Quand on pense Liverpool

Quand on pense Liverpool, on pense football, bière et rock and roll. On pense fish and chips huileux, très salés et plein de vinaigre. On pense ouvriers, maisons basses, on pense nord, nord, nord. On pense accent à couper au couteau, on pense textile, on pense XIXe siècle, industrialisation, prolétariat, pollution, brouillard poisseux, on pense rock, rockeurs solitaires et football, football et football.

N’ai-je pas déjà écrit cela, à propos de Manchester ? Ou est-ce que j’ai rêvé d’avoir écrit cela déjà ? Ou est-ce que j’ai rêvé ?

Cathédrales de Manchester : miracle et marketing

 Eglise Saint Anne de Manchester Photo Neil Roland

Avant de me rendre à la cathédrale, j’étais tombé par hasard sur une autre église de prestige : Saint Anne, au cœur de Manchester. Comme il n’y avait rien à voir dans les rues, j’entrai. Un gros homme me demanda si je venais pour le service, je dis oui.

Un seul prêtre sur scène, entouré en tout et pour tout d’une dizaine de fidèles. Le prêtre fut très étonné et heureux de me voir. J’étais seul dans la salle des bancs pour le public. (Je ne connais déjà pas le vocabulaire pour les églises françaises, alors pour les Anglicans… On m’autorisera à utiliser celui des « arts de la performance ».) L’officiant (je devrais dire l’acteur ou l’artiste, mais je ne voudrais pas être sacrilège non plus) me regardait, ce que je comprenais très bien, sans prétention : il croyait voir là une possible recrue.

A la fin du service, il vint vers moi et me serra la main avec gentillesse : « Good to see you », dit-il. Ne sachant pas s’il s’agissait là d’une parole rituelle, je n’osais pas répondre : « Good to see you too ! » Un dimanche matin, dans une ville chrétienne, dans la paroisse la plus centrale de la ville, un tel désert participatif a quelque chose d’inquiétant, il ne faut pas se voiler la face.

C’est depuis cette perspective qu’il faut analyser les tentatives de modernisation de la cathédrale de Manchester. Mettons-nous à leur place, ils se sont certainement dit : « Tentons le tout pour le tout, ordonnons des prêtres femmes, parlons des homosexuels, élisons des Noirs à notre tête, il y a bien des journaux et des chaînes de télé qui parleront de nous. »

Ils ne se limitent pas à ces audaces sociétales et politiques, ils remettent au goût du jour la musique sacrée, l’orgue et les chœurs. Ce matin-là, c’était la chorale de Nottingham qui était invitée à se produire, et je dois dire que leur entrée sur scène fut prodigieuse. Les voix d’hommes retentirent, depuis le fond d’une allée, puis, au fur et à mesure que la procession avançait, les voix de femmes se firent entendre et l’ensemble s’envola et prit tout l’espace de la cathédrale : je fus conquis.

Je comprends mieux maintenant pourquoi, au moment de donner un signe de paix à son voisin, le public de la cathédrale bougeait et se déplaçait beaucoup. Les gens quittaient leur banc et se promenaient pour serrer des mains, ce qui est un gênant pour l’étranger de passage. Moi je n’osais pas bouger, je ne savais pas ce qui se tramait. Certains traversaient la nef, surtout les plus vieilles, pour qui marcher était une torture, cela leur permettait de remettre un peu de souffrance et de tragique dans cette ambiance trop bon enfant. Cette pratique avait pour but de dynamiser la pratique religieuse, et m’apparaissait très proche de ce qui se pratique dans les classes de langues étrangères : on apprend aux gens comment dire « bonjour, je m’appelle machin chouette, je suis français, et toi, comment tu t’appelles ? », et on les envoie se déplacer et serrer la main des autres apprenants, comme s’ils étaient les convives d’un même festin.

Nul doute que ces deux inventions, dans la pédagogie comme dans la religion, viennent des mêmes cervelles.

