Mon dernier jour en Arabie saoudite…

… si Dieu le veut

Je vous écris depuis l’appartement de fonction que j’avais à Riyad pour pouvoir vivre et dormir lors de mes nombreuses missions en Arabie saoudite pour le compte du ministère de la Culture. Mes valises sont faites et j’attends Mohammed qui me conduira à la gare. Je tente d’éviter l’aéroport de Riyad, pour cause de bombardement yéménite, et je me rends donc en train dans la charmante ville de Buraidah, afin de me rendre à Munich dans quelques jours.

J’ai abandonné un certain nombre de choses accumulées pendant les trois ans de ma collaboration avec le ministère, et j’ai eu le plaisir d’en faire cadeaux à deux personnes qui me sont chères, dont j’ai trop peu parlé sur ce blog.

D’abord Mohammed, qui est un de mes grands amis et qui me soutient admirablement. Parfois, il me conduit, parfois il m’aide dans mes démarches. Il m’assiste et reçoit de ma part un peu d’argent. Et Sharifa, qui a elle aussi joué un rôle positif et souriant dans des tâches de la vie quotidienne.

Aujourd’hui, ils sont revenus tous les deux et se sont servi parmi tous les objets que j’ai dû acheter et que j’ai eu la flemme de vendre. Il y avait toutes sortes de choses pour la cuisine, le linge, le couchage : une myriade d’objets pour chacun.

La guitare que j’ai achetée ici, j’ai décidé de la garder et d’essayer de la prendre avec moi en Europe. Je crois qu’elle est de relativement bonne qualité.

Je me retrouve maintenant assez déprimé, mais uniquement parce que, pour moi, les déménagements sont des moments très stressants. Devoir mettre ses affaires en ordre et tout organiser, cela me chagrine beaucoup. Mais il est évident que ce sont aussi des moments extrêmement importants : ils permettent justement de remettre les choses en ordre, de se débarrasser de ce qui n’est pas nécessaire, de s’alléger et de partir le cœur un peu plus léger. C’est donc un stress positif, une déprime passagère qui est bonne pour la santé… cathartique en quelque sorte.

Surtout, nous avons rempli la voiture de Mohammed avec tous ces objets que j’ai donné. Je ne savais même pas qu’ils pouvaient intéresser quelqu’un. J’étais surpris et heureux de voir que d’autres personnes les désiraient. Voir notamment le sourire de Sharifa dans la voiture de Mohammed, au moment où ils sont partis, m’a réchauffé le cœur.

Elle me disait : « Oui, ça, ça pourrait être bien pour une de mes filles. Ça, ça pourrait être bien pour mon mari. Ça, oui, ça non… »

Mohammed, lui, a décidé de prendre beaucoup de choses, mais pas pour sa propre famille, car je connais son appartement, il est déjà complètement équipé. Il y vit avec ses enfants, sa belle-fille et ses petits-enfants. Sa femme est décédée l’an dernier. Il vit donc dans une situation familiale assez complète.

Mohammed va surtout redistribuer les choses qu’il a prises chez moi à sa propre communauté, ou à des gens qu’il considère comme étant dans le besoin. Cela le remplit de joie et lui donne un statut de pouvoir disposer d’un ensemble d’objets à distribuer comme des cadeaux.

Cela m’a fait encore une fois penser au chef nambikwara chez Lévi-Strauss, dont l’un des rôles principaux est précisément de distribuer des cadeaux.

Cela me remonte donc le moral de voir que des choses que j’ai accumulées soient utiles à des gens qui sont peut-être dans le besoin, peut-être pas, mais auprès desquels elles vont en tout cas circuler. Elles vont rejoindre les communautés du sous-continent indien ou d’Afrique, puisque Sharifa est érythréenne et Mohammed pakistanais.

Ibrahim Nahdi à Riyad, et son roman à venir

J’ai pris un café avec Ibrahim dans un établissement de la rue Tahlia, qui est pour nous une sorte de quartier général. Nous nous y retrouvons une fois par mois pour faire le point sur la situation de la culture, des affaires internationales et des problèmes familiaux.

