Des Saoudiens moins « élitaires » que d’autres

Les Saoudiens souffrent d’une réputation qui ne reflète pas toujours la réalité de leur personnalité. Dans les pays du Golfe persique, notamment en Oman, les stéréotypes abondent. Les Omanais, perçus comme paisibles et agréables, tendent à opposer cette image à celle des Saoudiens, souvent qualifiés d’arrogants ou de prétentieux. Cette perception repose sur plusieurs préjugés : la possession des lieux saints de l’islam, la richesse pétrolière ou encore un certain chauvinisme supposé.

Pourtant, une observation directe et prolongée des Saoudiens vient contredire cette caricature. Au contact, ils révèlent des traits similaires à ceux des Omanais : douceur dans le langage, politesse remarquable et respect profond dans les interactions humaines. Mais ce qui distingue l’Arabie Saoudite d’Oman, c’est la diversité sociale et culturelle, bien plus marquée dans le premier.

Cela a conduit Hajer, mon épouse, à dire que les Saoudiens « sont un peuple moins élitaire que les Omanais. »

Contrairement à Oman, où l’uniformité sociale et l’élégance vestimentaire prédominent, l’Arabie Saoudite expose un éventail plus large de classes sociales et de styles de vie. Les très riches restent souvent invisibles, laissant l’espace public dominé par des classes moyennes et populaires. Cette diversité s’exprime aussi dans les habits : des tenues traditionnelles soignées côtoient des apparences plus négligées, témoignant d’une société moins homogène que celle d’Oman.

Une réflexion partagée par Hajer est venue corroborer ce contraste. Observant un homme non loin de nous, elle m’a dit : « Celui-là est Saoudien, ça s’entend à sa façon de parler, mais il se comporte comme un Égyptien tout au plus. » À bon entendeur salut.

Riyadh, capitale renaissante aux quelques facettes

Notre voyage en Arabie Saoudite se poursuit dans la capitale, Riyadh. Chaque quartier semble raconter une histoire différente, avec des ambiances qui varient considérablement.

Le quartier des ambassades, Al Safarat, est un havre de tranquillité gardé par des policiers qui laissent passer les voitures au compte goutte aux deux seules portes d’entrée. Son architecture soignée s’inspire des traditions locales, tandis que son urbanisme met en avant des parcs, des passages piétons et des espaces verts. Pourtant, ce quartier conserve un caractère particulier, presque détaché, comme s’il n’était pas pleinement habité – une impression renforcée par son rôle diplomatique.

À l’opposé, le King Abdullah Financial District (K.A.F.D.) offre une vision ultramoderne de Riyadh. Ce quartier, surgissant presque de nulle part, est une véritable forêt de gratte-ciels audacieux. Plus ou moins piétonnier, il est parfait pour se promener ou boire un café parmi les hommes d’affaires. Avec ses tours impressionnantes il rappelle La Défense, à Paris, ou tout autre ville moderne qui veut son centre d’affaires.

Mon coup de cœur, cependant, reste Olaya et sa célèbre rue, Tahlia Street. Ce n’est pas son nom officiel, mais le surnom, signifiant “douceur” ou “sucrerie”, convient parfaitement. Bordée de cafés, de restaurants et de lieux de sortie, Tahlia Street est animée à toute heure. Ses larges trottoirs et pistes cyclables attirent non seulement les piétons mais aussi les amateurs de trottinettes.

La rue est marquée par deux phénomènes remarquables : d’un côté, un trafic automobile dense, où les conducteurs n’hésitent pas à patienter des heures aux croisements. De l’autre, une foule humaine, surtout de jeunes, qui envahit les lieux dès 22 ou 23 heures. Les cafés se remplissent de gens savourant des chocolats chauds, des cafés au lait et des pâtisseries jusqu’à très tard dans la nuit.

Un soir d’insomnie, j’ai décidé de me promener à 4 heures du matin. À ma grande surprise, Tahlia Street était encore bien vivante. Certes, il y avait moins de monde, mais les cafés restaient ouverts, témoignant de l’énergie nocturne qui caractérise ce quartier. Les femmes y sortent librement et, apparemment, c’est une nouveauté.

Al Balad : un vieux quartier réussi au cœur de Jeddah

Le sage précaire avec sa valise en Jeddah, après son pèlerinage à la Mecque. Photo (c) Hajer Nahdi, décembre 2024.

