Les pur-sang du Sultan sur ma plage

Les chevaux du Sultan font leur sortie quotidienne au coucher du soleil, Seeb.

À quelques kilomètres de chez moi, à Mabaila, se trouvent les haras privés du Sultan d’Oman. Comme l’Oman est une monarchie absolue, les possessions privées du Sultan sont un peu la propriété de toute la nation, avec la spécificité que personne n’en a l’usufruit, sauf le Sultan.

Le sultan actuel, Haythem, on peine à le connaître, à savoir ses goûts, ses tendances, ses prédilections. Dieu sait que son grand prédécesseur, il aimait la musique, les chevaux, les palais, l’architecture. Du coup, Qabous avait installé ses haras somptueux au bord de la mer, dans la commune de Mabaila, où se trouve aussi l’un des grandioses palais royaux entouré de hauts murs.

Tous les matins à l’aube, et tous les soirs au coucher de soleil, les cavaliers de la garde royale font faire des exercices aux magnifiques chevaux de sa majesté. Souvent, hommes et femmes montent ces belles bêtes tous ensemble. Souvent, des jeunes princesses suivent des formations équestres sous nos yeux de baigneurs rêveurs.

Les cavaliers sont assez généreux avec nous, le petit peuple. Ils nous rendent nos saluts, ils permettent aux enfants de caresser leur bête, ils prennent des poses pour que nous puissions faire de jolies photos.

Eux seuls avaient le droit de pratiquer la plage, avec les pêcheurs, lorsqu’elle était interdite à tous les baigneurs et les promeneurs, à l’époque des restrictions dues au COVID 19. La police veillait et nous exhortait à quitter même la corniche. Nous étions donc condamnés à marcher et courir dans les rues avoisinantes, ce qui m’a fait découvrir de nombreux arbres remarquables.

Et même là, dans les rues calmes de Seeb, aux vieilles maisons centenaires et aux gros arbres à Neem, on croisait encore les pur-sang arabes. Je dis « pur-sang » pour faire classe, en vérité je ne connais rien aux races de chevaux. Dans mon esprit, les cavaliers faisaient marcher les beaux coursiers du Sultan dans tous les territoires de la ville pour les y habituer en prévision des actions de maintien de l’ordre où l’on aura besoin de chevaux capables de garder leur sang-froid dans des contextes humains agités.

Des insectes et des hommes : S’organiser et cohabiter

C’est beau qu’il y ait encore des médias où l’on paye des gens pour réaliser des documentaires de longue haleine sur des sujets aussi peu d’actualité que les fourmis, les termites ou les blattes.

« Des insectes et des hommes (1/4) : S’organiser et cohabiter  » sur https://www.franceculture.fr/emissions/lsd-la-serie-documentaire/des-insectes-et-des-hommes-14-sorganiser-et-cohabiter via @radiofrance

Bien sûr, le documentariste tisse des liens entre la vie des hommes et la vie des insectes, donc on trouvera toujours des liens avec l’actualité. Par exemple ici, dans ce premier épisode d’une série de quatre documentaires, on parle de logements, d’architecture, de coopération entre générations et même entre espèces, toutes choses qui nous concernent directement.

Mais ce que j’admire le plus, c’est la possibilité de proposer des programmes où des entomologistes peuvent parler pendant des heures. Et cela arrive dans la France de Macron.

Mogambo, 1953. Le foyer de l’étrange colonialisme de John Ford

 

Ils passaient Mogambo sur Arte l’autre jour, dans l’après-midi. Comme je me trouvais dans un appartement doté d’une télé, j’ai sacrifié à mon péché mignon : travailler mon manuscrit en cours avec comme fond sonore un classique hollywoodien, que je pouvais zyeuter par moments.

Au vu du programme de la chaîne franco-allemande, ils ont passé Mogambo pour le rôle qu’y tient Grace Kelly. Suivait après le film un documentaire sur le mariage de celle-ci avec le prince de Monaco, et sans doute encore le biopic qui a été fait sur elle l’année dernière. Je ne connaissais pas cette actrice, j’avoue, et si je ne comprends toujours pas comment on peut transformer de simples acteurs en stars, je reconnais que Grace Kelly possède un sourire enchanteur.