Ibrahim Nahdi est un intellectuel arabe assez typique des intellectuels arabe que j’imagine : très féru de lectures abstraites, jamais méprisant pour la religion mais assez libéral dans sa pratique de l’islam, et en même temps très poétique dans son expression.

Il veut me demander quelque chose de délicat. « C’est peut-être la dernière fois que je te vois en Arabie. Je suis en train d’écrire un roman et un de mes personnages te ressemble beaucoup. »

Cela me paraît plus flatteur que délicat. Le sage précaire aurait donc inspiré un auteur arabe ? Même si le personnage est un sale type dans le roman, je suis preneur et ravi.

« Es-tu d’accord pour que mon personnage s’appelle Guillaume ? » Je suis parfaitement d’accord, avec plaisir.

« Tu ne m’en voudras pas, même s’il est un peu risible par moments ? »

Un peu risible ?

« Un peu original. Un genre de mec français qui fait du vélo à Riyad, alors qu’il a plus de 50 ans et qu’il fait plus de 50 degrés. »

Ah, risible dans ce sens…

Franchement, Ibrahim, risible dans tous les sens que tu veux. Fais de moi le personnage que tu veux. Si penser à moi t’inspire un personnage intéressant, même s’il est négatif et antipathique, je ne t’en voudrai jamais.

Bientôt sur les tables de vos librairies, donc, un roman francophone saoudien où la sagesse précaire aura une place de choix.

Ici commence le royaume : Virgile Gémonet et Ibrahim Nahdi en opération à Riyad

Le livre est sorti il y a quelques semaines, et je n’ai pas encore eu l’occasion de le tenir entre mes mains. J’aurais pourtant quelques mots à en dire, puisque j’ai assisté en partie à son élaboration. Ici commence le royaume est d’abord un livre de photographies de Virgil Gémonet, accompagné d’un texte d’Ibrahim Nahdi. Deux hommes que j’ai eu le plaisir de rencontrer à Riyad, et dont la collaboration m’a semblé peu probable mais dont le résultat est particulièrement intéressant.

Virgile Gémonet est un excellent artiste visuel et documentariste, doté d’une personnalité aussi chaleureuse qu’attachante. C’est un homme énergique, curieux, qui sait fouiller une ville et qui aime rencontrer des inconnus. Il sait se promener et regarder ; là où d’autres restent dans leur chambre d’hôtel où se limitent aux lieux culturels, lui sait chercher des détails auxquels personne ne prête attention, et il y trouve des images.

Riyad se prêtait bien à cet exercice. La capitale saoudienne reste une ville relativement peu connue et peu aimée. Elle n’a ni le pouvoir de fascination de Dubaï, ni l’harmonie de Mascate, ni l’opulence de Doha, ni la beauté historique des vieilles villes yéménites. Elle ne bénéficie pas non plus d’un imaginaire visuel aussi solidement établi que les grandes métropoles américaines, dont nous connaissons les rues avant même d’y avoir mis les pieds, tant le cinéma a façonné notre regard.

C’est précisément ce qui rend Riyad intéressante. On peut y arriver sans trop savoir ce qu’on est censé voir. La ville n’est pas encore enfermée dans une série de clichés qui en détermineraient à l’avance la perception. Elle attend, en quelque sorte, qu’un regard lui donne une forme. Pour un photographe, c’est une situation assez précieuse : il ne s’agit pas de sublimer une image connue mais de l’ « inventer », comme on invente un trésor.

Gémonet s’est livré à ce travail avec une grande liberté. Ses photographies explorent les visages, les lignes architecturales, les compositions géométriques, les matières et le grain de la couleur. Il joue avec les formes, les répétitions, les contrastes. Certaines images semblent se concentrer sur une ligne, d’autres sur une texture, d’autres sur la puissance des regards d’un visage voilé. Son travail de sérigraphie participe à cette recherche. Il ne s’agit pas simplement de photographier Riyad, de rapporter des souvenirs ou de documenter une ville en pleine transformation. Il s’agit de produire un regard.

