Quand on passe quelques jours à la ferme de Ftiss, Tunisie, on est tellement loin de tout et coupés de toute connexion internet qu’on dort à poings fermés dès huit heures ou neuf heures du soir. On est réveillés par le muezzin et le coq avant le lever du soleil.
À Ftiss, la lecture est aussi une activité plus intense qu’ailleurs. J’ai d’abord cru que j’avais de la chance car c’était toujours de très bons livres que j’avais sous la main quand j’étais chez mes beaux-parents : J.-G. Ballard, E. Vuillard, E. Ferrante, J. Rolin, j’étais toujours verni. Jusqu’à ce que je m’aperçoive que c’est le lieu qui augmente la concentration et l’intensité de l’acte de lire.
Les sillons des champs de Ftiss, comme les lignes d’écriture d’un livre trop grand pour nous
Nastassja Martin est un nom qui est revenu trois fois dans ma vie cette semaine du 18 au 25 septembre. Son livre Croire aux fauves étaient dans ma valise de voyage en Tunisie. Une conférence lui était consacrée dans le colloque où nous nous illustrâmes Hajer et moi sur le campus d’Aix-Marseille. Enfin, le podcast de France culture consacré à Tristes Tropiques lui faisait la part belle.
Cela m’a motivé à lire Croire aux fauves car, avec de telles coïncidences, c’est dur de ne pas y voir un signe du destin, quelque chose à ne pas rater.
Nastassja Martin est une ethnologue qui étudiait le peuple Even dans le Kamtchaka, la péninsule volcanique de Sibérie. En 2015, elle se retrouve face à un ours et l’ours l’attaque, lui croque le visage, la mâchoire avant de s’enfuir. L’ethnologue s’est défendue à l’aide d’un piolet d’alpinisme. Elle a cru mourir, elle a survécu par miracle et elle est restée défigurée. Le récit est une belle méditation sur la rencontre entre l’homme et la bête féroce.
« L’événement est : un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent. » (Croire aux fauves, p. 140)
Enfin un beau livre sur la Sibérie et sur la sauvagerie, nous qui n’avions que des proses faussement poétiques sur le lac Baïkal. On a de quoi en vouloir à nos médias qui tendent le micro à des cuistres, des peoples et des « fils de » plutôt qu’à de vrais auteurs qui ne se limitent à être de meilleurs écrivains que Sylvain Tesson : ils sont aussi de meilleurs voyageurs et, lorsqu’ils voyagent, plutôt que de fuir toute relation avec les gens pour boire de la vodka et remplir des carnets de poésie, savent parler des langues étrangères et savent créer des relations humaines.
Nastassja Martin nous relate de belles rencontres avec des femmes appartenant à ces peuples indigènes, sauf qu’elle appelle ces peuples des « collectifs autochtones ».
Un récit trop court pour une semaine de vacances dans une ferme pleine d’animaux domestiques, où les seuls fauves qui traînent sont effrayés par Billy the Kid, le chien attaché qui me lèche la main avec affection quand je m’approche. Un beau récit tellement court qu’on décide de ralentir la lecture et de garder les dix dernières pages pour la fin de semaine. Comme un gâteau que l’on fait durer pour que le plaisir ne disparaisse jamais.
D’ordinaire les chiens dans les fermes tunisiennes sont attachés et ont une fonction essentielle mais délétère : aboyer comme des fous dès qu’un étranger approche. Faire peur et éloigner les rôdeurs. Leur vie, vue de loin, semble vraiment misérable.
Mais à notre arrivée à Ftiss, mon beau-frère m’a dit que celui-ci n’avait pas vocation à être attaché. Il était là pour apporter de la vie au contraire, ce qui me réjouissait.
Nous avions parlé de cela la dernière fois. Les deux parents qui vivent dans la ferme n’ont pas seulement besoin d’aide à domicile et d’auxiliaire de vie, ils ont besoin de contact, d’échanges, de joie de vivre autour d’eux.
Or mon beau-père n’aimait pas trop les chiens et chassait celui-là quand il mettait la patte dans la cour intérieure. Le petit chien, par conséquent, avait peur de nous tous, et tendait à imiter les autres chiens qui, attachés à une corde, s’évertuaient à aboyer même quand il n’y avait aucun rôdeur à l’horizon.
