L’illusion d’être connecté sans l’être

Je reçois beaucoup d’appels et de courriers à propos de ces billets de blog que je mets en ligne un peu n’importe quand. « Comment ça, dit-on en substance, le sage précaire est censé vivre au milieu des bois, sans électricité, et nous sommes bombardés de billets fantasques ! » On s’insurge peut-être à tort. Les services de la sagesse précaire sont débordés et doivent répondre avec douceur à des gens très énervés.

Je me permets alors de prendre la parole pour remettre les pendules sur les i. Le sage précaire, il faut se le dire, a plus d’un tour dans son arc, et plus d’une corde à son engrenage. Il n’a pas d’électricité sur le terrain où il habite, mais internet existe à d’autres endroits, chez des amis, des voisins et des cafés.

De plus, et c’est la chose qu’il fallait souligner ici, ce qui paraît un jour n’est pas forcément posté le jour même. Il est possible d’antidater les billets de blog. Ainsi, il m’arrive de poster quatre ou cinq billets en même temps et de planifier leur parution à des échéances variées. Par exemple, un jour où j’ai un accès internet, je puise dans mon journal de bord de quoi faire quelques billets, je les mets tous en forme en quelques minutes, et poste le premier, décide de faire paraître le deuxième le lendemain, le troisième le surlendemain, etc.

C’est le cas de ce billet-ci, que vous avez sous les yeux. Il a été écrit début février et paraît un peu avant le mitan du mois.

C’est ainsi qu’on donne l’illusion d’être constamment branché et connecté à la toile, alors que l’on se balade autour du mont Aigoual.

Egotisme

Quand j’invite les gens à faire des blogs, ils me répondent souvent qu’ils ne veulent pas parler d’eux-mêmes, que cela manque de pudeur, qu’ils ne sont pas assez prétentieux pour cela. Souvent sont cachés deux sentiments derrière ce discours : premièrement il est dégradant d’écrire un blog et de dilapider son génie de cette facon un peu vulgaire ; deuxièmement il est dangereux d’écrire sur soi, dangereux que les gens vous saisissent et comprennent qui vous êtes réellement.

Le blog enseigne le contraire a ceux qui les écrivent. Dire qui l’on est, révéler des choses que l’on voudrait tenir secrètes n’est en fait pas dangereux du tout, car n’étant pas grand chose nous-mêmes, nos secrets ne pèsent pas bien lourd en réalité. Nous n’avons rien à cacher qui soit si important, car lorsque c’est révélé, rien n’a changé dans nos vies, rien n’a changé dans le regard des gens.

Au contraire, tout dire, sans retenue mais avec talent (si possible), avec manière, avec rapidité et avec classe, tout dire est un bon moyen d’échapper aux étiquettes que la puissance sociale aime poser sur les gens.

Stendhal disait tout, il en disait tellement que personne ne le comprend vraiment, personne ne le saisit. Ses romans nous intriguent, sa personnalité tantôt nous agace, tantôt nous illumine. « J’étais amoureux de ma mère, dit-il sans honte dans La vie d’Henri Brûlard. Je voulais couvrir ma mère de baisers et qu’il n’y eût pas de vêtements. Elle m’aimait à la passion et m’embrassait souvent, je lui rendais ses baisers avec un tel feu qu’elle était souvent obligée de s’en aller. J’abhorrais mon père quand il venait interrompre nos baisers… » Stendhal aurait été passionné par la psychanalyse, s’il avait vécu jusqu’au XXe siècle, mais il ne se serait pas laissé enfermer dedans. Il aurait trouvé des parades pour être lui-meme, avec ses masques et ses pseudonymes, au point qu’en révélant tout, il aurait débordé et pris de vitesse les analystes.

« Le paradoxe de l’égotisme, écrit Gérard Genette, est à peu près celui-ci : parler de soi, de la manière la plus indiscrète, la plus impudique, peut être le meilleur moyen de se dérober. »