C’est à partir de là qu’intervient Ibrahim Nahdi, dont le texte m’a dérouté, donc intéressé. Je reviendrai un jour plus longuement sur cet écrivain, dont j’aime autant la personnalité que la trajectoire. Ibrahim est francophone, anglophone et arabophone. Il écrit dans ces trois langues avec une aisance similaire. On pourrait le croire saoudien tant Riyad est au centre de son existence, et pourtant ses parents sont français et tunisiens. Il possède ainsi plusieurs héritages culturels, auxquels s’ajoute une connaissance intime de la société saoudienne. Cette pluralité n’est pas chez lui une affaire de théorie ou d’identité affichée : elle constitue sa manière d’habiter le monde.

J’ai moi-même assisté à une partie de la rencontre entre les deux hommes. Ibrahim avait rencontré Virgile dans un café de Riyad, et je les ai rejoints à cette occasion. Il y avait quelque chose d’assez réjouissant à voir ces deux personnalités, très différentes l’une de l’autre, chercher une manière de travailler ensemble. Ibrahim aurait pu se contenter de commenter les photographies, d’expliquer ce que l’on voit, de proposer une succession de textes correspondant aux différentes images. Il a choisi une autre voie.

Il s’est arrêté sur le prénom du photographe : Virgile. Et ce prénom lui a ouvert tout un espace littéraire.

Virgile, c’est d’abord le poète latin, l’auteur des Bucoliques et de l’Énéide. Mais c’est aussi le guide de Dante dans la Divine Comédie, celui qui accompagne le poète florentin à travers l’Enfer et le Purgatoire, avant que d’autres guides ne le conduisent au Paradis. Or, dans le Riyad d’aujourd’hui, les rôles se trouvent inversés : c’est Ibrahim qui accompagne Virgile dans la ville. L’écrivain devient le guide du photographe, et Riyad prend, avec un peu d’imagination, la place d’un nouvel au-delà à explorer.

Le rapprochement est amusant, et Ibrahim ne se prive pas de jouer avec lui. Comment ne pas penser à Abū al-ʿAlāʾ al-Maʿarrī, le grand écrivain arabe du XIe siècle, et à sa Risālat al-Ghufrān, l’Épître du pardon ? Dans ce texte extraordinaire, composé plusieurs siècles avant la Divine Comédie, le lecteur découvre lui aussi un voyage dans l’autre monde, où les figures de la tradition littéraire et religieuse sont mises en scène avec une liberté et une ironie remarquables. L’existence d’une influence directe sur Dante ne fait aucun doute pour Ibrahim Nahdi, qui en tire une méditation à érudite.

Il y a une autre dimension dans ce texte, qui commente plus discrètement les photos. Les images de Virgile procèdent volontiers par catégories : des lignes, des visages, des formes architecturales, des éléments urbains qui se répètent et se répondent. Le regard organise le réel, le découpe, le classe, cherche des régularités. Ibrahim a choisi de faire écho à cette démarche en inventant un narrateur qui, lui aussi, ne peut s’empêcher de classer le monde. Il invente des catégories, puis des sous-catégories, puis des subdivisions supplémentaires, appliquant à peu près à tout ce qui l’entoure une manie classificatoire qui confine à la folie.

Lorsque j’aurai enfin reçu l’ouvrage, je pourrai vous en montrer quelques photographies et vous en parler plus concrètement. En attendant, Ici commence le royaume mérite déjà que l’on s’y intéresse : pour le regard singulier que Virgile Gémonet pose sur Riyad, et pour la façon dont Ibrahim Nahdi transforme une promenade dans la capitale saoudienne en une petite aventure littéraire, entre Dante, al-Maʿarrī et la manie de vouloir mettre le monde en catégories.

Claude Iverné dans un taxi saoudien

Quel bonheur de travailler sur des œuvres d’art, des récits et des théories.

Je n’en reviens toujours pas que l’on puisse être privilégié au point de s’occuper d’images, de mots, de recherches et de visions.

Je rejoignais des amis au restaurant et devais leur rendre ces publications du photographe Claude Iverné. Avant de me séparer de ces livres, je les ai lus et feuilletés une dernière fois.