Or il se passa qu’une des femmes officiantes, vint vers moi et me serra la main en me regardant au fond des yeux. Peace be with you, dit-elle, avec un beau sourire calme, aux dents bien blanches et à la bonne odeur de propre. Un regard très serein et puissant, plus convainquant à mes yeux que tous les sermons sur le respect des différences.

Je regardais ma prêtresse repartir vers le chœur, de sa démarche tranquille, et soudain s’éleva le chant de la chorale. Superbe chant, et expérience enivrante que cette femme venue à moi sans autre désir que je reparte en paix. Je crus une demi seconde à je ne sais quel miracle.   

Cathédrale de Manchester Photo Stephen Bryant

Des catholiques révolutionnaires

C’est une femme qui officie, à la cathédrale de Manchester. Pas une seule femme, mais la patronne des lieux, celle qui prononce les paroles rituelles les plus importantes, celle qui passe les plats, qui lance les chants de la chorale, qui lance le sermon, c’est une femme à la chevelure fauve. La chevelure a son importance car une autre femme, à ses côtés, avait des cheveux attachés et moins volumineux, alors que parmi les enfants de choeur, il y avait une femme de trente ans dont les cheveux étaient raides. Les trois femmes sur la scène ne se distinguaient pas seulement dans leurs actes et leurs habits : les cheveux de la principale l’imposaient comme la supérieure, et on n’eût pas accepté une telle coiffure chez une sous-fifre. Moi, en tout cas, je ne l’aurais pas supporté.

Parce qu’il a fallu en avaler, des couleuvres, dimanche matin. Déjà une femme, bon, passons. Mais le sermon, il fallait l’entendre pour le croire. Le jeune prêtre qui parlait, je ne sais pas où il a été formé, bonté divine. Il fit la liste de toutes les persécutions dont les chrétiens s’étaient rendus coupables, comme si les fidèles n’en avaient jamais entendu parler : « Nous avons persécuté les hérétiques, nous avons persécuté les femmes, que nous appelions sorcières, nous avons persécuté etc., etc.; nous avons enfin persécuté les gay people. »

Je ne savais pas que l’église employait ce mot, plutôt que « les homosexuels ». Gay people, qu’est-ce que nos curés de campagne vont devoir utiliser quand l’autorité les forcera à en parler aussi : « communauté homos » ? « Le peuple des gais » ? « Les gens de sexe similaire » ? Je sens que cela travaille déjà dur, dans les couloirs des diocèses.

Il continuait son sermon en laissant penser qu’il restait une communauté que nous continuions de persécuter, malgré le degré de civilisation qui était le nôtre. « Et cette communauté que nous persécutons encore, ce sont les gay people. » Encore ? J’ai dû rater un truc dans son argumentation. Alors, voilà, mon prêtre se lance dans une défense lyrique des différences, une promotion de la tolérance. « Je ne veux pas faire partie d’une Eglise où tout le monde est d’accord avec moi. How dumb would that be ? » On sentait l’humour cool des jeunes casuistes de gauche, ce qui fit sourire la grande prêtresse d’un sourire félin. En remuant crânement sa crinière, elle semblait contente de son poulain. Ils communiaient tous dans l’idéologiquement correct, mais ils se savaient tous dans le collimateur des officiels, et le jeune type continuait son réquisitoire : « Je ne crois pas dans une Eglise donneuse de leçon, je ne crois pas dans une Eglise où tout le monde pense pareillement », et au moment où je crus qu’il allait annoncer à tout ce beau monde médusé que Dieu d’existait pas, ce dont pour ma part j’ai toujours été convaincu, le voilà qui prononce les paroles salvatrices : « I believe in one holy church, apostolic and catholic. » Ah bon, j’étais rassuré. Je commençais à me demander où j’étais, moi, et s’il n’allait pas prononcer l’imprononçable, genre que les parpaillots devaient avoir le droit de gambader dans la rue librement.

