Pourquoi voyager ?

« Le voyageur est un insoumis. Il s’agit d’échapper à l’Etat, à la famille, au mariage, au fisc, aux polyvalents, aux passages à tabac, aux contraventions, aux tabous nationaux. (…) on fuit aussi des mères tyranniques, des épouses acariâtres, des maîtresses jalouses. » Paul Morand

Que veux dire Morand avec ces « polyvalents » ?

« Libéralisme »

Les Français ont un gros problème avec le mot « libéralisme », et c’est un vrai problème. La responsabilité en est largement attribuable aux hommes politiques de gauche. La plupart d’entre eux sont et ont toujours été libéraux, mais ils préfèrent prétendre le contraire parce que ça fait de droite de le dire.

Or historiquement, le libéralisme est de gauche et peut tout à fait le rester, attendu que la différence entre gauche et droite n’est pas réductible à des choix de gestion économique, et que le libéralisme devrait combattre l’idée qu’une classe sociale s’octroie tous les bénéfices des richesses d’une nation. Le libéralisme promeut au contraire l’idée d’une mobilité à l’intérieur des classes, et considère la lutte contre les privilèges comme un préalable à toute bonne gouvernance.

C’est le conservatisme et la reaction qui s’opposent au liberalisme, pas le social, alors que l’idéologie ambiante française semble mettre dans le même sac l’idéologie qui veut protéger les privilèges et l’idéologie qui veut les annuler.

A cause de ce rejet indigne de l’histoire de la pensée française, on se trouve dans un système où la société est doublement fossilisée. Pétrifiée par en haut, à cause de privilégiés qui surfent sur le néo-conservatisme et l’accroissement des salaires les plus élevés. Pétrifiée par en bas à cause d’une population salariee qui croit être protégée alors qu’on lui retire progressivement toute protection et qu’on l’empêche d’agir et d’entreprendre à sa guise.   

Victime de cette double fossilisation : les précaires qui, eux, vivraient mieux dans un monde liberal, ou on trouve du travail rapidement et ou on le perd rapidement aussi.

Il faudrait retrouver l’esprit de nos grands penseurs libéraux, qui étaient clairement de gauche quand ils pensaient. A l’époque, comme aujourd’hui, la différence entre la droite et la gauche étaient avant tout une question de perception et de philosophie. La droite pense que les inégalités actuelles sont non seulement inévitables et naturelles, mais qu’il faut aller dans leur accroissement pour le bien être de tous. La gauche voit de l’injustice dans ces inégalités. Les gens qui votent à droite mais qui pensent que notre monde est injuste à cause des inégalités, sont en fait de gens de gauche.  

Le monde idéal du libéral, c’est une anarchie tranquille et nomade. Le monde ideal du conservateur, c’est une société soumise a un ordre qui lui soit favorable a lui et à sa famille. Le monde idéal de la gauche, que je sache, n’est pas le salariat amélioré, mais une forme d’anarchie ou les hommes ne s’exploitent pas et ne sont pas dépossédés de leurs moyens de productions. Je ne vois pas pourquoi le libéralisme – le mot lui-même – ne pourrait pas sortir des malentendus dans lesquels on l’a fourré. 

Cas pratique de sagesse précaire : le vol d’ordinateur

J’ai peu donné de mes nouvelles ces derniers temps car je travaillais sur un projet. Sur mon ordinateur, je surfais sur des idées, des textes, des citations. Le dernier jour de cette période de fête, on m’a volé ledit ordinateur portable.

Dans un grand magasin américain, alors que je choisissais de la nourriture coréenne, quelqu’un l’a pris dans le caddy. Je n’aurais jamais dû le laisser dans le caddy, je sais, c’est donc ma faute. Quelques secondes ont suffit au malfaisant pour commettre son forfait. Une demie douzaine de personnes étaient témoins, une jeune fille me fit comprendre par un geste que quelqu’un s’était enfui dans telle direction. Je courus dans cette direction quelques minutes, mais c’était bien entendu peine perdue.