Iverné est un grand voyageur et un excellent connaisseur du Soudan. Il est en train de coopérer avec les musées d’Arabie Saoudite donc l’avenir dira s’il documentera le royaume avec la même profondeur que le pays africain.

Il m’a raconté comment, au milieu du chemin de la vie, il a tout quitté, la mode, les paillettes et Paris, pour aller dans un des pays les déshérités du monde et s’y installer durablement.

Depuis son retour en France, Iverné a créé des structures de recherche, d’archives et de publication, afin de faire plus de lumière sur le Soudan.

Et la lumière, un coup d’œil sur les images que je partage ici suffit pour se convaincre qu’il s’y connaît.

Des catalogues de musée

Le travail sur les catalogues de musée dans lequel je suis investi depuis quelques années me réjouit d’autant plus que, de retour dans mon logement cévenol, j’ai fouillé un peu dans ma bibliothèque et retrouvé les catalogues des expositions et des biennales d’art contemporain auxquelles j’ai travaillé dans les années 1990. J’étais estomaqué. Je suis bien contraint de le reconnaître : nous ne jouons pas dans la même catégorie, nous les Lyonnais de la Biennale de 1997, et nous les Saoudiens des musées de 2026.

Je me souviens d’avoir été déjà relativement déçu par ces livres à l’époque de ma carrière lyonnaise. Je les trouvais parfois pauvres, malgré les moyens considérables qui étaient engagés dans les grandes expositions internationales d’art contemporain.

Je pense en particulier du livre qui accompagnait la monographie de l’artiste américaine Ann Hamilton. Cette exposition sur trois étages m’avait bouleversé et j’avais développé de nombreuses théories à force de faire des visites guidées pour les publics de tous les âges. Le catalogue, en regard, était pauvre et prétentieux. Le conservateur, Thierry Raspail, s’était contenté de faire appel à de présumés spécialistes, profs de fac ou journalistes, pour écrire des essais abscons sans force. J’avais été meurtri.

Mais, trente ans plus tard, la comparaison est devenue presque vertigineuse. Les catalogues que l’on produit aujourd’hui en Arabie Saoudite, même lorsqu’ils présentent des défauts, même lorsqu’on peut discuter certains choix éditoriaux ou scientifiques, sont infiniment plus ambitieux. Ils sont plus riches, plus documentés, beaucoup mieux imprimés et, surtout, réalisés avec un niveau de professionnalisme qui me frappe.

Alors, sur mes étagères et en feuilletant mes vieux catalogues du siècle dernier, je mesure le chemin parcouru. Il ne s’agit pas d’une question de papier, de photographie ou de qualité d’impression. Je songe à une autre conception du livre de musée que nous devons mettre en place : plus ambitieuse, plus internationale, plus soucieuse de produire autour d’une collection un véritable espace de recherche et de réflexion.

Grande émotion au Black Gold Museum, le musée du pétrole d’Arabie Saoudite

J’ai découvert aujourd’hui un nouveau musée que l’Arabie saoudite vient d’inaugurer : le Black Gold Museum (BGM), un musée d’art contemporain entièrement consacré à l’or noir, le pétrole.

Installé dans une architecture spectaculaire signée Zaha Hadid, le musée s’inscrit dans un vaste complexe dédié aux questions énergétiques, à proximité du ministère de l’Énergie. Situé non loin de l’aéroport, il n’est ni central ni particulièrement ancré dans un tissu urbain vivant. Ce positionnement est révélateur : le musée semble s’adresser moins aux publics locaux ou scolaires qu’à un public international de passage.

Dès lors, une intuition s’impose : ce musée n’est pas un miroir, mais une plateforme. Il ne cherche pas tant à raconter une histoire nationale qu’à adresser un message au monde.

Le parcours est structuré en quatre grandes séquences, qui pourraient correspondre aux étapes d’une histoire d’amour entre l’homme et le pétrole : la rencontre, le rêve, le doute et la vision (la vision du futur, genre « et maintenant où allons-nous ? »).

ENCOUNTER

La première partie, la rencontre, est l’une des plus belles. Elle propose une approche méditative de la découverte du pétrole, de son origine, et de la manière dont l’humanité est entrée en relation avec cette matière. Les œuvres y sont d’une grande délicatesse, contemplatives et puissantes.