L’audience avait contracté l’habitude, au moment de prier, de se pencher en avant, le dos courbé, les mains croisées. Mais cette position était idéale pour recevoir des propositions de prières qui découlent d’une vision tragique de la vie. La messe sert un peu à cela, me semble-t-il, nous rappeler que nous sommes mortels, que les catastrophes, tout autour, sont le lot normal de la vie humaine, que la maladie et la mort nous entourent, et étreignent ceux que nous aimons. Et d’offrir des moments de silence pour méditer un peu. Ici, à Manchester, les gens se tordent les mains, se cachent la face et se courbent en quatre pour entendre des choses comme : « Prions pour le respect et la dignité des gay people, prions pour l’ouverture, pour ne pas cesser d’être ouverts, prions pour respecter les différences, pour la paix en Géorgie, pour que les Chinois reçoivent de nombreux bénéfices des événements actuels, et que les Etats trouvent une nouvelle façon de se respecter les uns les autres. » Je vous jure que ce que j’écris là, je l’ai entendu.

Messe cool, messe pour bobos, sauf qu’il n’y a pas de bobos dans l’assistance. Les bobos dorment, à cette heure-ci, ou alors ils boivent des boissons bio aux cafés tout en bois. Ou alors, ils font du VTT avec leurs enfants, en leur apprenant le nom et l’histoire d’un groupe de rock. Ici, dans la cathédrale, c’est plein de vieux qui, s’ils écoutaient, seraient, au mieux, confus qu’on leur parle d’homosexualité de bon matin.

Une ville branchouille : Manchester

Quand on pense Manchester, on pense football, bière et rock and roll. On pense fish and chips huileux, très salés et plein de vinaigre. On pense ouvriers, maisons basses, on pense nord, nord, nord. On pense accent à couper au couteau, on pense textile, on pense XIXe siècle, industrialisation, prolétariat, pollution, brouillard poisseux, on pense rock, rockeurs solitaires et football, football et football. On imagine alors ma surprise de voir le centre ville rempli de jolis maisons, d’église charmantes, de beaux spécimens d’arrogance érectile upper class.

« Lorsque Manchester se réconciliera avec son histoire politiquement incorrecte, me disais-je avec componction, elle deviendra un grand lieu européen de tourisme. » Je ne manque jamais de grandiloquence, quand je me parle.

Les Mancuniens en ont eu marre, visiblement, de cette image noire qui leur colle à la peau. Il fallait faire quelque chose pour en changer (d’image, pas de peau). J’ai marché des heures sans pouvoir manger un fish and chips et j’ai bien failli louper les matchs de football, tant les pubs ont fait place à des cafés à la con, où l’on parade en causant biennale d’art contemporain, Turner prize ou je ne sais quel sujet de conversation inapproprié les jours de foot.

D’abord, c’est une ville riche. Extrêmement riche, avec des bâtiments extravagants, néo-gothiques, des colonnades, des rotondes à tous les coins de rues. Les capitalistes ont fait d’immenses mémoriaux à leur propre gloire et ça a de l’allure, il ne faut pas se le cacher. Si les Anglais étaient français, ils en seraient ouvertement fiers, plutôt que de la jouer modeste et d’attendre les compliments, qui ne viennent jamais car tout le monde s’en fout. Mais ce n’est pas cela que les Mancuniens ont voulu promouvoir.

Ils tournent le dos volontairement à leur passé bourgeois et à leur patrimoine architectural, comme s’ils avaient mauvaise conscience vis-à-vis du monde ouvrier : dans les publicités et dans les autocélébrations de la ville, on ne voit qu’un seul bâtiment victorien, et encore, un peu flou, ou surexposé, pour le rendre cool. Tous les autres lieux mis en avant sont des tours modernes, des anciens entrepôts rénovés, des ponts, des usines.

Le but était de devenir branchouille.