Je revins vers le rayon de nourriture coréenne, sans savoir pourquoi. Une demie douzaine de visages souriants me considéraient. Ah ! l’antique sagesse qui permet de prendre le malheur d’autrui avec le sourire. Cela force le respect.

Je ne pouvais pas me résoudre à partir du magasin. Je me sentais trahi au plus profond de moi. Trahi par moi, bien sûr, et par tous ces gentils traîne-savate que je croisais habituellement dans mon magasin. Je hantais une zone incertaine entre les caisses enregistreuses et le rayon coréen, comme si je sentais obscurément que le malfrat allait nécessairement revenir sur les lieux du crime.

Pour me calmer, je me disais qu’il ne fallait pas s’attacher aux biens matériels. Voilà une bonne occasion de pratiquer la sagesse transpirante. Mais les leçons de détachement que je me faisais, j’y résistais un peu en me disant : « Soit, mais ce n’est pas l’objet en lui-même dont je déplore la perte. Ce sont les textes écrits dedans, les photos et les vidéos emmagasinées, les souvenirs. Faut-il se détacher de nos souvenirs aussi, sous le seul et mince prétexte qu’on va tous crever un jour ? C’est un peu fort de café. Et lorsque je perdrai un être cher, faudra-t-il aussi que je me dise qu’il faut accepter ? Ah, sagesse précaire, tu m’en demandes des sacrifices. »

J’ai pensé très rapidement au blog. Mes disques durs pourront bugger, mes outils disparaître, quelques pages seront sauvées dans la blogosphere.

Première dame : visions

Si j’étais le président de la république, j’aurais épousé la même femme, je crois. Peut-être pas les autres, car je suis d’un naturel fidèle, mais je n’aurais pas résisté au charme de cette Carla Bruni. Comme le président, je me serais marié trop tôt, sans même réfléchir, en occultant les raisons de la rupture prochaine, d’ici quelques mois ou quelques années. Retomber amoureux, c’est un tel miracle.  

Rien qu’à lire l’interview qu’elle a donnée à L’express, on sent la douceur de sa voix et la franchise troublante de son regard, son pouvoir de séduction, son savoir faire dans l’approche des hommes. Je ne sais pas ce qu’il en est des femmes, mais je crois que les Français, dans leur ensemble, admettront que l’arrivée d’une telle femme près de soi, c’est un événement qui change toute la vie. Il y a des femmes plus ou moins douées pour le bonheur, plus ou moins douées pour en offrir à un homme, plus ou moins douées pour le recevoir d’un homme. Je la crois très douée.

Ce qu’elle a à dire sur la politique ou sur n’importe quoi d’autre, bon, tout le monde s’en fiche, mais un homme qui a des soucis ne demande pas à sa femme de dire des choses intéressantes. Il a Guaino pour cela. Non, l’homme aux soucis amoncelés demande bien plus que cela à une femme : il lui demande d’avoir une présence électrisante et apaisante à la fois. Très peu de gens en sont capables. Sur ce point, le point de la présence physique, je suis sûr qu’elle est bien plus douée que lui et plus douée que bien d’autres femmes.

Pour nous, simples citoyens, cette nouvelle première dame nous offrira enfin la famille royale que nous enviions à l’Angleterre. C’est vrai quoi, la Reine pète de travers, le prince William se fait pécho un joint au bec, et le monde entier en parle, sans même que l’image de l’Angleterre en sorte amoindrie, et c’est là que je tire mon chapeau à la Perfide Albion. Elle est perfide mais elle est rudement rouée. Nous, quitte à en souffrir par une image de république dégradée, nous sommes assurés d’une couverture médiatique internationale constante. Les journaux et les hommes du monde entier vont fantasmer, sans même sans rendre compte, sur notre première dame. C’est au moins une bonne chose pour le business, les fleurons de l’économie française que sont la mode, le luxe, la cosmétique, la chanson mielleuse, la gastronomie, le vin italien, les gondoles, la mozzarella buffala, aromatisée à la sauge séchée et accompagnée d’huile d’olive…

Italie, France, trop de beautés concentrées en un si petit espace.

