonné vient de réussir à créer une fissure intéressante. Il a prétendu faire pénitence, il a montré patte blanche, on l’a réinvité sur les plateaux de télévision et, sur la plus grande scène de France, au moment où on lui décernait tous les prix de bonne conduite, il invite Faurisson, un pauvre type qui n’a rien à dire mais qui symbolise l’oppression médiatique contre la liberté de parole. Noam Chomsky lui-même a soutenu activement le fait que ce révisionniste devait avoir le droit de publier ce qu’il voulait.

Nos médias sont profondément malades. Ils commettent l’effroyable erreur de croire que l’on peut effacer purement et simplement des opinions détestables. On ne le peut pas. La haine existera toujours, et il y aura toujours des gens pour construire des théories foireuses basées sur elle. La censure ne sert à rien.

Le boulot de résistance contre le système médiatique français devrait être conduit par la presse satirique. C’est son rôle. Mais le représentant le plus connu de la presse satirique, Charlie Hebdo, fait exactement l’inverse, et condamne Dieudonné ainsi que tous ceux qui lui déplaisent.

Au moment où ceux qui prennent l’apparence d’être insolents entrent parfaitement dans le rang, il faut saluer la capacité de Dieudonné à regrouper autour de lui des « infréquentables » et à rire de ceux qui les rendent tels. Il joue gros, Dieudonné. Il avait l’occasion de s’amuser en gagnant beaucoup d’argent pendant quelques années encore. Il choisit la provocation frontale, narcissique, suicidaire.

J’ai l’impression que ce qu’il fait ne sera pas inutile mais il va morfler.

Joyeux anniversaire Claude Lévi-Strauss

Heureux Français qui habitez Paris. Demain, grâce à vos allocations chômage, vos RTT, votre patron qui est compréhensif, vos parents qui vous entretiennent, vous pourrez aller fêter le centenaire de la naissance de Lévi-Strauss au Musée du quai Branly. Par ici le programme.

S’il vous faut une chose, une seule chose pour vous convaincre d’y aller, ce sont les lectures des textes tirés de son oeuvre. Des dizaines et des dizaines de personnalités vont lire des passages de Tristes tropiques surtout, mais aussi d’autres livres.

Vous y verrez vos intellectuels préférés, comme Julia Kristeva, Claude Lanzmann, George-Marc Benhamou. Vos ministres favoris, comme Valérie Pécresse (qui lira trois pages extraites de Saudades do Brasil). Des stars des médias, comme les frères Poivre d’Arvor, Ali Baddou, Raphaël Enthoven, Alexandre Adler, Gérard Miller.

Si j’étais méchant, je soulignerais le fait, ironique s’il en est, que notre BHL national lira, avec le talent qu’on lui connaît, un célèbre extrait de Tristes tropiques intitulé, dans le programme, « Notre ordure lancée au visage de l’humanité« . Faire cela au plus grand représentant des arts et des lettres françaises!

J’aurais bien aimé faire cette lecture moi-même, seul sur scène, baigné d’un halo de lumière faisant scintiller les poils noirs de ma poitrine déboutonnée :

« Voyages, coffrets magiques aux promesses rêveuses, vous ne livrerez plus vos trésors intacts. Une civilisation proliférante et surexcitée trouble à jamais le silence des mers. Les parfums des tropiques et la fraîcheur des êtres sont viciés par une fermentation aux relents suspects, qui mortifie nos désirs et nous voue à cueillir des souvenirs à demi corrompus.

Aujourd’hui où des îles polynésiennes noyées de béton sont transformées en porte-avions pesamment ancrés au fond des mers du Sud (…) Ce que d’abord vous nous montrez, voyages, c’est notre ordure lancée au visage de l’humanité. »

Tristes tropiques, I, 4

Vous y verrez aussi vos écrivaines de chevet : Hélène Cixous, Claude Imbert, Danièle Sallenave, Irène Frain (qui lira « Faire l’amour, c’est bon », hi hi.)

La liste est trop longue. C’est un déluge de personnalités, mises en espace par Daniel Mesguich, cela promet d’être pétillant.

Si j’étais à Paris, j’irais, je crois, pour les lectures, pour écouter et me tenir aux aguêts, au cas où tout un tas d’idées se déclenchent. Car lire Lévi-Strauss, c’est souvent très stimulant, surtout quand on travaille sur le voyage et sur l’écriture.