J’ai donc essayé de l’apprivoiser, ce petit chien, et de lui donner un nom. Le problème est que le nom qui me venait était déjà pris par un de ceux qui sont attachés et que j’avais baptisé quand il était petit et que je lisais le dernier roman d’Eric Vuillard : Billy the Kid.
Je réussis à m’approcher de lui et un jour, victoire, il me lécha la main et accepta de se laisser prendre dans mes bras. Il tremblait un peu parce que pour lui, les humains sont des êtres méchants et toujours de mauvaise humeur.
Il n’était pas très confiant mais comme les chiens sont des anciens loups qui ont choisi le camp de l’homme il y a quelques centaines de milliers d’années, tout chien est par principe adoptable, domptable et domesticable en peu de temps.
Il ne résiste jamais aux hommes car il est par définition programmé pour se rendre utile aux hommes et à tout recevoir des hommes. C’est le choix que son ancêtre a fait, et aujourd’hui, il ne connaît pas d’autre salut que la vie humaine, avec ses bonheurs et ses détresses.
Son prénom ne s’accrochait pas sur lui. Je ne pouvais l’appeler que « petit chien ».
Quand je l’approchais de mon beau-père, il tremblait de tout son corps. Il fallait prendre un peu de temps pour que ces deux-là s’apprécient.
Je connais mon beau-père, il est de nature affective et trouve toujours de quoi rigoler. Au début, il ne comprenait pas l’intérêt de voir un chien dans l’espace domestique mais il n’a pas fallu beaucoup de jours pour qu’il fonde de tendresse pour la mignonnerie de ce petit regard espiègle et qui respire l’intelligence.
Depuis Marseille où Hajer et moi fêtions notre dixième anniversaire de mariage, la nouvelle nous parvint que la grand-mère venait de mourir. Nous partîmes aussi sec à Tunis pour assister aux funérailles.
Nous avons loué une voiture de marque indienne qui avait l’avantage d’être petite et légère, donc peu consommatrice d’essence, et assez élevée pour emprunter les pistes accidentées de Ftiss.
Voiture de la marque Mahindra louée à l’aéroport de Carthage.
Je raconterai une autre fois la veille funéraire car un tel événement mérite un chapitre à lui seul.
Nous sommes restés une semaine entière dans la ferme de Ftiss où, en 2016, Hajer et moi avons accepté de nous unir devant Dieu et devant les hommes. C’était donc un voyage impromptu qui aurait dû être prévu et organisé de longue date, comme si la grand-mère, en mourant, s’était mêlée de nous envoyer un signe : ne fêtez pas votre union à Marseille, petits mécréants, revenez immédiatement à Ftiss.
La semaine s’est déroulée sous le signe des animaux. J’ai beaucoup traîné avec les chiens. Ceux que j’avais baptisés lors de mon dernier passage, ont grandi et m’ont reconnu à l’odeur et à l’ouïe, c’était très impressionnant.
Un petit chien est apparu que mon beau-frère Tarek a introduit dans la famille. Il a décidé de ne pas attacher celui-ci pour en faire un compagnon aux vieux parents. Très bonne idée, sauf que la famille se méfie des chiens et tendent à les chasser quand ils entrent dans la cour intérieure de la ferme.
J’ai cherché toute la semaine à lui donner un nom mais je n’ai pas trouvé. Je n’étais convaincu par aucune de mes tentatives. J’ai quitté la ferme en l’appelant « le petit chien ».
Les autres animaux ne sont pas en reste. J’ai trouvé qu’en ces temps de difficultés économiques, les poules et les dindes se portaient comme des charmes. Les pintades en particulier m’ont impressionné par leur beauté ardoise et le goût délicieux que leur chair apporte à la chorba tunisienne : une soupe de tomate à l’orge ou à je ne sais quelle céréale.
Quand il retourne pour la deuxième fois sur le site de Bir Hima, dans la province de Najran, le sage est frappé par l’usage que faisaient ses ancêtres des pierres et des rochers. Ils n’écrivaient bien sûr pas n’importe où. Ils écrivaient déjà sur des pages blanches, des rouleaux et des marges.
Parfois ils couvraient des rochers qui étaient littéralement sur la route, tantôt au contraire, ils écrivaient des messages pour être lus de loin, et notamment par ceux qui étaient tentés d’emprunter certaines routes.
Mais surtout ils prenaient possession d’une véritable page, sur laquelle ils composaient des scènes et des messages écrits. La véritable origine du livre codex doit donc bien se trouver auprès de cet employé inconnu, ce clerc obscur qui n’est autre que le scribe du néolithique.