Mogambo se déroule quelque part dans une Afrique de pacotille. Une Afrique pleine de clichés, de chants et de danses, de torses musclés, de soumission et de sauvagerie. Une Afrique subsaharienne, la jungle kenyane peut-être, où Clark Gable est un chasseur de bêtes féroces.

Ava Gardner se trouve là, ne me demandez pas pourquoi (j’ai pris le film en cours), ainsi que Grace Kelly qui joue le rôle d’une Anglaise mariée à un anthropologue moins sexy que Clark Gable. Les deux femmes sont amoureuses de Clark qui n’est rien moins que le sage précaire dans vingt ans : aventurier, impitoyable, célibataire, moustachu séducteur, l’oeil qui frise, bardé de diplômes (non, ça c’est uniquement le sage précaire). Pathétique, profiteur, mais amoureux de la vie et prompt à renouer avec d’anciennes amoureuses.

Je n’avais jamais vu ce film. Son colonialisme brutal frappe la vue dès la première seconde. Il n’est pas étonnant que ce soit en réalité une reprise d’un film des années 1930. On n’aurait pas pu inventer, il me semble, un truc aussi effroyable après la deuxième guerre mondiale, en pleine période de décolonisation, et alors que les colonisés  s’émancipaient de toute part. Les tribus africaines y sont filmées de la même manière que les gorilles.

Cela tombait bien, le chapitre que je travaillais était celui consacré aux récit de voyage écrits par les migrants, les postcoloniaux et les francophones de l’après-guerre. J’étais en train de me dépêtrer de tous ces écrivains africains qui ont écrit sur le voyage et la migration, l’exil et le retour, sans avoir jamais sacrifié au genre même du récit de voyage. Les Africains de 1953 étaient bien loin de ressembler à ce que John Ford nous montre dans Mogambo.

J’ai levé les yeux de mon manuscrit pour voir la scène centrale de Mogambo. La plupart des oeuvres d’art possèdent un coeur battant, un foyer rayonnant, autour duquel tout le reste est construit. Le sage précaire n’a qu’un don dans la vie, en plus de jouer au Clark Gable des Cévennes : il capte intuitivement le centre névralgique des oeuvres. Il est comme un médecin des oeuvres : donnez-lui un roman ou un film malade, demandez-lui où est le coeur, et il vous le rendra avec un diagnostique sûr. « Le coeur est là, mais il n’est pas assez rayonnant, il bat trop faiblement, et le récit n’est pas assez irrigué, il part en couille, en eau de boudin. »

Je crois que c’est un don que j’ai. Voulez-vous d’autres exemples de scènes centrales ? Dans Raining Stones, de Ken Loach, la scène où le père de famille va voir le prêtre ouvrier, qui élimine les traces de son forfait et lui dit : « J’écoute ta confession ». Ce moment où le chômeur catholique se met à genoux pour enfin se libérer de ce qui l’angoisse, c’est le coeur du film, si rayonnant que le film en est nimbé d’une aura magnifique.

Dans Mogambo, c’est quelques secondes à peine. Les gorilles sont filmés en train de manger et de grogner. Clark Gable les tient en respect avec son rifle. L’homme et l’animal se jaugent, tous deux grands fauves, mâles dominants sans complexe et prêts à tout. Clark n’est pas tout seul ; à côté de lui, l’anthropologue anglais que Clark cocufie avec Grace Kelly (vous suivez ou pas ?) se fait tout petit et tient sa caméra. Clark Gable est payé pour accompagner cet anthropologue et sa charmante épouse dans la forêt des gorilles afin qu’il puisse enregistrer des images et des sons.

Gros plan sur l’anthropologue qui relève sa caméra et la dirige sur le primate. Ce dernier, ça le rend fou qu’on le filme, il prend cela comme un affront. L’anthropologue sue de peur, mais il bande comme jamais. Il réalise son rêve atroce de voyeur orientaliste.

Tout Mogambo, et toute la littérature coloniale, sont concentrés dans ces quelques secondes où le cameraman, protégé par une arme à feu, enregistre crânement la colère des autres, la nudité des autres, la bestialité des autres, leur vulnérabilité.

 

 

 

River Wey Navigation

C’était la bonne surprise de ce séjour. Je croyais me rendre dans un trou, à une heure de Londres, et je me retrouve sur le plus ravissant des bords de rivière.