DREAM

Puis vient le rêve. Ici, le ton change radicalement : le pétrole devient promesse, moteur d’un imaginaire foisonnant. Couleurs acidulées, voitures, vitesse, plastique, expansion du modèle américain.

Tout un XXe siècle s’y déploie dans une forme d’ivresse visuelle. L’ensemble est séduisant, mais traversé d’une ironie discrète.

DOUBT

Le troisième espace, « le doute », constitue un véritable basculement. C’est un étage sombre, et le musée se mue en caverne étouffante. L’histoire d’amour se transforme en relation toxique : pollution, dépendance, finitude des ressources. Les œuvres sont dures, parfois violentes.

Et c’est là que le musée surprend profondément : il assume une lucidité critique forte. Le message est clair : les enjeux et les conséquences du pétrole ne sont pas esquivés.

VISION

Enfin, la « vision » au dernier étage vient clore le parcours. Plus apaisée, cette dernière section propose une réflexion ouverte sur l’avenir. Ni franchement optimiste ni totalement pessimiste, elle laisse le visiteur dans un état de suspension, invitant à penser plutôt qu’à conclure.

Le projet a été porté par un commissaire français, et s’inscrit dans une dynamique plus large incarnée par muséographes saoudiens déjà engagés dans le développement d’institutions culturelles majeures. Avec ce musée, comme avec le Musée de la Mer Rouge dont j’ai déjà parlé ici, se dessine un geste muséal radical, à la fois politique, éducatif et culturel.

Sortir du pétrole et des embouteillages

Le Black Gold Museum apparaît ainsi comme un outil puissant : un lieu de narration terrestre, qui concerne l’humanité entière, mais aussi un espace d’éducation pour les Saoudiens qui veulent développer leurs connaissances en art contemporain.

Et pourtant, en quittant le musée en fin de journée, une expérience très concrète vient prolonger la réflexion. Pris dans des embouteillages interminables pour rejoindre le centre-ville, deux heures pour parcourir quelques kilomètres, difficile de ne pas repenser à la partie du « doute », au premier étage du BGM. Difficile de ne pas songer à cette dépendance au pétrole, à ses conséquences, à son omniprésence, quand on fait du surplace environné par des milliers et des milliers de voitures faites et pensées pour être des bolides.

Et une question s’impose pour tous les visiteurs qui retournent à l’aéroport ou qui foncent dans les embouteillages sans fin : n’est-il pas temps, en effet, de changer de modèle ?

Bloqué à Riyad le jour de l’Aïd

Je suis toujours à Riyad, en Arabie saoudite, et le vol prévu pour mon retour en Europe a été annulé. Je pense donc à mon avenir en cherchant concrètement ce que je peux faire pour partir d’ici et rejoindre ma femme à Munich.

Bloqué loin de chez moi par la guerre, je pense automatiquement à la nécessité pour la sagesse précaire de fuir le monde pour aller faire un jardin. Toute cette agitation dans les aéroports, ces incertitudes, me ramènent à une intuition que j’ai depuis longtemps. Cela fait déjà depuis 2008 ou 2009 que j’évoque sur ce blog l’idée d’un affrontement majeur entre les États-Unis et la Chine. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que nous sommes entrés dans une phase de conflit mondial qui ne dit pas encore son nom, mais qui se manifeste par différentes zones de tension.

Dans ce contexte, les tensions entre l’Iran, les pays du Golfe, Israël et les États-Unis s’inscrivent dans un mouvement plus large. Et parmi les conséquences possibles, il y a des questions très concrètes comme l’accès à l’eau. De plus en plus de médias évoquent des difficultés d’approvisionnement en eau potable.

Tout cela renforce chez moi une conviction personnelle : il faut se recentrer sur ses proches et sur un ancrage territorial concret. Depuis plus de dix ans, j’ai acheté un terrain à Aiguebonne, dans les Cévennes, avec cette idée en tête. C’est un lieu isolé, mais accessible, avec de l’eau grâce à une source. Ce n’est pas un lieu de repli au sens défensif ou survivaliste.