Les efforts ont été considérables pour rendre la ville branchée, c’est un fait. On l’a rendue, pour cela, gay friendly. Des homosexuels partout, un quartier leur est réservé (Gay Village, non loin de China Town !) Des expositions leur sont consacrées à la Bibliothèque centrale. On parle d’eux et on défend leurs droits à l’église (j’y reviendrai). Même dans le pub assez rustique où j’ai regardé Manchester United / Newcastle (1-1), ainsi que dans d’autres pubs plus classe, dans les musées, ils s’affichent. Plus qu’ailleurs, plus qu’à Paris en tout cas, les homos sont à l’honneur et la municipalité accroche les drapeaux arc-en-ciel de la gay pride, afin de se montrer du bon côté de la modernité.

On a évacué dans le même geste les ouvriers et les patrons. On les a remplacés par de sympathiques citadins internationaux, aux accents neutres, aux dégaines débonnaires, tolérants, terriblement fashion. 

The End of French Travel Writers

J’envie les Anglais pour leur fameuse lignée de travel writers qui font de la littérature de voyage un genre aussi respecté que le roman, l’autobiographie ou la poésie. Nous avons, nous aussi, des écrivains voyageurs, mais pas de lignée aussi repérable et célèbre que Wilfred Thesiger, Jonathan Raban, Bruce Chatwin, Freya Stark, P. Leigh Fermor.

Quand le Nouvel Observateur interroge des témoins de notre monde dans ses pages « Débats », il choisit, pour l’Angleterre, l’écrivain voyageur Colin Thubron, en août 2008. C’est une tradition anglaise que personne ne conteste, mais pourquoi personne ne s’étonne qu’on n’en ait pas une aussi, nous ? Je m’en étonne car historiquement, la France et l’Angleterre connaissent les mêmes mouvements, les mêmes grands événements concernant les déplacements, les explorations, les découvertes et leurs relations.

Au temps des Lumières, mêmes voyages autour de la terre (Cook chez eux, La Pérouse chez nous), les mêmes voyages fictifs et philosophiques (Swift et Sterne chez eux, Montesquieu, Voltaire et Diderot chez nous).

Le cas Stendhal

Mêmes voyages romantiques, Byron, Shelley, Chateaubriand, Nerval. J’oublie le principal : Stendhal.

La différence est que, lorsque l’on pense à Byron, on pense à ses voyages, alors que lorsque l’on dit le nom de Stendhal, qui y pense ? Il a pourtant connu la célébrité avec ses Promenades dans Rome, et n’est devenu romancier que sur le tard. D’ailleurs, en général, ses récits de voyages lui ont valu plus de succès de son vivant que Le Rouge et le Noir et toute son œuvre de fiction réunie.

Quand on pense à Flaubert, on pense à l’ « ermite de Croisset » et on occulte ses voyages et récits (Bretagne et Normandie, Orient, Egypte). Il faut savoir que les Anglo-irlandais, quand ils connaissent Flaubert, c’est plutôt par rapport à ses voyages (ce qui est peut-être dû aux analyses d’Edward Saïd dans Orientalism, 1978) même si c’est pour lui reprocher son rapport colonialiste aux étrangers. N’y a-t-il pas ici un tropisme français qui veut voir l’écrivain en moine reclus, voyageant uniquement dans le langage ? N’aime-t-on pas, plus que tout, l’auteur génial qui s’enfonce dans la nuit et le silence et creuse l’immobilité pour gratter sa névrose solitaire ? Flaubert, Proust, Claudel, Michaux, Beckett, Gracq, Quignard, tous voyageurs mais tous bénéficiant d’une image d’écrivains monastiques. En France, la représentation qu’on se fait de l’écrivain n’enveloppe pas le voyage. C’est ainsi.

Nous avons des écrivains de qualité qui, s’ils étaient anglais, seraient vus comme travel writers, mais Georges Perec, Le Clézio, Jean Rolin, ne voudraient même pas qu’on les désigne ainsi.

Le cas Maillart/Flemming

Quelque chose d’autre s’est passé, dans l’histoire de nos deux pays, qui a fait s’éloigner nos traditions littéraires l’une de l’autre. Quelque chose a eu lieu, quelque part dans le XXe siècle.