Je dis bien « employé », « scribe », car il y avait des professionnels de l’écriture et de la gravure. Je l’ai lu dans la littérature scientifique des archéologues assermentés. Les épigraphistes en question ne disent pas en revanche comment ils étaient rémunérés. Ni qui les rétribuaient.
Au fond de moi je doute de ce que je lis dans la littérature scientifique. Je doute que ces graveurs et ces écrivains publics étaient des professionnels. J’ai trop foi en l’humanité néolithique. J’idéalise même un peu les hommes du néolithique ; je les imagine coopératifs, rêveurs, apeurés, violents et nomades. Toujours en train de se cacher mais trop menacés par des bêtes sauvages pour se chercher des ennemis parmi les autres hommes.
Cette scène que je vous montre par les deux photos qui encadrent ce paragraphe, elle apparaît sur une bande de rocher qui se situe sur le côté gauche d’une entrée de piste. Les voyageurs passaient tous là et faisaient une pause. Ils regardaient cette scène de chasse comme on lit un roman, ou comme on regarde une vidéo : c’était à la fois divertissant et instructif.
Probablement, ces scènes de chasse permettaient de donner des informations sur le type de gibier présent dans la région et sur le type de tribus qu’on pourrait croiser.
C’était probablement une manière pour les hommes de construire une monde symbolique et reconnaissable dans une nature hostile. Une façon de dompter la nature et de l’apprivoiser en couvrant les murs de scènes où l’humain triomphe de l’animal.
Les gravures où un humain est juché sur un animal est l’image ultime de la fierté humaine. Avoir réussi à dompter un dromadaire et en faire son véhicule demandait tant d’efforts qu’il n’était pas rare de clamer cette victoire par des gravures destinées à braver le passage du temps.
Accompagner l’image d’un texte devait être le necplus ultra.
Ci-dessous, le texte est une suite de noms, je veux croire que ces noms renvoient à la bande de copains qui sont venus à bout du dressage d’un dromadaire sauvage. Mais la littérature scientifique finira par me donner tort et fournir de meilleures hypothèses.
Vous aurez remarqué dans ce billet la différence de lumière sur les rochers gravés que j’ai photographiés. Toutes les photos ont été prises entre 6 h 30 heures et 8 h30 du matin en avril 2026. Le soleil levant est donc assez bas et le niveau d’éclairage des gravures montre que les pages blanches faisaient face au soleil levant ou au contraire face au soleil couchant.
Le dromadaire que je place ci-dessous est clairement une œuvre du matin. C’est donc un rocher qui indique la direction de l’Est. Mon hypothèse est que ces rochers servent de boussole.
Avaient-ils besoin de boussole les hommes du néolithique ? Quand on vit dehors et qu’on nomadise, on sait où est l’est et l’ouest, on sait s’orienter. Mon hypothèse n’a donc vécu que le temps d’être énoncée.
Je voulais voir les maisons en terre au soleil couchant, mais le temps de me déplacer, la nuit était tombée d’un coup. J’ai dû me promener de nuit dans le village de Qabil et ce fut un enchantement.
Des chiens errants, dormant dans les champs et réveillés par mes pas, ont essayé de m’intimider. Mais dans le monde musulmans, les chiens se tiennent à carreau et ne s’aventurent pas trop près des êtres humains.
Ces maisons en terre ne sont pas toutes abandonnées. J’ai rencontré plusieurs propriétaires qui en étaient fiers et qui étaient prêts à investir de lourdes sommes pour les rénover.
Le ministre de la culture d’Arabie Saoudite a récemment déclaré que les maison vernaculaires devaient être considérées avec sérieux et que des subventions seraient débloquées pour un grand programme de rénovation.
Je me suis rapidement perdu et ne savais pas, au bout de deux heures de déambulation, comment retourner dans la ville moderne.
Je donnais rendez-vous à des véhicules près de telle ou telle mosquées mais toutes les voitures annulaient ces courses et me laissaient en plan. Comme si les chauffeurs avaient peur ou étaient incapables de venir me chercher.
Perdu pour perdu, j’ai quand même pris beaucoup de photos et me surprenais moi-même de la qualité des images que mon appareil pouvait réaliser en pleine nuit.
La technologie nous aide beaucoup dans nos efforts de rêverie et dans nos entreprises féeriques.