Luxe

Deux reportages mettaient en scène, à la télé, un luxe inouï. Le premier suivait un homme d’affaire français qui fêtait ses 50 ans à Los Angeles. Le deuxième reportage portait sur le Palais de l’Elysée.

Bizarrement, le premier reportage m’a constamment choqué. La vulgarité du type, ses goûts de chiotte, sa fierté d’exhiber Johnny Hallyday. Il était pourtant chaleureux, il paraissait honnête, il faisait preuve de générosité avec des anciens amis de Toulouse, ou de Brive, qu’il invitait à sa fête. Tout cet argent déversé dans un pauvre événément froissait en moi un instinct.

Bizarrement, les lustres de la république ne m’ont pas fait battre le cœur. Je regardais le luxe déployé dans les salles de l’Elysée sans indignation. Je serai honnête, ce n’était pas l’aspect politique de la chose qui me faisait respecter cet étalage. Un fonctionnaire justifiait toutes ces richesses par « le respect que l’on doit montrer aux leader des puissances étrangères ». Non, je dois avouer, à ma grande honte, que c’est la bonne qualité des objets et des lieux qui s’est imposée à moi comme plus légitime.

C’est finalement une affaire de goût.

Aucun des deux reportages ne me fit rêver ni envie. Les nouveaux riches qui paradaient aux Etats-Unis me faisaient pitié et me dégoûtaient un peu. A l’Elysée, personne ne paradait car on ne voyait dans le reportage que des domestiques. L’or qu’ils polissaient était censé leur appartenir autant qu’au président de la république.

Objectivement, j’aurais dû être moins choqué de voir l’homme d’affaire dépenser sa fortune, car après tout il se l’est construite tout seul, sans confisquer à ses propres fins les impôts des contribuables. C’est pourtant lui que je persistais à voir comme le signe inéluctable d’un système économique pourri.

Quelque chose en moi, malgré moi, se révoltait de voir des beaufs avoir tant d’argent, qui devenait par là indécent, illégitime.

C’est sans doute que je suis trop proche d’eux, culturellement, et que je ne peux prendre le recul nécessaire pour les regarder avec un oeil apaisé et bienveillant.

Football et service public

Si on me disait, toi qui est si malin, vas-y, invente-nous des émissions de télé de service public, qui ne coûtent pas un rond, qui fassent de l’audience et qui ne soient pas du sous-TF1, voilà ce que je dirais.

Je créerais une émission de football. Le football, c’est attractif, il y a même un sociologue qui a écrit tout un chapitre sur le fait que la ligue 1 était « trop passionnante ». Aujourd’hui, le football est traité de la manière la plus misérable par notre télévision. Ils font une course absurde à qui aura le droit d’exclusivité sur tel ou tel match, tel ou tel championnat. Evidemment, avec les prix délirants des droits TV, le service public n’est pas compétitif, et c’est très bien comme cela.

Répartissons le travail. Je propose une émission qui entre dans le détail technique du football. Qui fasse des analyses détaillées d’actions de jeu, de séquences, de matches entiers, pourquoi pas ? Une émission qui rappelle, rediffuse et commente des matches classiques de l’histoire. Je suis sûr que les gens de l’âge de Benzema n’ont jamais vu in extenso la demie finale de Séville 1982. Pour ma part, je n’ai jamais vu, et n’ai aucun souvenir de l’épopée des Verts, des poteaux carrés et du football pratiqué avant les années 1980.

Il faut traiter les matches comme des oeuvres, des performances, qui ont leur grammaire et leur beauté propre. Il faut les rediffuser comme on le fait des films de cinéma. Quand je travaillais dans le restaurant Freemans of Dublin, je prenais mes poses en compagnie d’un collègue bordelais qui me parlait de foot de la manière la plus esthétique qui soit, sans dire une seule fois le mot « beau ». Il parlait de lignes, d’espaces, de positionnements. Comment, quand on est latéral, se créer un espace ? Ou au contraire, comment « bloquer les couloirs » ? Comment les lignes de joueurs se resserrent, dans l’équipe italienne, pour former un bloc inexpugnable, et comment au contraire les lignes se déploient pour « occuper l’espace », et « créer de la profondeur », « jouer en profondeur » ? C’est de l’esthétique pure et dure, que voulez-vous de mieux ?