Dans la première moitié du XXe siècle, on connaît encore une vraie proximité entre les voyageurs français et les voyageurs anglais. Pensez à Alexandra David-Néel, on la prend tellement pour une Anglaise qu’on prononce souvent son nom comme si c’était David-Neil, on dit « Dayved-Nil ». Or, elle est Française, et nullement isolée. La langue française a connu de nombreux livres aventuriers écrits par des femmes, dont les plus célèbres sont David-Néels et Ella Maillart.

Cette dernière est d’autant plus intéressante, du point de vue de ce billet, qu’elle a voyagé avec un grand reporter anglais, Peter Flemming, et que tous deux publièrent, l’un à part de l’autre, un récit du même voyage à travers la Chine des années trente.

La simultanéité d’ Oasis interdites d’Ella Maillart, et de Journal de Tartarie de Flemming est un événement considérable, car il signale une sorte d’union tranquille entre nos deux traditions et que, dans le même temps, c’en est la fin. La désunion sera totale.

La fin des voyages

Bientôt, l’édition française va tourner le dos au récit de voyage. Tandis que les Anglais continuent sur leur lancée, le plus grand récit de voyage français du siècle commencera ainsi : « Je hais les voyages et les explorateurs », et fera la prédiction de « la fin des voyages ». Dans sa fameuse dernière page, on lira : « – adieu sauvage, adieu voyage – » (Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, 1955). On entendra Beckett nous dire : « On ne voyage pas pour le plaisir. On est cons, mais pas à ce point. »

Les récits de voyage continuent d’être écrits en France, mais ils sont publiés dans des collections à part, ils sont rangés dans des rayonnages de librairie sans prestige. Ils sont collés avec les témoignages de braves gars ayant fait toutes sortes d’exploits, ils n’ont plus rien de littéraires, ils sont sectorisés pour toucher le public qui aime la mer, celui qui est fada de montagne, celui qui veut aller en Afrique.

Alors que les Anglais lisent des Travel Writers dans le « Times » et le « Guardian » toutes les semaines, les Français ont oublié qu’on pouvait passer sa vie à écrire et voyager.   Mais alors, que s’est-il donc passé ?  

Angleterre

On ne visite jamais l’Angleterre. Quand on va sur les îles britanniques, on préfère l’Irlande et l’Ecosse, on fait un week end à Londres, mais la province anglaise, personne n’y pense, c’est terriblement injuste.

Le sage précaire va remédier à cette injustice, et pas plus tard que ce mois d’août. Un petit voyage à travers ses campagnes et ses villes « secondaires », avant de prendre le ferry pour Belfast. Voir si Manchester et Liverpool ont gardé des vestiges de leur passé industriel, voir les lacs romantiques, voir les petites villes sans auberge de jeunesse, enfin tout.

Aveuglement d’une jolie banlieusarde

Elle m’offre un verre sur la terrasse de sa maison HLM, dans la banlieue d’une ville française.

Elle me dit alors comme ça la littérature du voyage. Je dis eh oui, c’est un peu ça. Elle me demande des noms, j’en cite deux ou trois, pas plus, ceux que je préfère. Elle se dit intéressée et qu’elle pourrait bien s’y mettre cet été.

Plus tard, je vois, dispersés dans sa bibliothèque, des livres comme Le désert des déserts, La route d’Oxiane, Un anthropologue en déroute. De plus en plus étonné, je vois des auteurs comme Théodore Monod, Bruce Chatwin, Ella Maillard, plus quelques Chinois et quelques Turcs. En tout et pour tout, une vingtaine d’ouvrages référence de la littérature du voyage.

Mon amie croyait ne rien y connaître alors même qu’elle connaissait de grands classiques. Elle n’avait jamais pensé qu’ils pussent avoir des liens les uns avec les autres, ni a fortiori, qu’ils constituassent un genre à part entière.

Un peu comme ce sage précaire qui pratiquait avec joie Platon et Leibniz, et qui s’émerveilla le jour où il découvrit que quelque chose qu’on nommait philosophie existait. 