Comme je suis là en mission pour le ministère de la culture, je vais proposer au responsable des publications un « photo-essai » centré sur les maisons en terre et sur les chiens errants qui les gardent en bons cerbères bénévoles.
Les appels à la prière sont extrêmement doux à Najran. J’ai d’abord cru que c’était une spécificité de ce village enchanteur qui emprisonne ses visiteurs, dans le genre du pays des merveilles, mais l’ensemble de la ville de Najran fait résonner ses mêmes voix de muezzin, mélodieuses et somnolentes, comme des berceuses.
Je n’ai pas eu peur ce soir-là. Pourtant le sage précaire est un gros trouillard qui n’est jamais loin de pleurer dans les jupes de sa mère. J’étais seulement épuisé après trois heures de marche. Je voulais dormir. Peut-être manger un peu et dormir enfin.
Je raconterai un jour comment j’ai fini par m’en sortir, les souliers pleins de sables, de terre et de gravier.
Nous avons bien travaillé et peu dormi pendant ce séjour. Nous avons été surpris par le froid et la pluie. Mais je préfère de loin me couvrir au mois d’avril que mourir de chaud en juillet.
Les beaux-parents ont besoin d’aide et grâce à Dieu, une voisine vient tous les jours faire du ménage et de la cuisine.
J’ai baptisé les quatre chiens qui gardent la ferme : Billy, Abrag, Malik et Amir. La voisine a alerté Hajer du fait qu’en m’amusant avec les chiens, je les laissais « me faire des baisers » ce qui est dégoûtant et exige un lavage scrupuleux.
Nous avons trait les brebis et produit un délicieux fromage frais.
Il est temps de partir et de passer une dernière nuit dans un hôtel de Tunis
Dans une ferme, on n’apprend pas la morale : on l’observe à l’état brut.
À Ftiss, où habitent mes beaux-parents, où a grandi Hajer, on découvre une pédagogie silencieuse : celle de l’inégalité organisée, acceptée, fonctionnelle parmi les bêtes. Une sorte de traité vivant, sans théorie, sans discours, mais avec des plumes, des poils, des chaînes et des habitudes.
Les animaux sont assez nombreux malgré l’âge de mes beaux parents qui ne peuvent plus s’en occuper seuls. Leur fils Tarek, le seul qui soit resté au pays, partage avec moi un grand amour de la ferme. Dès que sa famille et son emploi de pilote d’hélicoptère le lui permettent, il vient à Ftiss et aide ses parents. Tarek adore les animaux et il ne laisse pas passer une année sans en acheter de nouveaux.
Les poules, d’abord. Elles sont nombreuses, affairées. Elles picorent du matin au soir, traversent les espaces, serpentent entre les oliviers et les arbres fruitiers. Leur territoire est vaste et ouvert puisqu’on les voit parfois hors de notre domaine, vers le lac salé qui borde le hameau dit « Nahed ». (Le hameau de la ferme familiale porte un nom qui est le dérivé du patronyme de ma femme, Nahdi). Une seule frontière pour les poules et les coqs : la cour intérieure de la fermette, qui leur est interdite. Une limite nette mais qu’elles franchissent tous les jours sans recevoir de punitions très humiliantes.
Les lapins, eux, incarnent une autre condition. Je ne les ai jamais vus hors de leur cage. Leur existence me paraît étriquée, réduite à quelques gestes répétés et beaucoup de ruminations. Mon beau-frère Tarek m’a demandé si je mangeais des lapins. Résultat des courses, cela fait deux jours que nous mangeons des plats cuisinés avec un lapin de la ferme : un couscous et une shakshouka. Selon mes critères leur vie semble moins douce que celle des poules mais l’alimentation des Nahdi me paraît excellente : beaucoup de légumes, des céréales et légumineuses, agrémentés d’une viande on ne peut plus locale.
Les brebis, les chèvres, les moutons composent une catégorie intermédiaire. Dans leur enclos, ils n’ont pas l’air particulièrement heureux. Et pourtant, deux fois par jour, un ami de Tarek vient en moto de Bou Arada pour s’en occuper. Il les mène paître au bord du lac salé, les fait marcher et respirer un peu d’air frais. Il les fait passer d’une écurie à une autre le temps de nettoyer leur lieu de vie et de remplacer la paille. Leur vie oscille entre contrainte et échappée. Elle n’est pas radieuse, mais elle n’est pas non plus une pure privation.