Pendant que mon amie est au travail, je tue le temps en courant le long du moindre cours d’eau. Sincèrement, je ne m’attendais pas à ce que celui-ci soit si extraordinaire. Des maisons de toutes les tailles se reflètent dans la Wey, des petites péniches et autres maisons flottantes.

Naturellement, les fleurs éclatent de couleur et de blancheur ces jours-ci, et les cygnes couvent de gros oeufs. Je me demande : quel goût ont-ils, les oeufs de cygne ? Sont-ils seulement comestibles pour l’homme ? Pourquoi n’en mangeons-nous jamais ?

Je cours, je cours, et ne me lasse pas de cette culture anglaise qui s’exprime discrètement dans chaque centimètre carré du territoire.

A force de courir, j’arrive à la Tamise, en qui se fond la Wey. A l’approche de la Tamise, les propriétés deviennent délirantes de beauté, de luxe et d’architecture. Des fortunes colossales vivent ici et ne protègent pas leur jardin et leurs baies vitrées, juste de l’autre côté de la rivière. Cela nous change avantageusement des hauts murs, des horribles haies de buis, des sentinelles qu’affectionnent les riches européens pour se protéger du regard des hommes.

 Une cabane est construite à hauteur de l’écluse Thames Lock,  dans laquelle une petite exposition est montée pour informer les promeneurs. J’apprends que je viens de longer la première rivière navigable d’Angleterre, selon une technique du XVIIe siècle, antérieure aux créations des canaux. Soudain, je m’aperçois que cette banlieue lointaine où je passe quelques jours inoffensifs est un voyage dans l’histoire du génie anglais.

Musée des Confluences, de l’intérieur

« Émile Guimet dans son musée », peinture de Jean Luigini, 1898.

C’est un étrange « muséum » que le Musée des Confluences. Je dis « muséum » car il me fait penser au British Museum de Londres, ou au World Museum de Liverpool, voire à l’Ulster Museum de Belfast. Comme dans ses homologues britanniques, on y trouve un peu de tout : des animaux empaillés, des carcasses de bêtes préhistoriques, des objets de curiosité, des ordinateurs, des reliques religieuses des pays lointains, des machines scientifiques, d’anciens observatoires, des manuscrits asiatiques, des souvenirs de voyage, de vieux téléphones, un minitel et des récits de l’origine du monde. On dit que c’est un musée de la science.

Ce qui est émouvant (car un musée se doit d’être émouvant)

Camarasaurus, photo Wikipedia

c’est qu’il accueille et met en valeur plusieurs collections qui dormaient dans la bonne ville de Lyon.

D’abord le fameux Emile Guimet, qui a donné son nom au Musée Guimet de Paris. Vous voyez, vous y êtes allés, c’est près du Trocadéro, métro Iéna : collection magnifique d’art asiatique, due en grande partie aux pillages de l’époque coloniale. Eh bien Emile Guimet (1836-1918) était lyonnais, il était industriel, artiste, musicien et voyageur. Il a conduit plusieurs missions en Asie, et a rapporté des dizaine de milliers d’objets. Il a tout donné à la nation. Un premier musée a d’abord été fondé à Lyon, puis une réplique a été créé à Paris pour devenir ce que l’on sait. Le Musée Guimet de Lyon était consacré à l’histoire naturelle. Les gens de mon âge s’en souviennent, c’était vieux et poussiéreux, les planchers grinçaient, les cartels étaient écrits à la main. On y admirait le mammouth de Choulan, ce n’était pas rien. Quel dommage de l’avoir fermé, c’était un témoignage hors du commun de l’esprit scientifique du XIXe siècle.

Aujourd’hui, le musée flambant neuf propose un nouvel écrin, évidemment très spectaculaire. Un espace gigantesque consacré à la vie et l’oeuvre d’Emile Guimet, un lieu où je me dois, pour des raisons professionnelles, de retourner et dont je vais m’imprégner. S’il ne s’agit pas d’une exposition temporaire. Et d’autres salles en enfilade qui mettent en espace les collections d’histoire naturelle.

Clin d’oeil ethnocentrique et colonialiste : une tunique d’autochtone du Nouveau Monde dans la même vitrine que des mammifères d’Amérique !

Voilà, je ne vais pas faire le détail de tout ce qu’on peut y voir. Tout est contestable dans ce musée, depuis l’enveloppe jusqu’au moindre recoin, mais cela reste une promenade fascinante, un spectacle hors norme dans un quartier forcément magique.