L’idée n’est pas de se cacher ni de se préparer à affronter des ennemis. L’idée est de créer un espace de vie simple et beau, un lieu où l’on peut accueillir la famille et les amis. Il ne faut pas se crisper sur ce que l’on possède ni se refermer sur soi-même. Il faut au contraire construire quelque chose qui s’ouvre amplement sur ses affinités électives, cultiver un terrain, faire un jardin.

Un jardin, ce n’est pas seulement pour produire. C’est un espace de jeu, un lieu de respiration, un endroit où peuvent se développer l’amitié, les échanges et une certaine forme de vie commune. C’est une manière de rester humain dans un contexte qui peut devenir de plus en plus tendu. Je nous vois d’ici lire des livres à l’ombre de mes arbres fruitiers, composer des salades et des airs de guitare, nous baigner dans le bassin de mon terrain pour nous rafraichir pendant la canicule.

Je pense à tout cela aujourd’hui, interdit de mouvement, le jour de l’Aïd 2026.

En ce jour d’Aïd, je souhaite une bonne fête à tous les musulmans de la Précarité du Sage, ainsi qu’à tous ceux qui ne sont pas musulmans.

Et pour les Lyonnais qui ont vu perdre l’OL hier contre un club espagnol qui ne le méritait pas, je dirais simplement : consolez-vous en cultivant votre jardin.

La nuit du ramadan

La nuit dernière, je me suis réveillé vers deux heures du matin. Cela m’arrive souvent pendant le ramadan. Mon rythme de sommeil change complètement.

Comme beaucoup de gens ici, je prends mon unique repas de la journée au moment de l’appel à la prière du coucher du soleil, la prière du maghreb. Après cette rupture du jeûne, je mange tranquillement, puis je lis quelques pages. Parfois je vais prier à la mosquée. Je parle un peu avec Hajer, qui est restée en Allemagne. Je lui dis souvent que je vais la rappeler bientôt… et, la plupart du temps, je m’endors avant d’avoir tenu ma promesse.

Pendant le ramadan, je m’endors parfois très tôt. La digestion de cet unique repas demande tant d’efforts à mon corps qu’il me met en stand by et éteint la lumière pour travailler tranquillement. Or ma nuit normale ne dépasse guère six heures. Résultat : vers deux heures ou deux heures et demie du matin, je suis parfaitement réveillé lorsque je me suis endormi vers 20 h 30.

Cette nuit-là, au lieu de rester chez moi, j’ai décidé de sortir. Car pendant le ramadan, une ville arabo-musulmane est beaucoup plus vivante la nuit que le jour.

Dès que l’on met le pied dans la rue, on le sent immédiatement. Les cafés sont ouverts, les restaurants aussi. De nombreux petits magasins et même certains supermarchés continuent leur activité. La lumière est douce, l’air est plus frais, et la ville possède une énergie très particulière.

Je suis parti marcher dans le quartier ouvrier de Umm al-Hamam.

La promenade a duré plus de deux heures.

Il y avait une vie tranquille dans les rues, une activité calme, jamais bruyante. Des gens assis devant les cafés, quelques familles attablées dans les restaurants, des groupes d’ouvriers discutant doucement autour d’un thé.

Ce qui m’a frappé le plus, ce sont les livreurs de pain. Beaucoup de Pakistanais transportaient d’impressionnantes piles de pains ronds, des galettes empilées sur leurs bras ou dans des caisses. Ils allaient probablement approvisionner des cantines, des petites échoppes ou préparer les repas de l’aube pour les ouvriers qui vivent ensemble dans les foyers.

Il y avait aussi de bonnes odeurs de nourriture dans l’air.

Du riz, du poulet grillé, des sauces épicées.

Je suis passé devant plusieurs restaurants. J’aurais pu me commander un petit dîner. Mais curieusement, la tentation n’était pas très forte. Je me suis dit que je n’avais pas vraiment envie de manger du poulet et du riz au milieu de la nuit. Alors j’ai continué à marcher.

Finalement, ce quartier d’Umm al-Hamam que je connais surtout pendant la journée s’est révélé extrêmement agréable la nuit.