De la difficulté de comprendre les femmes

Que se passe-t-il dans une femme ? Que veut-elle, qu’est-ce qui lui fait plaisir, qu’est-ce qui lui déplaît, qu’est-ce que le bonheur pour elle ? Les femmes savent-elles vraiment ce qu’elles veulent ? Nikki Gemmel, romancière australienne, répond que non. Journal intime d’une femme trentenaire, The Bride Stripped Bare (traduction française : La mariée mise à nu, publiée en poche) explore les désirs et les déceptions d’une épouse modèle qui oscille entre la jouissance et la déprime, le dégoût du sexe et l’obscénité la plus crue. Les féministes, dont je suis, réagiront peut-être en disant : « Encore ce vieux cliché qui enferme la femme dans une alternative pute/maman, etc. »

Mais là, c’est une femme qui se décrit ainsi. Et tout porte à croire que la situation de couple, la survie petite bourgeoise, les conventions sociales qui donnent d’elle l’image d’une petite épouse rangée, sont un carcan pour tout individu, quel que soit son sexe, qui veut s’émanciper. Alors, clandestinement, elle écrit un journal et elle fait des expériences illicites.

Peut-on être sûr de savoir ce qui satisferait une femme ?

Pour le savoir, il y a une solution que seule la fiction peut proposer. Une femme prend la plume et imagine un homme vierge, véritable table rase qui ne sait rien de rien, et elle lui apprend tout. L’héroïne rencontre l’homme en question, et s’emploie à l’initier aux joies de l’amour. Elle en fait sa chose, son amant parfait, elle lui enseigne tout ce dont elle a besoin, elle, pour trouver le plaisir. Il se trouve qu’en plus, grâce à la liberté donnée par la fiction, l’héroïne qui n’a jamais connu d’orgasme, « mouille » abondamment lors de ses rendez-vous avec le bel homme objet. Elle prend beaucoup de plaisir, elle le découvre dans son ampleur. Elle devrait donc être heureuse, et l’histoire devrait s’arrêter là. Or, elle décide d’en finir avec lui et de retourner à son mari qui ne lui donne pas de plaisir et qui n’est pas à l’écoute.

On a vu la même chose dans un film de Catherine Breillat. L’héroïne rencontre un personnage, incarné par un acteur porno tout à fait bien membré, qui l’aime, qui la respecte et l’honore exactement quand elle veut et comme elle veut. Il n’est pas qu’une machine à sexe, il est aussi disposé à se perdre dans d’interminables conversations avec elle ; bref un homme, un vrai, selon les fantasmes de la réalisatrice. Cela n’empêche pas l’héroïne du film de partir aussi, « de peur de tomber amoureuse », dit-elle.

C’est une grande différence entre les narrations féminines et masculines, et la grande force des premières : le lecteur n’a aucune idée de ce qui pourrait mettre un terme à l’insatisfaction de l’héroïne. Dans les narrations masculines, l’aspect tragique des choses vient de ce que le spectateur, qui s’identifie à un ou plusieurs personnages, ne voit pas d’issue devant des intérêts, des priorités ou des valeurs fondamentaux mais irréconciliables (la passion et le devoir, la haine et la pitié, etc.) Il y a conflit, mais on reste dans la maîtrise d’un sujet compréhensible. Le spectateur, le lecteur, sait ce qui apporterait le bonheur au(x) personnage(s), même s’il sait que c’est impossible (qu’Œdipe n’ait pas tué son père, qu’Andromaque soit laissée veuve ou qu’on lui rende son Hector, etc).

Dans les narrations féminines, le lecteur est tout à fait démuni à cet égard. Ce n’est pas que le bonheur soit impossible, au contraire l’héroïne ne désire que des choses réalisables, mais rien n’est suffisant, ou tout est décevant. L’héroïne de The Bride Stripped Bare court volontairement à son malheur, à son dépit, comme les héroïnes de Catherine Breillat, et même comme Emma Bovary.