En ces temps de retour du Moyen-âge, Sarkozy remonte sérieusement dans mon estime avec ce mariage interethnique : je suggère que désormais, nous revendiquions la souveraineté sur l’Italie. Qu’on l’envahisse une fois pour toute, qu’on la ravisse et qu’on l’étreigne. L’Italie nous rend fous d’amour depuis des siècles, laissons libre cours à nos vieilles envies d’union et de domination. 

Vie et opinion d’un commentateur

C’est l’anniversaire du commentateur Ben.

Ben le bien nommé.

J’en profite pour lui rendre un vibrant hommage, c’est bien le moins que je lui dois.

Nous nous sommes rencontrés il y a plus de quinze ans, à l’université Lyon3. Dès les premières semaines de notre vie d’étudiants, nous devînmes membres actifs d’un collectif de copains qui allait rester la meilleure bande de copains de la faculté de philosophie. Un groupe hétéroclite, hétérogène, où les discussions interminables, les grosses bitures et les dérives nocturnes ont cimenté une amitié qui n’a pas lieu de s’épuiser avec le temps.

Ben a très vite pris un appartement en colocation avec Philippe, un autre copain de beuverie, et ensemble, ils formaient un binôme que nous appelions « les Ignobles ». Il y avait du laisser-aller dans le ménage, mais toujours une grande rigueur dans les choix musicaux et dans les plats cuisinés. Chez les Ignobles, on écoutait de la musique baroque, on fumait des monceaux de clopes, on buvait des hectolitres de bière et on parlait histoire de France, d’Europe, philosophie politique, filles et littérature.

Ces années-là, je n’ouvris pas un journal, je fis une totale abstraction des médias, je vivais dans une bulle philosophique, dans laquelle les questions d’actualité étaient traitées avec le même recul et la même passion que des points de détails de l’histoire des idées. La victoire de l’OM en Ligue des Champions est passée complètement inaperçue. Celle de Chirac à la présidence aussi.

Plus tard, d’autres personnes ont pensé que la dénomination « Ignobles » désignait l’ensemble de la bande, c’est assez dire l’influence fédératrice qu’avaient Ben et Philippe sur le groupe. Leur appartement était ma seconde université, ma MJC, mon bistrot et mon salon. Je me formais à l’art du parasitage, dont j’ai raffiné la pratique plus tard. Nous y emmenions des filles, certaines restaient dormir, nous y mangions, nous nous y reposions, nous y préparions les examens, nous y faisions passer le temps.

Nos conversations ont eu plus d’importance pour mon éducation que les cours en amphithéâtre. La culture et l’intelligence de Ben faisaient de lui une personne à part. Catholique pratiquant dans une bande d’agnostiques ou d’athées, il nous impressionnait par ses raisonnements et les auteurs qu’il était capable d’y faire intervenir. Les théories les plus difficiles, les plus abstraites, il pouvait les faire apparaître dans des débats concernant les sujets les plus triviaux. Sa capacité à jongler avec les concepts était ahurissante pour un jeune homme comme moi. D’ailleurs, j’ai très tôt eu conscience de l’influence bénéfique qu’il a eue sur moi. Non seulement il m’a fait comprendre, en parlant très peu, des choses aussi fondamentales que Marx, Deleuze, le catholicisme, le fascisme ou Spinoza, mais il m’a appris à faire de la philosophie et c’est uniquement grâce à lui si j’ai réussi ma deuxième et ma troisième année de fac. Les années suivantes sont redevables à mon génie propre.

Découvrir un écrivain avec quelqu’un comme Ben, en parler avec lui dans de longues promenades hivernales, c’est une expérience que je souhaite à tous mes étudiants : on ne lit plus jamais de la même manière, et la lecture devient une activité aussi puissante et vitale que le voyage ou l’amitié.

C’est à cette époque qu’il a rencontré celle qui est devenue la mère de ses enfants, qui était une étudiante satellite de notre bande. Leur histoire d’amour est inénarrable. Nous avons organisé leur mariage entre copains, nous avons assisté aux premiers pas de leur premier gamin.