Lignes, espaces, figures, profondeur, nous sommes dans l’histoire de l’art.

Attaque, défense, tactique, nous sommes dans la stratégie militaire, et l’histoire de la guerre.

Clubs ouvriers, clubs catholiques, clubs des capitales, clubs du roi, clubs résistants, nous sommes dans l’ethnologie.

N’y a-t-il pas là assez pour faire des émissions de télé inoubliables ? Avec qui, me direz-vous ? Pour la forme et la rigolade, je dis : reprenons Thierry Roland, qui passera les plats avec brio à des techniciens subtils. Ces techniciens, nous les prendrons dans les centres de formation, de Clairefontaine ou d’ailleurs. Formateurs de joueurs, formateurs d’entraîneurs, ces gens-là nous feront des analyses détaillées, images à l’appui et avec tous les arrêts sur image, et effets visuels nécessaires pour la compréhension du grand public. Nous recruterons aussi de superbes femmes car elles aussi ont des choses à dire. Et puis il ne manque pas de journalistes sportifs de talent, sous employés et sous payés, qui se feront une joie de creuser des questions, d’approfondir les débats et les connaissances.

Nous provoquerons ainsi un tournant dans l’histoire du football, comme celui qu’a connu l’histoire du cinéma avec l’émergence de la cinéphilie. Et dans cent ans, ces émissions seront toujours étudiées, comme aujourd’hui celles de Pierre-André Boutang sur la littérature.

Les futurs contingents du président Sarkozy

Je ne comprends pas les anti-sarkozystes qui veulent absolument réduire le temps de parole du président dans les médias. Il faut croire que la haine rend aveugle. Il est pourtant clair que plus Sarkozy se montre, plus il parle, plus il est impopulaire.

S’il s’absentait des médias, outre qu’on rigolerait peut-être un peu moins, sa courbe de popularité remonterait, car par son simple silence, il reprendrait de la hauteur aux yeux du peuple. Nous, le peuple, il nous en faut peu pour trouver un dirigeant noble : qu’il se taise, qu’il bouge peu.

Je dis, qu’on le laisse parler, qu’on le laisse brasser. D’abord, cela nous divertit, et puis il se casse la figure tout seul. Car les Français ne l’ont jamais beaucoup aimé, et ne l’aimeront jamais vraiment, ils ne se reconnaîtront jamais en lui. On le voit, même les nouveaux riches, même les types un peu bling bling, ils ne se projettent pas en Sarkozy. Il n’y a guère que quelques expatriés, qui croient comprendre le monde sous prétexte qu’ils promènent leur ignorance hors de France – et j’en sais de quoi je parle –, qui gardent une certaine foi en ses réformes.

Une autre raison fait que je m’oppose à la comptabilisation de son temps de parole. Il serait dommageable que le président de la république soit réduit à son rôle de leader de parti politique. Il l’est, c’est entendu, De Gaulle était leader des gaullistes, Mitterrand régnait sur les socialistes, etc. Mais tous incarnaient plus ou moins l’ensemble de la communauté nationale. C’était évident pour Chirac à l’époque de la guerre en Irak, ou de ses discours reconnaissant les crimes de l’Etat français. C’est moins évident avec l’actuel président qui s’y entend comme une chèvre pour susciter de l’adhésion, mais ne légiférons pas à la hâte. Tous les présidents ne seront peut-être pas des agités de la com, et lui aussi pourra peut-être, un jour, incarner autre chose que lui-même. Laissons-lui le bénéfice, non pas du doute, mais, si je puis me permettre, des futurs contingents.

Laissons le président parler comme il l’entend, que diable, et cessons de vouloir tout compter, tout contrôler. Je doute que ce soit en encadrant à la seconde près les paroles des uns et des autres qu’on rendra notre démocratie plus saine et plus vigoureuse.

Dialogue américain

Je découvre depuis peu la série américaine The Sopranos.