A la sainte Catherine, tout bois prend racine.

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Il faisait très humide et très doux sur mes parcelles. Je me frayais un chemin avec mon arbre à la main, une houe et un arrosoir.

Il m’a fallu du temps pour retrouver ma source. Elle n’est pourtant pas cachée dans la forêt, mais il faut être un peu sourcier, comme mon frère qui l’a repérée autrefois. Il faut être sourcier ou sanglier, car les sangliers viennent volontiers se rouler dans la souille que ma source offre à l’année aux animaux de la forêt.

Au fond d’un renfoncement, l’eau est bien là, ignorée de tous, méprisée par les législateurs de Bruxelles qui ne la trouvent pas assez potable. L’eau était bien là, pure et fangeuse comme la sagesse précaire. Trouble et innocente comme le sage précaire. L’émotion de me trouver devant cette source est indescriptible. Un mouvement irrationnel me pousse à voir une sculpture de la vierge dans la roche. J’y mettrai sans doute, un jour, une déesse des ondes, pour surveiller les nymphes échappées de mes rêves.

En contrebas de la source se trouve un grand espace ouvert, sui sera le centre de vie de mon terrain. Aujourd’hui, comme la terre y est bonne et humide, il y pousse une végétation luxuriante hiver comme été. Une terrasse de toute beauté y verra le jour bientôt, un lieu de méditation et de plaisir. J’y planterai des arbres fruitiers et j’y bâtirai une petite cabane qui se fondra sans le paysage.

Pour l’heure, j’ai empoigné la houe et ai éclairci une dizaine de mètres carrés, pour placer mes deux cerisiers, pionniers de ma colonie. Pendant que je travaillais la terre, je laissais reposer les cerisiers dans l’eau de ma source, pour qu’ils s’habituent à l’eau magique qui les nourrira jusqu’au siècle prochain. Car ces cerisiers, ils sont comme moi, ils sont condamnés à durer. Il faudra s’y faire.

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C’était le 25 novembre, bonne fête à toutes les Catherine. La nuit tombait quand j’avais terminé de mettre mes arbres en terre. La brume entourait les montagnes en face de moi.  La source faisait glouglou car aujourd’hui, selon le proverbe, « tout bois prend racine ».

Dans les herbes hautes

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Courir autour de l’étang de Saint-Bonnet est une joie simple que la sagesse précaire recommande à tous ses membres, affiliés ou adhérents.

Il est courant qu’un sage précaire soit gourmand, faible devant les tentations. Pour qu’il admette de courir, il faut lui promettre encore plus de plaisir.

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Alors tous les matins, il chausse des runners et va tourner autour de l’étang. C’est un bon terrain de course, avec plusieurs types de terrains, rocailleux, herbeux, goudronnés.

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Il traverse des petits bois et grimpe sur des collines qui surplombent l’étang. Il s’agit d’une réserve naturelle avec, paraît-il, des espèces animales tout à fait rares en Europe.

Les seuls animaux qu’on aperçoit, c’est un rapace majestueux, peut-être un faucon, qui plane au-dessus de l’étang.

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Pour redescendre vers la ville, le sage jogger traverse une belle clairière où l’herbe est haute, parsemée de fleurs.

En mars et avril, l’herbe de cette clairière était encore basse, mais en mai, quand elle a monté, on pouvait se cacher dans un coin, et disparaître au monde.

Allongé sur le dos, le sage précaire pouvait se mettre torse nu et s’étirer tant qu’il le voulait, sans que personne le voie. Il pouvait faire des pompes, travailler ses abdominaux, avec pour seul compagnon l’aigle, le vautour ou le condor du Dauphiné qui tournoyait au-dessus de la réserve.

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Le corps du sportif écrasait l’herbe et aménageait un petit lit. Une cachette d’où il pouvait voir passer les promeneurs et les joggeurs, sans être vu.

Tous les jours, il quittait le sentier et retrouvait sa couche loin des regards. Elle était là, fidèle, intouchée. Personne, dans la ville nouvelle, n’avait pensé à se faire un petit tapis d’herbe, et personne n’avait profité de celui-ci.

De là, en sueur, confortablement allongé dans la campagne ensoleillée, le sage précaire entrecoupait ses efforts par des séances de sieste bien méritées.