La fin du roman devrait faire parler dans les estaminets : elle a un enfant et tout s’arrange. L’auteur préfère arrêter son roman avant que l’enfant devienne aussi une réalité décevante, c’est ce qui déçoit un peu le lecteur qui trouve un peu facile de terminer sur la gloire de la maternité comme étant la clé de tout. « Si tu veux guérir une femme, disait Zarathoustra, fais-lui un enfant. » Arrivera-t-on, et faut-il vraiment, sortir de ces clichés anti-féministes ? 

Comment être pro-Chinois, pro-Tibétains et pro-Ouïghours en même temps ?

J’étais content de voir que la cérémonie d’ouverture des JO fut un succès. Content pour les Chinois qui se remplissent de fierté et sont très anxieux de nous plaire. Leur façon à eux de s’y prendre, c’est de chercher à nous impressionner, à nous en mettre plein la vue. Si possible, il s’agit de faire de la surenchère à tous les niveaux au point de faire la démonstration que seuls les Chinois peuvent le faire. D’où le nombre de figurants, la beauté par le nombre, la qualité du spectacle qui repose avant tout sur une certaine représentation de la masse, de la quantité. Les nouvelles technologies sont bien entendu indispensables pour montrer qu’ils savent rattraper tous les retards, mais elles sont secondaires. Ce qui est chinois, et qui ne peut être « achevé » que par un pays comme la Chine, c’est une œuvre qui implique une population humaine innombrable.

Cela rejoint ce que m’avait dit une amie à propos d’un spectacle sons et lumières, conçu – déjà – par Zhang Yi Mou : les Européens seraient incapables d’en faire autant. Du point de vue de la quantité humaine et des sacrifices demandés au peuple, ce n’est peut-être pas faux.

Je suis, donc, content qu’ils soient si bien parvenus à nous impressionner. Il leur reste maintenant à se faire aimer.

Dans le même temps, je suis content de voir les manifestations pro tibétaines et pro ouïghours qui ont eu lieu à Paris, à Bruxelles et à Istanbul. Les peuples soumis, sans liberté de parole, se font aisément aimer : il leur reste à se faire craindre.

On me dira, quel Normand tu fais ! La précarité de ta sagesse est bien commode pour ne prendre aucun parti et décerner des couronnes de fleurs à tout le monde. Je prends parti, pourtant, en faveur d’un effondrement contrôlé du régime communiste au profit d’un système multipartiste incluant le Guo Min Tang et le DDP, les deux parties de Taiwan, et le parti communiste chinois.

Mais le paradoxe est qu’il faut les deux types de manifestations pour faire progresser l’état de droit en Chine : il faut constamment rappeler l’injustice de la dictature communiste (et par exemple, ne pas oublier de rappeler que c’est bien une dictature), tout en reconnaissant les progrès des Chinois dans leur ensemble. Il faut que le pays dans son ensemble réussisse ce qu’il entreprend pour que la voix des opposants puissent se faire entendre des Chinois eux-mêmes.

En d’autres termes, Sarkozy a raison de dire qu’il faut aller à Pékin, applaudir et discuter, et Ménard a raison d’organiser des manifestations imaginatives et osées. Nous assistons à une ruse de l’histoire qui, on le sait, se sert des conflits pour faire avancer les hommes sur un terrain qu’eux-mêmes ne connaissent pas. Les manifestations anti-chinoises et la cérémonie d’ouverture des JO participent d’un même mouvement dialectique qui mènera la Chine vers une situation à propos de laquelle on peut rêver mais qu’on ne peut pas prévoir avec assurance : peut-être une sorte de démocratie autoritaire, ou alors une désunion cataclysmique, ou alors une déchéance lente et inexorable due à un épuisement des ressources, tout est possible. Mais le scénario aura été écrit par les deux types de manifestations apparemment contradictoires qui atteignent ces jours-ci leur apogée.   