Al Balad, le quartier historique de Jeddah, est un trésor architectural et culturel qui évoque les « vieilles villes » médiévales de France ou encore les quartiers historiques d’Asie, souvent datant des XIXe et XXe siècles. Classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, ce quartier incarne un modèle exemplaire de restauration et de préservation.

Les bâtiments en bois, fragiles et précaires, sont patiemment restaurés par des artisans locaux et des artistes. Les détails des moucharabiehs, ces élégants treillis en bois, témoignent d’une esthétique à la fois fonctionnelle et poétique. Dans cet espace chargé d’histoire, la végétation occupe également une place importante : des arbres ombragent les ruelles et apportent une bouffée de fraîcheur bienvenue.

Les chats errants, emblèmes discrets du quartier, y sont non seulement tolérés, mais aussi nourris, contribuant à l’atmosphère conviviale et paisible des lieux.

Flâner dans les ruelles d’Al Balad, c’est se perdre avec plaisir dans un univers qui oscille entre les médinas d’Afrique du Nord et les quartiers culturels de Chine. Hajer et moi avons eu la chance de nous y égarer à deux reprises, savourant à chaque fois la réussite d’un quartier qui a su se mettre en scène de manière convaincante.

La ballade du sage précaire en balade à Al Balad

Pic arabique. Que dis-je ? C’est une péninsule !

Le livre de Mona Khazindar désigne Jeddah comme l’une des portes de l’Arabie. C’est en particulier la porte principale de la Mecque et les hommes entourés de serviette blanche y voisinent avec les femmes non voilées qui se promènent sur la corniche.

Jeddah fut longtemps la seule ville d’Arabie Saoudite ouverte aux étrangers et aux non-musulmans. Et en même temps la ville la plus remplie de pèlerins après la Mecque. Tout le monde passe par là, soit avant soit après le pèlerinage.

C’est un peu la Marseille de la péninsule arabique.

Omra pour Noël

Aujourd’hui, mon épouse Hajer et moi partons pour La Mecque. Pour Noël 2024, nous nous offrons le petit pèlerinage, l’Omra.

Nous avions déjà fait ce pèlerinage il y a cinq ans. C’était une expérience émouvante, dont je garde un souvenir de grande tendresse pour mon épouse et pour ma religion. À l’époque, j’en avais écrit quelques lignes dans un livre consacré au sultanat d’Oman, mais j’avais coupé la plupart de mon récit de pèlerinage pour ne pas égarer le lecteur. Je n’avais conservé que ce qui éclairait la réalité omanaise qui occupait le livre. Depuis, j’ai découvert la richesse des récits de Hajj, qui sont nombreux et variés.

Passer Noël à tourner autour de la Kaaba est une source de joie. Si le temps me le permet, je partagerai avec vous quelques impressions de cette circumambulation.

La tendresse des dromadaires de la province d’Al Jouf

L’effacement

J’ai signé un contrat de confidentialité. Cela signifie que je ne peux rien dire. Ni où je suis, ni ce que je fais. Ni pour qui je travaille, ni combien je gagne. Ni qui je suis, ni d’où je reçois mes ordres, ni comment je vais.

Je ne peux rien dire de comment les choses se passent, ni de qui je croise la route, ni de ce que je projette. Je ne peux pas expliquer ce que cela signifie, ce que cela change, ou ce que cela laisse intact.

Réflexions sur l’attentat religieux survenu au sultanat d’Oman

Comme beaucoup d’entre vous, j’ai été profondément attristé par la nouvelle de l’attentat qui a eu lieu près de la mosquée chiite du quartier Wadi Al-Khabir à Mascate. Ayant vécu dans ce pays, j’ai toujours été impressionné par la paix religieuse qui y régnait malgré une diversité musulmane notable.

Oman est un pays marqué par une majorité ibadite, une minorité sunnite significative, et une minorité chiite, restreinte mais néanmoins influente, surtout le long des côtes. J’ai exploré ces dynamiques dans mon livre Birkat al Mouz, où je décris notamment ma découverte du chiisme à travers cette mosquée récemment frappée par la tragédie.

Cependant, il est crucial de comprendre que cette paix religieuse n’a jamais été garantie, n’a même jamais été un donné de l’expérience omanaise. Mon expérience personnelle en est un témoignage. Lorsque j’ai voulu promouvoir les études ibadites à l’université de Nizwa, des pressions ont été exercées pour que j’abandonne ce projet. Les entretiens que je souhaitais mener sur l’ibadisme se sont heurtés à des refus, et j’ai appris que la police menait de nombreuses enquêtes et mettait en prison des individus pour prévenir des attaques.