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Silicon Valley (7) Sky road

Sky road

Avant de me laisser leur maison et leur voiture, mes amis m’avaient rempli une feuille blanche de recommandations en tout genre. Je n’ai pas eu le temps de tout faire, mais je suis allé sur la route de crête qui longe du nord au sud la Silicon Valley.

Autour de Palo Alto

A quelques kilomètres des grandes entreprises que tout le monde connaît, on gare sa voiture et on se retrouve dans des montagnes qui font penser au sud du Massif central.

Je me suis promené quelques heures au bon soleil d’automne sur ces chemins vallonnés du Long Ridge Open Space Preserve.

Sky road, Silicon Valley

Rien de sauvage là-dedans, mais une organisation admirable : des présentoirs en bois donnent des informations sur le lieu, affichent la carte des chemins de randonnée, et mettent même à la disposition des visiteurs des dépliants comportant de précieuses cartes. Je me suis servi, impressionné par une telle civilité. Un dispositif incroyablement important, au vu de l’occupation minimale de ces espaces par la population. Tous les parkings étaient vides, et je n’ai rencontré personne dans toute ma déambulation, motorisée et pédestre. Moins il y a de gens, plus les services sont élaborés.

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D’autres panneaux nous informent de la présence éventuelle de lions de montagne, qui sur la photo ressemblent plutôt à des tigres. Il doit y avoir une autre traduction, en français, que « lion de montagne ».

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N’écoutant que mon courage, j’ai poursuivi ma promenade et me suis repu d’une douce nature qui fait de la Californie, véritablement, un paradis sur terre.

Stevens Creek, Silicon Valley, Californie

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Robert, le gentleman

J’ai quitté il y a peu la superbe maison de banlieue de Rob, un Anglais nord-irlandais expatrié en Californie. Cet homme est la quintessence de ce qu’on entend par « gentleman ».

Avec le football, Henry Purcell et les Monty Pythons, le concept de gentleman est le plus grand apport des Anglais à la civilisation européenne. Un équilibre savant de chaleur humaine, de générosité, de distance polie, de respect fanatique pour la vie privée, de retenue et d’humour. Un mélange de modération et de passion, qui fait du gentleman, non un homme tiède, mais un aventurier téméraire qui ne cherche pas à se la raconter.

Le gentleman est un homme passionnant qui préfère écouter les autres plutôt que parler de lui. Il ne se limite pas à être poli, il sait aussi être intéressant et chaleureux.

Robert m’a invité à  venir chez lui alors qu’il ne me connaissait pas. J’étais seulement un ami de ses parents, que j’ai connus à Belfast, et revus dans les Cévennes. Par solidarité familiale, Robert m’a donc ouvert la porte de sa maison pour autant de temps que je le souhaitais. J’ai essayé de ne pas abuser de sa gentillesse, et pour cela suis parti avant la date prévue. Il est des gentillesses qui sont si désarmantes que le sage précaire les trouve incandescentes.

Il est venu me chercher à l’aéroport de Los Angeles et m’a emmené dîner avec ses amis, dans un des restaurants bio de la plage de Venice. J’ai pris un Burger d’agneau. Quelques jours plus tard, il m’a conduit, avec d’autres amis, au concert du supergroup Atoms for Peace, à Santa Barbara.

(Un supergroup, c’est un groupe formé par des membres de groupes déjà connus ; en l’occurrence il s’agissait du chanteur de Radiohead et du bassiste des Red Hot Chilli Pepper.) (Et Santa Barbara, c’est une ville balnéaire à une heure, au nord de LA, et non le titre d’un soap opera.)

Robert vit dans une grande maison, dans une ville de banlieue de Los Angeles. Le nom de sa bourgade est beau comme un mythe : Thousand Oaks (mille chênes). On imagine tout de suite des tribus amérindiennes y fumer le calumet. Les colons européens y ont fait pousser une ville de lotissements et de centres commerciaux extérieurs. Des maisons hors de prix, construites à la va vite, et que le moindre ouragan fera voler en éclats.

Ingénieur dans une grande entreprise de haute technologie, Robert s’est rendu indispensable et s’est vu offrir un job dans la capitale du XXe siècle. Il a choisi cette maison pour une raison étonnante : le sol est couvert de moquette, ce qui est préférable pour ses chiens.