Et depuis que je fais des blogs, Ben est de loin le commentateur le plus fidèle. Il a tout de suite vu l’usage qu’il pourrait faire de cet espace de cyber-écriture. Autant il n’est pas un grand épistolier, et je communique davantage avec d’autres amis par lettres ou par e-mails, autant il a su instinctivement dynamiser et enrichir ce curieux territoire de commentaires. Il hante avec générosité et humour les pages de mes blogs, rendant généralement les commentaires plus intéressants que les billets eux-mêmes.

Il est devenu si indispensable au fonctionnement et à la vie du blog que s’il arrêtait de commenter, j’arrêterais d’écrire.

En attendant que tout cela prenne fin, je te souhaite un joyeux anniversaire, mon bon Ben, et j’envoie une bise à Agathe et aux gamins.  

Accélération du guerrier

Certains jours sont des accélérateurs existentiels. Alors qu’on stagne tranquillement dans son coin, sans ennuyer personne, notre vie repart à l’abordage en quelques heures.

Cette journée-là, j’eus le bonheur d’enfin m’entretenir intimement avec une femme de grande beauté, qui me faisait rêver depuis six mois. Elle me dit : « J’aimerais bien apprendre la philosophie avec toi. »

Tu veux dire « parler sagesse » ? Spiritualité ? Energie et tutti quanti ? Parler précarité, tout ça, désaffiliation, flottement de la vie ? Mais non, elle veut de la vraie philosophie, des concepts durs comme des pierres, et qui se déploient longuement, comme la mer.

Je dis banco. Jouer le Fontenelle moderne, voilà qui va réchauffer mon hiver enneigé. La pluralité des mondes, madame, c’est finalement ce qu’ont réinventé nos penseurs français postmodernes. Ah mais il est six heures, souffrez que je vous invite à manger un repas ouighour.

De retour à la maison, le message d’un professeur français, écrivain subtil de son état, me remet sur les rails d’un désir de thèse de doctorat, et me relance.

Des informations concordantes me font miroiter des aides à la recherche qui me permettraient de vivre trois ans en faisant ce qui, à mes yeux, constitue la plus belle des existences : voyager dans les bibliothèques du monde entier, lire, écrire, découvrir des textes magnifiques et les mettre en valeur, prendre des théories à bras le corps et les faire vibrer les unes dans les autres.

C’est alors qu’une journaliste d’un magazine chinois m’envoie un e-mail pour me demander un article dont je lui avais parlé un jour et que je croyais oublié.

Les projets s’entrechoquent et, tandis que mes amis profitent du nouvel an chinois pour aller au soleil, je fais le choix inverse, je fourbis mes armes sous la neige de Shanghai pour être prêt à frapper au moment opportun.

Faire avancer les projets en douce, comme s’ils étaient des machines de guerre. Parce que le sage précaire est un peu un guerrier, on ne le dit pas assez.

Un guerrier de quel type ? C’est une question dont je traiterai dans un autre billet, car il faudra convoquer les grands stratèges chinois et européens, ce ne sera pas une mince affaire.

Muse et musicienne

Il se passe quelque chose d’extraordinaire avec les jeunes femmes françaises. Grâce à internet, je découvre – sans doute très tard – des chanteuses d’un talent déconcertant. Des gamines qui ont l’air de sortir de la fac, et qui savent tout faire, qui jouent de la guitare, du piano, qui dansent, qui écrivent, qui campent des ambiances, des nostalgies, des rêveries poétiques ou humoristiques.

Au hasard, et dans un ordre aléatoire, car pour moi elles sont toutes apparues au même moment : Anaïs, Emilie Simon, Olivia Ruiz (aux superbes yeux lusitaniens), Camille, et j’en oublie. Je pourrais passer des heures à les regarder et les écouter. Vu de loin, en plus, elles ne ressemblent à rien de connu. Je veux dire, ce type de musique, ces personnalités, ces façons de bouger, de regarder, sont inimaginables dans le monde anglo-saxon (sauf pour Anaïs qui pourrait être québécoise) ou dans le monde asiatique. Je ne sais pas si c’est un phénomène typiquement français – c’est possible – mais c’est au moins profondément européen et continental.