Qu’on ne s’y trompe pas, ce qui se passe à la télévision américaine est depuis au moins dix ans plus intéressant que ce qui se passe dans le cinéma. Un nombre impressionnant de créateurs extraordinaires trouvent à la télévision des financements que le cinéma ne veut plus donner qu’à quelques légendes (Scorsese, Tarantino, et quelques autres). La série télé est donc le nouveau genre dramatique, c’est là que des expériences narratives se font, c’est là que les Américains travaillent leur société, leurs valeurs, leurs croyances, leurs peurs.

En plus d’être « bien faites » (mais n’importe quoi peut être bien fait, une publicité, un crime) elles sont extrêmement drôles et étranges à la fois. Elles désarment le téléspectateur par leur intelligence, leur profondeur, leur faculté à nous questionner.

Je les ai découvertes en Chine, à Nankin, où les dvd pirates coûtent sept centimes d’euros. J’ai rempli des soirées d’hiver avec des histoires politiques, familiales, funéraires, où les personnages sont tous plus fucked up les uns que les autres.

Le scénariste David Chase a donc créé The Sopranos, dont le héro est un gangster dépressif. Il faut aller chercher une idée comme celle-là. Il tue des mecs, il en torture d’autres, mais il prend du prozac et pleure dans son lit.

Toni Soprano est à la tête d’un réseau mafieux redoutable. Parallèlement à sa vie de gangster, il est mari et père de famille. Mais ses enfants lui causent du souci. Dans la scène retranscrite ici, son fils doit s’expliquer après avoir volé la voiture de sa mère et l’avoir sérieusement abîmée. Le gamin traverse une crise d’adolescence relativement existentielle.  

Le gamin : C’est pas de ma faute !

La mère : Tu aurais pu tuer les filles dans la voiture.

Le gamin : Ca, ça aurait été intéressant.

La mère : Quoi ? Qu’est-ce que tu as dit ?

Le gamin : La mort montre l’ultime absurdité de la vie.

Le père : Attends, qu’est-ce que c’est que ça. Tu veux me mettre à bout, c’est ça ? Parce que je suis à deux doigts de te balancer par la fenêtre !

Le gamin : Tu vois, c’est ce que je disais. La vie est absurde.

La mère : Ne dis pas ça ! Dieu te pardonne.

Le gamin : Dieu est mort.

Le père : Eh !

La mère : D’où ça sort, ça ?

Le père : C’est à l’école qu’on t’a appris cette merde ?

La sœur du gamin entre et se sert un soda dans le réfrigérateur.

La sœur du gamin : On lui fait étudier L’étranger. Vous croyez que l’éducation nous sert à gagner de l’argent ? C’est ça l’éducation.

Le gamin : Est-ce que vous pensez parfois : « Pourquoi nous sommes nés ? »

La sœur du gamin : Mme de Staël a dit : « Dans la vie, les hommes doivent choisir entre la souffrance et l’ennui. »

Le père : Va dans ta chambre.

La fille se retire.

Le gamin : Non, je suis sérieux. Pourquoi on est né ?

Les parents sont décontenancés.

La mère : Nous sommes nés à cause d’Adam et Eve… Voilà pourquoi. Maintenant, va dans ta chambre et va faire tes maths.

Le gamin : L’algèbre ? C’est ce qu’il y a de plus ennuyeux.

Le père : L’autre choix, c’est la souffrance, tu veux commencer maintenant ? (Il crie) Bouge ton cul !

Le gamin se retire.  

Dieudonné et les « nouveaux médias »

Je regarde beaucoup Youtube, ces derniers temps, pour remplacer la télévision française qui, d’ordinaire, ne me manque nullement. Je me concocte mes programmes télé, en fonction de mes envies et de ce qui est proposé par le site lui-même. Des variétés, de la chanson populaire, des comiques, des émissions scandaleuses, des résumés de match de foot. Des images de lesbiennes, des images d’intellectuels. Des filles qui s’exhibent à leur table de travail, ou sur des lits grinçants, sans que je comprenne vraiment leur motivation à faire cela.

Et soudain, je suis tombé sur un cas qui ne m’avait jamais intéressé : le cas Dieudonné. Jusqu’à présent, j’avais été confortablement influencé par les médias, qui me disaient que Dieudonné était devenu antisémite, qu’il n’était même plus drôle, qu’il cherchait à conserver une présence médiatique en déversant des paroles abjectes, provocantes et incitant à la haine raciale. Or, sur Youtube, on voit d’un côté ses sketchs, et de l’autre ses interventions dans des émissions, ainsi, surtout, que les interventions d’individus révoltés par l’attitude du comique, déterminés à détourner le public de sa mauvaise influence.