Quand j’ai égorgé l’une de ces chèvres, pour l’Aïd de 2017, j’ai senti un grand calme chez cette bête qui savait qu’elle était menée à l’abattoir. Tarek et un autre beau-frère la tenaient fermement et marchaient à ses côtés pour l’amener vers l’olivier où elle serait suspendue une fois tuée pour se vider de son sang. Nous fêtions alors le sacrifice d’Abraham, et c’est moi qui ai eu l’honneur de trancher la gorge de ce bel animal qui n’a pas démérité de son Créateur. Tarek avait affûté mon couteau et m’avait expliqué comment faire. C’était une sacrée expérience.
La ferme est aussi parcourue de pigeons, que mon beau-père adore. Ils étaient en cage autrefois, puis un soir de dispute, un de ses fils a ouvert les cages. Mon beau-père a été pris d’une grande fureur, qu’il a exprimée en quittant la ferme pour toujours. Quand il est revenu, quelques heures plus tard, les pigeons étaient toujours là eux aussi et ne sont jamais partis de la ferme de Ftiss.
Et puis il y a les chiens.
Quatre sentinelles, attachées à des points stratégiques. Leur mission est claire : aboyer, dissuader, pour protéger les poules. Ils sont les gardiens de la peur des autres. Leur territoire est minuscule, leur rôle immense.
Deux chiots ont récemment rejoint cette géographie. L’un clair, l’autre noir. Leur destin semble déjà tracé : une chaîne, un périmètre réduit, une vigilance permanente. C’est vers eux que mon attention se dirige.
Au début, je me contentais d’approcher. Un peu de nourriture, quelques gestes prudents pour qu’ils aboient moins et qu’ils ne me prennent pas pour un ennemi. Ils jouaient l’hostilité, comme on leur a appris. Mais ce n’était qu’un rôle. Très vite, la peur changeait de camp. À mesure que je m’approchais, ils reculaient, se cachaient, puis revenaient, intrigués.
Le petit chien noir, au bout du terrain, près de la limite de la propriété, est celui qui me trouble le plus. Il semble n’avoir presque jamais rencontré d’humain hors du cadre strict de sa fonction. Ma présence le désoriente profondément. Il oscille entre une excitation débordante et une crainte extrême. Il fuit, puis revient. Sa queue trahit une joie confuse que son corps ne sait pas encore habiter.
Alors je reste là, dans son périmètre, pour qu’il s’habitue à moi.
Je ne fais presque rien. Je me tiens immobile, à sa portée. Je deviens, pour lui, un événement olfactif.
Car c’est sans doute cela, leur véritable festin : les odeurs. Mes chaussures, mes mains, mes vêtements deviennent un territoire à explorer. Je ne suis pas un homme, encore moins un sage, je suis un animal nouveau, porteur d’un monde invisible. Mes chiens de garde reniflent, repartent, reviennent. Quelque chose se passe, que je ne comprends pas, mais que je pressens comme une forme d’élargissement de leur existence.
Je ne peux pas les détacher. Je ne peux pas leur offrir la course, ni le jeu. Alors je leur offre mes odeurs.
Et étrangement, ils ne me semblent pas malheureux. Tarek les a amenés ici et leur apporte toute sorte de restes. L’autre jour, quand il est venu nous chercher à l’aéroport, on est allé manger dans un restaurant de bord de route tenu par ses amis, et quand on lui a dit qu’on avait assez mangé, il a mis toute la viande grillé, le gras et les os dans un sac « pour les chiots de Ftiss ».
Ils sont là. Ils vivent dans ce cadre étroit, mais ils y déploient une intensité qui a sa légitimité. Peut-être que le bonheur ne se mesure pas uniquement en mètres carrés.
Comme Tarek est rentré chez lui, je lui ai envoyé une photo d’un chiot sur WhatsApp en lui demandant comment il s’appelait. « Bonjour mon frère, a répondu Tarek. Il n’a pas de nom, mais je t’invite à le nommer. Et je le garderai Enchallah. »
Plus tard il m’a écrit : « Alors il faut nommer les deux autres chiots en même temps et revenir par trois noms. Pour le noir je propose Abrag. »
Abrag, ça veut dire « noir » en arabe mais ce n’est pas le mot que j’ai appris en arabe standard. Hajer me dit qu’Abrag est à la fois un terme du dialecte tunisien et du registre de l’arabe littéraire…
Le petit chien clair, je pense le baptiser Billy, parce qu’il a une tête sympa et parce que je suis en train de lire Les Orphelins d’Eric Vuillard, sous-titré Une histoire de Billy the Kid. Je vais donner un nom de fugitif à cet animal joueur qui va rester enchaîné toute sa vie.