C’est réjouissant, et on sent, parfois, dans l’ombre, des hommes musiciens qui ont trouvé en l’une ou l’autre de ces filles leur muse, ou la meilleure incarnation de leurs constructions musicales.

Moi aussi, je me verrais bien avoir une jeune femme talentueuse qui irait sur scène et qui chanterait des chansons que j’aurais écrites pour elle. Je rêve d’une beauté dégingandée qui remuerait les bras comme un poulpe et qui tantôt susurrerait, tantôt crierait d’une voix tantôt rauque, tantôt cristalline. Nous nous amuserions beaucoup lors de répétitions épiques où, la plupart du temps, je laisserais les musiciens entre eux car, au fond, les répétitions m’ennuient très vite et très profondément.

Alors précisément, quelques amis et moi sommes en train de travailler quelques chansons, que nous projetons d’enregistrer en 2008. Je vais les voir, je leur chante mes ritournelles et ils font l’arrangement, trouvent des rythmes, des sons, bidouillent et se débrouillent. Et voilà qu’apparaît une Américaine qui sort de la fac. Une gamine titulaire d’un diplôme d’économie dans l’une des plus prestigieuses universités du monde, qui parle chinois, qui joue du violon et qui se trouve dotée, en sus d’un sourire charmant, d’une voix que mes amis disent très belle. Je l’embauche, elle sera notre muse, notre Olivia Ruiz à nous, ou plutôt notre Jane Birkin.

Elle avait donné un accord de principe, mais autour de la table du restaurant où nous parlons business, elle me dit qu’elle serait heureuse de chanter avec nous, dans un sourire américain qu’il est impossible de lire, un sourire trop poli, qui attire autant qu’il tient à distance, un sourire chaleureux qui peut tout promettre ou tout compromettre.

Suicide du célibataire : les premiers préceptes de la sagesse précaire

Deux choses enquiquinent terriblement la société : le célibat et le suicide. Moi, je suis pour la libéralisation des deux. C’est vrai, quoi, qu’on nous laisse nous donner la mort tranquille ! Qu’est-ce qui m’empêche, moi, franchement, de me faire disparaître vite fait bien fait ? Deux choses, pas plus (mais pas moins) :

1-     Il y a encore des gens qui m’aiment.

2-     J’aime la vie. 

Mais enlevez ces deux éléments, deux éléments extrêmement ténus, si on réfléchit bien ; j’en finirais avec plaisir.  Ah oui, rien ne me console plus que l’idée d’en avoir terminé. D’ailleurs la sagesse, pas seulement la sagesse précaire, mais toutes les sagesses, (et la sagesse précaire plutôt moins que les autres), s’inspire toujours, s’identifie à l’état d’indifférence et d’ataraxie de celui qui n’a absolument aucun des soucis, aucune des joies des vivants. C’est ce qui est beau dans la vie, et c’est la raison pour laquelle j’y reste sans râler (certains jours en traînant des pieds, cependant) : cette possibilité d’être à la fois vivant et un peu mort. De jouer au mort. De ne pas choisir complètement une voie plutôt qu’une autre. Un peu comme ces gens intelligents qui jouent aux cons. Ou ces femmes fidèles qui flirtent avec des célibataires précaires, si vous voyez ce que je veux dire. C’est un peu roublard, comme attitude vis-à-vis des choses, mais enfin, la roublardise est une des colonnes conceptuelles de la sagesse précaire, qui n’en comptent que deux : la roublardise et la couardise La couardise est importante pour savoir rester célibataire, et pour fuir les responsabilités au bon moment. Et le suicide, n’est-ce pas une forme de lâcheté ? On le dit. Donc sachons être couards. La roublardise, quant à elle, est essentielle pour donner le change, pour jouer avec les apparences et pour faire des pirouettes. Très utile aussi pour ne pas avoir à s’expliquer tout le temps. Un bon usage de ces deux défauts fondamentaux garantit une sorte de longévité dans un bonheur provisoire qui n’est rien d’autre que l’état habituel, ou idéal, du sage précaire.