Une ville calme, éclairée et conciliante.

Vers quatre heures et demie, je suis rentré chez moi.

Je me suis préparé un café. Non par gourmandise, mais par prudence : je savais que la journée sans caféine serait longue.

Pendant que je buvais, j’ai entendu l’appel à la prière de l’aube.

C’était le moment de faire une petite prière, puis d’aller prendre une douche.

Et enfin de me recoucher.

Le ramadan a cela de particulier : il transforme les jours et les nuits. Il déplace la vie.

Loin des bombes, dans le Golfe persique

Je me trouve en Arabie saoudite au moment où l’Iran bombarde les pays du Golfe, ce qui terrifie ma chère épouse restée au pays. Elle me demande de rentrer en Europe au plus vite mais je ne sens pas les choses ainsi.

Mon obsession par rapport aux états guerriers du monde n’a pas bougé depuis les débuts de ce blog : la guerre décisive, celle qui va mener à un grand cataclysme et à un nouvel ordre mondial est devant nous. C’est la grande confrontation qui se prépare entre la Chine et les États-Unis. Le reste n’est qu’une myriade de petits affrontements sans conséquences réelles. On peut y laisser sa peau bien sûr, et je ne suis pas à l’abri d’un drone perdu, ni des éclats d’explosion qui pourraient m’atteindre lorsque je suis sur mon vélo dans le quartier des ambassades de la capitale saoudienne.

L’autre jour, je roulais vers les bureaux de la commission des musées quand je me suis fait arrêter par la police saoudienne qui surveille les entrées dans le quartier diplomatique. Pourquoi ne vous arrêtez-vous pas, me disait-il ? Je ne m’arrête jamais, je travaille là-bas. Mais tous ces gens dans leur voiture travaillent dans ce quartier, vous voyez bien qu’ils s’arrêtent tous et qu’ils se font fouiller. Pardon, dis-je, je n’avais pas fait le rapprochement. Le rapprochement entre quoi et quoi ? Pardon, dis-je ? Bon, vos papiers.

Le supérieur des policiers vient me voir pour calmer son collègue excédé : l’ambassade américaine a été bombardée, vous n’êtes pas au courant ? Vous ne regardez pas les informations ? Désolé mais mon arabe est encore trop élémentaire et je ne comprends pas bien les nouvelles ici. Mais vous pourriez quand même regarder CNN !

Vous voyez l’ambiance.

Pour ma part, je crois que cette guerre va durer encore quelques jours ou quelques semaines puis que Trump va de nouveau renvoyer les Israéliens à la maison en leur promettant qu’on s’y remettra très bientôt. Mais que les USA ne peuvent pas éternellement payer les guerres immondes que veut mener Israel, sans en payer les conséquences dans les élections à venir.

Mais je m’égare. Ce n’est pas le rôle de La Précarité du Sage de fournir des analyses d’actualités au jour le jour. Le rôle de ce blog est de se maintenir loin des bombes et loin des déchirements de surface pour encourager ses lecteurs d’aller cultiver leur jardin.

Ce que signifie réellement être consultant

Cela fait bientôt deux ans que je suis consultant au sein du ministère de la culture d’Arabie saoudite. Je passe donc beaucoup de temps, paradoxalement, à la Bibliothèque nationale de Munich. J’y cherche des documents potentiellement utiles aux musées saoudiens en cours de développement. Je lis énormément et me plonge depuis quelques mois dans des travaux qui m’enthousiasment sur l’Arabie, en particulier sur les voyageurs arabes, turcs et européens qui ont parcouru la péninsule. Je cherche aussi des cartes anciennes, des images, des gravures, des photographies anciennes. Mon objectif est de repérer des documents susceptibles de servir à l’édification des musées régionaux d’Arabie saoudite, dans un pays qui est actuellement en train de se doter d’un vaste réseau muséal, sujet sur lequel je reviendrai plus tard.