Un étang pour ceux qui ne partent pas en vacances

 

J’avais parlé, à propos du marché de Villefontaine, d’une belle diversité anthropologique. La Ville Nouvelle peut en effet s’enorgueillir d’une population chamarée, jeune et à la démarche chaloupée.

Non seulement les groupes ethniques coexistent en paix, ce dont j’ai eu confirmation en parlant avec les commerçants et les habitants du coin, qui, s’ils se plaignent de certains désagréments de la ville, admettent qu’il n’y a ni violence ni agressivité ; non seulement les classes sociales s’articulent les unes aux autres comme elles peuvent, mais la nature coexiste avec les nécessités d’approvisionnement énergétique, et laisse passer les poteaux télégraphiques et les câbles électriques. Ce sont des formes, des motifs qui font partie du paysage, et il n’y a pas lieu de s’offusquer de leur présence.

Or, l’un des joyaux de la Ville Nouvelle, ce sont les étangs. Les chercheurs rhônalpins sont les premiers à affirmer qu’ils possèdent « un fort potentiel écologique », compte tenu des trois espèces de hérons qui s’y reproduisent, « dont le furtif et rare Blongios nain » (Direction régionale de l’environnement). Qu’on se le tienne pour dit.

Plus rare et plus furtif que le Blongios nain, cependant, est le plaisir que prennent les bonnes gens d’ici bas dans l’eau de l’étang. Car celui-ci, c’est un petit bijou. Un petit luxe dont personne n’abuse. C’est la Méditerranée à la portée de la classe ouvrière.

S’il est important d’avoir un plan d’eau près de chez soi, il est encore plus beau d’y voir des enfants, et des familles du monde entier s’y baigner, y passer les après-midi qu’ils ne passent pas au bord de la mer ni dans les rutilants départements de la France vacancière. On y voit des pêcheurs qui prennent leur activité très au sérieux, et de jolies Africaines à la peau luisante.  

Dans les H.L.M. de Villefontaine, une bonne proportion d’administrés ne part pas en vacances. Alors, au moins, ils se rafraîchissent. Font des barbecues et donnent à manger aux cygnes et aux canards (sans oublier la fameuse Cistude d’Europe, tortue indigène que nos écologistes ont surpris en train « pondre à terre »). Des femmes s’y font bronzer seins nus, des couples s’y font et s’y défont, des colonies de vacances ou des centres aérés y organisent des activités pour tout petits.

Baignade surveillée par un maître nageur de 14h00 à 19h00. Ce dernier rassure les parents et calme les esprits quand les gens se bousculent, comme lors de cette échauffourée entre un enfant et un handicapé mental.

Certes, les écologistes rhônalpins ajoutent encore que « la pression humaine » présente un risque pour la faune sauvage de la réserve naturelle. J’espère qu’ils ne visent pas les femmes aux seins nus, les écologistes rhônalpins, ni les Africaines à la peau luisante, ni les handicapés mentaux. Ce serait un péché d’opposer héron cendré et adolescente bronzée, butor étoilé (on en a observé!) et sage précaire buté. Dans la Ville Nouvelle, je veux croire que nous pouvons tous cohabiter. C’est mon côté utopique.

En arrière plan, sur la colline de Relong, le château de Fallavier, construit au Moyen Age par les comtes de Savoie si je ne m’abuse, surplombe la plaine et contemple les jeux innocents des baigneurs. Ce n’est qu’au XIVe siècle que les armées du Dauphiné renvoyèrent les Comtes dans leur Savoie, et que tout ce territoire entra de plein droit sous l’autorité du roi de France. Le château de Fallavier n’est pas inconnu des téléspectateurs : la série Kaamelott d’Alexandre Astier y tourna de nombreuses scènes d’extérieur.

Cette image d’une ruine historique, non loin de l’étang et de ses Fauvettes aquatiques (qui s’y reproduisent), ses Crapauds communs (dits Bufo Bufo en latin) et ses Rousseroles turdoïde (c’est un oiseau), apporte encore un peu plus de douceur au paysage, quand le soleil de la fin d’après midi devient mélancolique.