Intrigué, je regarde beaucoup de ses sketchs et je n’y vois rien d’abject. Je me dis que c’est moi qui suis con, qu’il doit me manquer une case pour ne pas voir l’évidence. Tous ces gens, ces consciences morales que sont BHL, Philippe Val, Joey Starr, Thierry Ardisson, Guy Birrenbaum (le diable si je sais qui est ce dernier), ne peuvent pas ne raconter que des salades en même temps sur le même sujet.

Je continue mes visionnages et qu’est-ce que je vois ? Je vois un homme, seul sur scène, qui non seulement n’a pas cessé d’être drôle mais dont le talent a été décuplé par la violence des réactions exprimées contre lui. Il rigole de choses difficiles, parfois avec maladresse ou lourdeur, mais tout de même : y a-t-il d’autres comiques qui ont osé se moquer des islamistes aviateurs du 11 septembre ? Il en a fait un sketch qui montre une réunion de chantier, animée par un grand mufti contremaître, petit chef bonimenteur, dirigeant une équipe de bras cassés. Pour ceux qui ont travaillé sur des chantiers et dans des usines, le jeu d’acteur et le texte de Dieudonné sont très réussis. Il se moque de l’islamisme, mais le spectateur n’en conclut pas que tous les musulmans sont des terroristes. Même chose avec les vannes concernant les juifs, les noirs, les catholiques, les franchouillards, etc.

Je ne prétends pas être très informé. En fait, c’est le contraire, mon information sur le sujet est strictement limitée à ce qu’en montre Youtube. On l’y voit donc contrefaire un extrémiste israélien sur France3, parler de sa visite au meeting de Le Pen, jouer son propre rôle sur scène, et incarner toutes sortes de personnages. On y entend aussi, largement, ses détracteurs. Curieusement, on n’y voit personne, mais personne, le défendre le moins du monde. Il ne manque pourtant pas de gens pour défendre des écrivains sulfureux, comme Céline, Renaud Camus ou J.-E. Nabe, mais Dieudonné, personne ne prend sa défense, ou personne ne met en ligne sur Youtube les défenses dont il bénéficie. Il semble être au-delà de tout, avoir franchi la ligne de l’inacceptable, sans que je sache, pour ma part, ce qui justifie ce traitement. Je peux comprendre qu’on ne l’aime pas, qu’on le critique, qu’on le déteste, qu’on polémique à son sujet, mais je ne comprends pas qu’on l’exclue à ce point des médias traditionnels.

Il reste les « nouveaux médias », les sites internet et Youtube en particulier, où chacun a le droit de mettre en ligne le document qui prouverait à la face du monde que Dieudonné est un salaud absolu, à qui il faut retirer les micro et les caméras. Pour l’instant, personne ne l’a fait.

Vue de loin (à la fois de l’étranger et d’internet), cette affaire donne une image déplorable des médias en France. Une image où l’on insulte des gens sans qu’ils soient là pour se défendre, où la liberté d’expression semble compromise. Où la « fabrique du consentement », pour reprendre l’expression de Chomsky, est en pleine bourre et contrôlée par des hommes riches, qui n’ont aucune idée de la manière dont les gens vivent, dont les gens parlent, dans les bistrots, dans les usines, dans les bureaux. Cela explique peut-être le succès de Le Pen dans les classes populaires, la faiblesse intellectuelle de la France d’aujourd’hui, le rejet inconditionnel des blogs et de l’internet par les mêmes BHL, Philippe Val, et autres Richard Millet, rejet partagé par les patrons de journaux, les producteurs, les éditeurs et les gens qui sentent peut-être leur puissance et leur rôle social menacés par cette barbarie nouvelle d’opinions exprimées sans leur contrôle.

Des mots que je n’avais jamais employés auparavant me sont venus à l’esprit, devant toutes ces vidéos que je regardais sur internet : pensée unique, bien pensants, la « bien pensance ». Et pour la première fois, j’ai pensé très fort aux Anglo-saxons qui nous disent qu’on est moins libre en France que chez eux.