Tous les matins et tous les soirs, les deux chiens (un labrador et un bâtard) sautent dans le coffre de la voiture et vont s’amuser dans un « dog park », à quelques centaines de mètres de la maison. En bordure d’autoroute, dans un lieu trop bruyant pour les humains, la municipalité a cerné par une grille un territoire double, pour les chiens assez gros d’un côté, et pour les chiens tout petits de l’autre. On y croise de magnifiques chiens de race, des dalmatiens, des levriers, des bergers blancs, et autres saint-bernard (celui-ci je l’invente, mais il me fallait un nom de race, et je n’en connnais pas tant que cela).

La communauté des amoureux des chiens se rencontrent ici, et taillent des bavette de gentlemen en atttendant que leurs animaux aient terminé de se renifler le cul.

Et c’est ainsi que se déroule la vie de Robert, au soleil de la Californie, entre ses amis, sa chère et tendre, et ses chiens, dont il sait apprécier les moindres nuances psychologiques.

Les chasseurs sans culottes

Mon ami ornithologue me parle des chasseurs.

Curieusement, il n’y a pas de haine ni d’animosité dans sa voix. Pourtant, ce sont eux, surtout, qui perturbent les aigles et leur nidification. D’ailleurs, autrefois, les aigles auraient été des oiseaux de plaine ; ce n’est que repoussés par des persécutions diverses qu’ils ont dû trouver refuge dans des endroits plus escarpés, plus difficiles d’accès pour l’homme. D’où l’association que nous avons coutume de faire entre l’aigle et les cimes.

Mais Gérard refuse de mépriser les chasseurs. « Ils sont là, c’est avec eux qu’il faut négocier, c’est tout, il faut les prendre tels qu’ils sont ». Ce que j’entends, sous les paroles explicites de l’ornithologue, c’est que les chasseurs partagent avec les protecteurs des oiseaux peut-être davantage qu’ils n’oseraient eux-mêmes se l’avouer. Ils savent quelles espèces sont protégées, et usent de mille ruses pour contourner plus ou moins les lois de protection, ce qui signifie que les chasseurs sont, après les ornithologues, et loin devant les élus et électeurs d’EELV, les meilleurs connaisseurs du monde des oiseaux.

Arrêt sur un col, j’ai oublié lequel. On voit le Ranc de Banes au loin. C’est joli, comme nom, « Ranc de Banes ». Gérard entend le chant d’un piaf dont j’ai oublié le nom. Il sort l’ouvrage de référence sur les oiseaux, écrit par des anglo-saxons et publié en Suisse. Les Anglais sont paraît-il très forts, en oiseaux. Gérard regrette que les Français soient plus prompts à s’inscrire dans des sociétés de chasse plutôt que dans des associations de protection des oiseaux.

Il explique ce phénomène par l’histoire. L’importance de la chasse remonte à la révolution française, quand la chasse fut soudain démocratisée, et que le privilège de chasser sur les terres d’un seigneur se transforma en droit populaire. Depuis, c’est un sport et une activité populaire et « revendiquée comme telle ». Cela explique qu’en Angleterre le rapport chasseurs/ornithologues soit inverse : il y a outre Manche bien moins de chasseurs, car la chasse est restée un privilège de classe (la chasse à cour, la chasse au loup, la chasse au renard), et les associations de protection des oiseaux comptent trois fois plus d’inscrits que leurs homologues françaises.

Cela donne une nouvelle image des chasseurs français, incidemment. Loin d’être de simples viandards, ils me paraissent soudain les dignes descendants des sans culottes, bougonnant et faisant un sort aux privilèges et les conservatismes de la ploutocratie.

Arrivés au col de l’Asclier, devinez à quel endroit exact nous nous installons, et posons le trépied du télescope ? (ce n’est pas pour me vanter, mais quand je pars sur le terrain avec mes amis ornithologues, nous emportons un télescope.)

Réponse : derrière une haie de genêts séchés, qui forment une espèce de cachette. Ces haies sont construites par les chasseurs qui se postent là quand ils tirent la « palombe » (Gérard dit « pigeon ramier »). Donc, comme par hasard, ornithologues et chasseurs partagent les mêmes postes et les mêmes constructions.

Une même passion et de similaires attentes. Un même art de la patience.

Un même oeil acéré et, comme dit le philosophe, un même « devenir animal ».