La paix et l’hospitalité du peuple omanais sont indéniables. Pourtant, comme je l’explique dans mon livre de 2021, cette paix ne doit pas être vue de manière trop irénique. Les divisions profondes existent, et c’est peut-être la nature autoritaire du régime qui empêchait toute contestation religieuse.

Cette tragédie nous rappelle que la paix est fragile, même et surtout dans les régions où l’on fait profession d’être paisibles. C’est pourquoi le dernier chapitre de mon récit s’intitule « La Guerre ». On y lit cette scène où le narrateur va justement dans cette mosquée chiite avant le lever du soleil, et se rend compte après la prière qu’un vaisseau sur-armé mouille dans la corniche de Mascate et pointe son nez précisément sur la porte d’entrée du quartier chiite,

C’est un message que j’essaie d’envoyer aux voyageurs, aux touristes et aux chercheurs : continuez de visiter ce beau pays qu’est l’Oman, mais ne vous laissez pas influencer par les propagandes officielles ni par les discours marketing des professionnels du tourisme.

Migration et honte

Je n’ose pas parler des aventures de mon ami H. car son voyage est illégal, clandestin et nous met dans l’embarras. Après avoir traversé la méditerranée et avoir trouvé refuge en Italie, il envoyait des signaux contradictoires, prétendait avoir des amis qui l’aideraient.

Il a fini par venir chez nous car, probablement, ses amis n’existaient pas vraiment. Lui aussi avait honte d’être chez nous car nous avons essayé en vain de le dissuader d’émigrer. Quand il était à bout il disait « mais j’ai pleins d’amis en Europe, qu’est-ce que vous m’embêtez ! Je n’ai pas besoin de vous et pas besoin de vos conseils condescendants. Si je veux risquer ma vie pour aller voyager en Europe, vous ne pouvez rien faire contre cela ! » Honte à moi, qui n’ai jamais eu de frontière close devant moi, et dont les voyages n’ont jamais été qualifiés d’émigration, alors qu’ils l’étaient au même titre que ceux d’H.

Au final, depuis août 2023, date de sa traversée héroïque, ses « amis » semblaient avoir fondu au soleil.

Je n’en ai pas parlé sur ce blog car nous ne pouvons pas nous permettre d’être dans l’illégalité. Nous l’avons hébergé avec son compagnon de route, mais n’avons pas pu lui offrir l’hospitalité que nous voulions : nous sommes surveillés. Les voisins s’espionnent, les retraités nous dénoncent, les policiers viennent jusqu’à notre appartement pour effectuer des contrôles de routine. Nul doute que des gens se sont questionnés sur ces deux jeunes maghrébins qui faisaient des aller-retour dans notre immeuble.

H. devait absolument trouver un autre refuge et cela nous fait vivre dans un sentiment de honte. Il est alors parti dans une ville allemande où un centre de réfugiés l’a accepté. Nous sommes allés lui rendre visite dans cette ville. Il fallait lui apporter ses affaires parce que le voyage clandestin oblige à se déssaisir des sacs volumineux. Les sans papiers doivent avoir l’air d’habitants lambda qui se rendent au travail.

H. et moi avons passé la journée ensemble, tous les deux accompagnés par son compagnon de route et mon épouse. Nous leur avons offert le restaurant et des glaces, toujours un peu honteux de ne pas pouvoir faire plus. Et en même temps gênés du fait que nous ne pouvons et ne voulons pas approuver l’émigration illégale.

Ce serait plus facile de tenir un discours moral du type « ouvrez les frontières, laissez-les passer », mais nous ne serions pas honnêtes avec nous-mêmes si nous le tenions. Du coup nous ne savons pas que penser.

Sommes-nous dans le cas de figure d’Houria Bouteldja, qui exprime ainsi son inconfort moral ?

Mais une part de nous s’est embourgeoisée et défend ses petits privilèges d’indigènes aristocrates contre ces pouilleux de « blédards » qui forcent les portes de l’Europe et qui nous font honte.

Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous, p. 118.

Non, nous n’employons ni ce vocabulaire ni cette voie de mauvaise conscience. Nous sommes seulement dans une impasse de la pensée et de la raison pratique.