Il paraît que je m’occupe de beaucoup de choses. C’est vrai. Et c’est précisément pour cette raison que je voudrais répondre ici à une question qui revient souvent : que veut dire être consultant ? C’est une question importante car il m’arrive régulièrement de contacter des personnes, par exemple pour participer à un catalogue de musée ou pour écrire un texte, et de recevoir en retour des réponses du type : « Peut-être, on verra, mais ce que je voudrais surtout, c’est être recruté comme consultant. » Le mot semble exercer une forme d’attraction particulière. Comme s’il désignait un statut plus qu’un travail, un titre qui recouvrirait une activité vague, ou même une fonction presque honorifique.

Beaucoup de gens imaginent que le consultant est payé pour assister à quelques réunions, donner des idées de temps en temps, et faire valoir une expertise acquise au cours de sa carrière. On me recrute effectivement comme consultant en raison de mon expérience dans les musées, de mon parcours dans le monde de l’éducation et de mes travaux de recherche. Je suis censé apporter à la commission des musées une expertise dans les domaines de la publication, de la recherche, de l’écriture, de la rédaction et de la relecture. Sur ce point, l’image n’est donc pas entièrement erronée.

Mais là où il y a une incompréhension majeure, c’est lorsque certains pensent qu’être consultant signifie donner des conseils, ou être présent sans réellement l’être. Beaucoup associent le mot à l’idée d’être consulté : on viendrait vous voir pour solliciter un avis, demander un contact, obtenir une validation ou une orientation générale. Dans cette représentation, le consultant serait une sorte de figure d’autorité intellectuelle, un intermédiaire d’influence, quelqu’un qui répond aux questions sans être impliqué dans la réalisation concrète des choses.

Ce type de rôle existe, mais il concerne surtout le monde de la haute politique ou des grandes affaires, où certaines personnalités se reconvertissent après avoir exercé de très hautes fonctions. Là, il est parfois question de réseaux, de carnets d’adresses, ou de simple présence symbolique. Ce n’est pas du tout la réalité du conseil dans la plupart des cas, et certainement pas dans le mien.

La réalité est beaucoup plus simple : quand on est consultant, on travaille beaucoup, et surtout, on fait, on fabrique, on exécute, on produit des choses qui seront souvent abandonnées et parfois adoptées. On ne se contente pas d’avoir des idées pour que d’autres les exécutent. Cela ne fonctionne jamais ainsi. Des idées, tout le monde en a. La différence, telle qu’elle est perçue par ceux qui vous recrutent, tient à la capacité à les mettre en œuvre, à savoir comment passer d’une intention à un résultat concret.

Pour ma part, je suis un consultant très transversal. J’insiste volontairement sur ce terme. J’écris, je travaille avec plusieurs départements de la commission, je circule beaucoup au sein du ministère de la Culture. Je suis un élément mobile, qui apporte non seulement un savoir-faire, mais aussi des propositions concrètes. Je révise des textes, je relis des documents, je fais des suggestions, j’évalue des productions. On me sollicite souvent parce que certains saoudiens, très compétents par ailleurs, n’ont pas nécessairement une formation approfondie en muséologie, en histoire de l’art, ou en études culturelles. Ils peuvent avoir du mal à juger la qualité intellectuelle d’un document, à distinguer ce qui est solide de ce qui est bancal.

Une partie importante de mon travail pendant quelques peut donc relever de l’évaluation. Il m’arrive de me retrouver dans une position proche de celle d’un enseignant corrigeant des copies. Mais évaluer un projet de musée, comme une dissertation de philosophie, ne consiste pas seulement à dire ce qui ne va pas : cela suppose aussi d’être capable d’expliquer comment améliorer, vers quel niveau de perfection tendre, et quels moyens mobiliser pour y parvenir. Cela demande de travailler beaucoup, mais aussi de comprendre le métier des autres afin d’être en mesure de produire ou d’orienter des contenus muséographiques pertinents.

Tout cela m’enrichit profondément, et j’apprends sans cesse. Mais si j’ai écrit ce témoignage, c’est surtout pour clarifier une idée : le consultant n’est pas un arbitre des élégances ni un producteur d’opinions payé à ne rien faire. Dans mon expérience, il s’agit avant tout d’un travail d’ouvrier qualifié, exigeant, concret, qui cherche à se rendre utile et qui se doit d’être ancré dans l’exécution.