Sur tout cela, quelque chose me dit qu’il faudra revenir.

Récession

A en croire les rumeurs, sur le ouèbe, dans les journaux, nous entrons dans une période de difficultés économiques très longues et très profondes.

C’est le moment de faire le futurologue amateur. Que va-t-il se passer pour nous, avec une récession ? Commençons par les plus précaires.

De nombreux groupes humains vont lâcher prise. Ceux qui n’étaient déjà pas sur la pente ascendante, ceux qui avaient eu les yeux plus gros que le ventre, ceux qui étaient déjà dans la difficulté vont décrocher. Ce sont des hordes de pauvres erres (hères ? Er ?) qui vont apparaître et peupler nos landes et nos forêts.

Nous allons voir réapparaître, j’en fais la prédiction ici même, un phénomène médiéval bien connu : le vagabondage. Selon Robert Castel, le vagabond se distingue du rôdeur et de l’étranger en ceci qu’il est « désaffilié d’un ordre social auquel il avait auparavant appartenu » (Les métamorphoses de la question sociale, Gallimard, 1995). Castel préfère le mot de désaffiliation à celui de précarisation, ou celui d’exclusion, pour décrire les aléas du salariat.

Alors là, avec la récession à venir, ça va désaffilier à donfe, permettez-moi de le dire. De grands espaces non domestiqués vont accueillir de nouveaux errants, de nouvelles migrations, de nouveaux brigandages.

Disons les mots, un nouveau Moyen-Âge.

Michaux visionnaire ?

Voici ce qu’on lit dans Ecuador : 

« La crise de la dimension. 1er février 1928.Cette terre est rincée de son exotisme. Si dans cent ans, nous n’avons pas obtenu d’être en relation avec une autre planète (…) l’humanité est perdue.

(…) Nous souffrons mortellement ; de la dimension, de l’avenir de la dimension dont nous sommes privés, maintenant que nous avons fait à satiété le tour de la terre. » 

J’étais abasourdi de voir cela écrit en 1928. Michaux avait donc prévu le tourisme de masse et la banalisation de la découverte des continents. Cela n’est peut-être pas exceptionnel, je ne sais pas, mais à ma connaissance, personne n’avait eu ce type de discours avant la seconde guerre mondiale. C’était d’autant plus impressionnant que le même auteur allait écrire deux ans plus tard des phrases d’un admirable enthousiasme en côtoyant les Chinois. En 1928, il n’avait aucune idée de ce qu’il allait encourir en Asie, où il se verra comme un barbare.Je regarde de plus près mon livre, emprunté à l’alliance française de Shanghai, et je lis sur la page de couverture : 

Henri Michaux 

Ecuador

Journal de voyage 

Nouvelle édition

revue et corrigée 

nrf 

Gallimard 

Et le copyright indique la date de 1968. Il a donc revu son texte après la guerre. Je me souviens de ce que disait Robbe-Grillet de l’habitude qu’avait Michaux de revenir sur ses anciens textes. Il paraît qu’il retirait purement et simplement des poèmes entiers de ses ouvrages, et qu’il en ajoutait de nouveau.

Dans son Barbare en Asie, j’avais trouvé déjà des choses étonnamment perspicaces sur les Japonais. Le lecteur avait la nette impression qu’il prévoyait dès 1931 toutes les horreurs que les Nippons allaient faire subir aux Chinois et à d’autres peuples d’Asie. Mais il avait brouillé les cartes en ajoutant aussi des notes de bas de page datées des années soixante pour ajouter certains commentaires sur le maoïsme, qu’il voyait d’un œil assez bon.

Simon Leys regrette, dans un article, les changements que Michaux a effectués dans son Barbare.

De la nécessité de lire les différentes versions.

Tout cela m’amène à une légère suspicion. Quelqu’un a-t-il la version originale d’Ecuador ? Et peut-il me dire si le paragraphe suscité y était conforme à la version de 1968 ?