Et enfin il y a les chats.
Les chats sont les princes de ce royaume. Ils vont partout. Ils entrent dans la cour intérieure, circulent librement, s’installent où bon leur semble. Aucune chaîne, aucune limite visible. Ils incarnent une souveraineté tranquille et hautaine.
Face à eux, l’inégalité saute aux yeux.
Elle me serre un peu le cœur.
C’est pour eux qu’hier Hajer a acheté une saucisse spéciale pour chats. Ces connards ont tous les égards et je ne sais même pas s’ils chassent d’éventuelles souris. Si ça se trouve ils se bornent à être beaux, touffus et colorés.
Mais je comprends aussi que cette inégalité n’est ni accidentelle ni cruelle au sens simple. Elle est organisée selon des fonctions, des besoins de la famille humaine qui habite ici. Chaque animal occupe une place dans une économie vivante qui le dépasse.
La ferme n’est pas un système juste. C’est une unité de vie et de production qui fonctionne.
Et le sage précaire, fidèle à lui-même, oscille entre une légère fascination et une forme d’acceptation lucide : le monde ne distribue pas la liberté également, mais il offre à chacun, peut-être, une manière d’habiter ce qui lui est donné.
En prévision de l’Aid al Adha, qui aura lieu fin juin, des amis me proposaient un chevreau parmi les bêtes qu’ils élèvent à la montagne. Hajer était enthousiaste, mais surtout à l’idée de voir le petit animal. Je n’étais pas certain, quoi qu’elle en dise, qu’elle désirait manger la viande du chevreau : sa façon de parler indiquait plutôt une tendresse pour l’animal vivant et gambadant. Mais nous parlâmes quand même des modalités du sacrifice pour la fête religieuse à venir. Nous pouvions immoler la bête avec douceur, là haut dans la montagne, chez nos amis, dans une prière qui remercierait le Créateur pour tout ce qu’il nous a donnés.
Nous avions besoin de quelqu’un qui pourrait préparer l’animal sacrifié pour en faire de la viande. De la viande à manger et de la viande à offrir.
J’ai demandé à quelques personnes autour de moi. J’ai effectivement reçu une aide, sans doute l’aide dont j’avais besoin, mais pas l’aide que je demandais. Au contraire, il me semble avoir reçu une autre leçon, inattendue, de la part du Très-haut.
À la place d’un boucher, j’ai rencontré un brave homme qui m’a assommé pendant plus d’un quart d’heure sur sa vision très étroite de la religion. Bien entendu, cet homme avait de bonnes intentions, il pensait me venir en aide, et donner voix à la seule manière de penser dans le cadre de l’islam. Je suis sorti éreinté et triste de cette conversation qui s’est vite transformée en monologue.
J’avais posé une question pratique au sujet d’un chevreau à dépecer, et j’avais eu le malheur de préciser que l’ami pouvait faire ce travail rémunéré à l’avance, que je n’exigeais pas que l’action fût réalisée pendant les trois jours de l’Aid.
Le brave homme s’est alors mis à m’expliquer quand et comment il fallait égorger la bête. Cela ne s’arrêta pas là. Comme je lui dis que je n’étais pas encore sûr d’égorger qui que ce soit, car j’avais l’habitude d’envoyer de l’argent pour nourrir des pauvres au lieu de tuer une bête pour moi, il m’expliqua que la religion devait être entendue comme une imitation stricte des actions du prophète. Qu’on n’avait pas à inventer des rituels nouveaux. Que la religion était une chose « réglementée », ou « légiférée ».
Je ne me souviens pas exactement du terme qu’il a employé, car cela m’a glacé le sang : le verbe qu’il a choisi annonçait une pratique rigoriste de l’islam, une vision sectaire. J’ai eu soudain la sensation de parler à un gardien, un milicien ou un surveillant. Je me suis tenu coi.
Le brave homme n’avait pas de colère dans les yeux et ne me parlait pas avec menace. Il y avait beaucoup de bienveillance dans sa voix et ses gestes. J’essayais de ne pas montrer mon malaise. Le rituel « du sacrifice » est une fête qui commémore le sacrifice d’Abraham. Or, dit le monsieur, il faut suivre l’exemple des prophètes et les imiter en tout. « Nous n’avons pas à penser. Nous sommes des perroquets qui répétons la parole des prophètes. »
Il a dit plusieurs fois que nous n’avions pas à penser, ce qui me donnait envie de fuir à toute jambe. Le coran, au contraire, encourage l’usage de la raison à de nombreuses reprises. Et ne mentionne jamais le moindre mouton, évidemment.
Je laissais parler le brave homme car je ne suis pas en faveur de créer des débats sur la place publique, surtout avec des gens qui se croient autorisés à donner des leçons et des conseils à n’importe quel inconnu. Le sage précaire a un peu peur des gens très sûrs d’eux.
De retour à la maison, je me sentais mal. Mon épouse comprit mon désarroi. Elle a su trouver les mots pour me rassurer. Elle m’expliqua d’où venait l’idéologie de ce brave homme, qu’elle saisit immédiatement grâce à telle ou telle formule qu’il avait employée et que je reformulais maladroitement. Oui, dit-elle, c’est typique de telle école de pensée, ils font toujours appel à cette citation qui en arabe se dit ainsi. Mais ils se trompent, ils trahissent le message de la religion. Heureusement que suivre l’exemple des prophètes n’est pas une règle : Ibrahim a égorgé une bête alors nous devrions faire la même chose ? Mais il a aussi dépecé un poulet sur ordre de Dieu à une autre occasion, et pourtant nous n’en avons pas fait un rituel musulman. Et puis, n’oublions pas, il a aussi abandonné sa femme enceinte de son premier enfant en pleine nature, doit-on aussi l’imiter en ceci ?
Bref, cette conversation déstabilisante fut un bon rappel au fait que l’islam n’oblige en aucun cas d’égorger une bête. Que s’il y a une obligation, c’est pour les riches de donner de la viande aux voisins et aux nécessiteux, c’est-à-dire d’être généreux et charitables. Si cela devient l’occasion d’un carnage ou d’un gaspillage, alors c’est une perversion du rite.
Ma rencontre avec cet homme gentil et sympathique, qui ne s’est jamais départi de son sourire et de sa bonne volonté, a sans doute été un signe pour m’encourager à faire quelque chose. J’étais sur le point de tuer moi-même un animal. Cette rencontre m’a remis sur la droite voie du maître des mondes : aucune bête ne périra de mes mains. Nous irons voir nos amis dans la montagne avec des choses à manger et nous nous amuserons avec les chevreaux. La fête sera l’occasion, au contraire, de devenir végétarien et de soulager autant que possible la souffrance des pauvres gens.
Image générée quand j’ai saisi les mots « Chien qui chie au parc des châtaigniers ». Photo de Masood Aslami sur Pexels.com
Les moteurs de recherche préfèrent ne pas montrer la réalité du phénomène. On saisit « chien qui chie dans un parc », les images générées sont d’adorables toutous dorlotés par des maîtres pleins d’amour.
Dans le parc des Châtaigniers où nous habitons, nous voyons au contraire les habitants promener leur bête et les laisser faire leurs besoins sur l’herbe. Nous ne voyons jamais personne ramasser les déjections. Ils doivent croire que c’est la nature sauvage.
Quand viennent les beaux jours, on voit les élèves du lycée s’allonger dans le même parc des Châtaigniers, mais chiens et élèves n’occupent pas le territoire en même temps, heureusement.
De 10.00 à 17.00, on voit des adolescents réviser et se prélasser dans l’herbe.
De 18.00 à 21.00, on voit les chiens faire caca sur les mêmes parcelles.
C’est bien organisé.
J’aime regarder les propriétaires pendant que leur chien souille le parc de la ville. Ils font semblant de ne rien remarquer. Ils sont un peu gênés. Pas au point de ramasser la merde dont ils sont responsables, mais on sent que ce n’est pas le meilleur moment de leur journée. Ils tirent un peu sur la laisse pour signifier au clébard : « bon, Médor, tu as fini ? Ça commence à durer ton histoire, et les gens nous regardent. »
La seule personne que je connais, dans cette région, qui fait preuve d’assez de civilité pour ramasser ses déjections canines lors des promenades quotidiennes, c’est un Anglais, mon ami Peter, qui n’élève pas moins de trois labradors. Il semble que nous ayons encore des leçons à prendre chez nos amis d’outre-Manche.