Le Before : la nouvelle émission culte de la télévision française

Thomas Thouroude, photo de Stéphane Grangier pour Le Monde.
Thomas Thouroude, photo de Stéphane Grangier pour Le Monde.

S’il y a une émission qui n’est pas conçue a priori pour la sagesse précaire, c’est bien Le Before, de Canal +, diffusée tous les jours entre 18 et 19h00. On y parle de « pop culture », c’est-à-dire de trucs qui sont censés intéresser les adolescents. Hip hop drôlatique, blockbusters « déjanté », gamers « incroyables », rappeurs « bling bling » mais « fashion », jeux vidéo « décalés »… pas exactement une programmation dont le sage précaire serait le coeur de cible.

Et pourtant, c’est à mes yeux la meilleure émission culturelle du PAF en 2014, car elle réussit à divertir, à informer et à faire rire les quadragénaires grincheux que nous sommes, moi et mes nombreuses collaboratrices. En ces fêtes de fin d’année qui nous désespèrent, et rendent mon équipe particulièrement bougonne, nous trouvons dans Le Before  un certain réconfort, et pour cela déjà, nous lui décernons la palme d’or du festival de la Sagesse précaire.

La trajectoire de cette émission est fascinante, car l’affaire n’avait pas très bien démarré. On me parlait du Before comme d’un échec. Les concurrents parlaient de flop monumental, pour des raisons de faible audience. Certes, les audiences étaient faibles, mais ce fut intéressant d’observer la réaction de la chaîne et de l’équipe productrice du Before : plutôt que d’arrêter l’émission, de la remplacer par un jeu, et plutôt que de chercher des téléspectateur en faisant du bruit et du buzz, ils ont emprunté la voie de la qualité. Les gens ne nous regardent pas ? Faisons une émission encore plus classe, encore plus exigeante, allons encore plus loin dans nos choix culturels. Et pour cette attitude de rigueur, si rare à la télévision de nos jours, pour cette attitude qui nous rappelle l’époque d’Océanique sur FR3, le jury de la Sagesse précaire décerne la palme du meilleur producteur à celui du Before.

Car à mon avis, cette émission va devenir culte. Un peu comme Les Enfants du rock dans les années 80, ou les documentaires de Pierre-André Boutang que l’on continue de visionner aujourd’hui. Dans trente ans, on regardera ces numéros du Before, quoique confidentiels à leur sortie, et on dira : c’était ça les années 2010. Les grandes stars diront : c’est là que nous avons fait notre première télé, c’était le seul endroit où nous avions une place, il y avait là une énergie et une érudition qu’on ne trouvait nulle part ailleurs. On parlera du Before comme on parle des magazines de Jean-François Bizot. Un peu élitiste, un peu branchouille, mais rigolo, novateur et créatif.

Son but : faire émerger des talents venus de nos banlieues, de nos écoles de journalisme, et de la nébuleuse d’internet. Ses moyens pour y parvenir : le travail, l’écriture et le professionnalisme. On sent à chaque seconde un gros travail de fond dans la préparation, une exigence impressionnante quant aux invités et aux concerts en direct, associés à un authentique sens de la déconnade sur la forme. Exactement le contraire de ce que propose La Précarité du sage, qui incarne dans la blogosphère un pôle d’imprécision intellectuelle dans une rigidité formelle parfaitement assumée.

L’équilibre de l’émission (ces deux tendances à l’information et au rire) a été trouvé après quelques mois d’antenne et d’ajustement, et est dû en grande partie à l’animateur, Thomas Thouroude, qui est un génie de la télé en plus de porter le même patronyme que le Sage précaire. On le savait bon journaliste et bon présentateur de journal télévisé. Dans le Before, il révèle un nouveau talent, celui de comédien. Thomas est vraiment drôle dans les rôles parodiques que lui écrivent les auteurs de Canal +, et c’est une forme de drôlerie qui se trouve à l’opposée de celle d’un Cyril Hanouna. Ce dernier est génial dans l’improvisation, dans la panique du moment présent qui dérape, et c’est ce qui le rend fascinant. Thouroude, lui, est un artiste de la comédie : il sait incarner des personnages et leur donne une charge comique que peu d’acteurs sont capables de donner. Dans ses sketches,  il me fait penser à des comédiens de la trempe de Jean Dujardin, à la fois beaux gosses et hilarants. Alors que Cyril Hanouna n’est jamais convaincant lorsqu’il joue la comédie dans un film. C’est ma conviction, quand je compare les performances de ces deux animateurs, à la fois proches l’un de l’autre et aux antipodes l’un de l’autre : l’un est fait pour l’amusement en direct, l’autre est calibré pour les meilleurs scénarios de comédie.

C’est pourquoi il est aisé de prédire l’avenir : le Before va tenir encore un peu, le temps d’arriver à un nombre d’émissions qui puisse faire masse, et marquer de son empreinte l’histoire de la télévision, puis on retrouvera Thomas Thouroude au cinéma. C’est en tout cas ce que je souhaite au cinéma.

L’origine proustienne de Cyril Hanouna

Le sage précaire regarde la télévision pour s’instruire parfois, mais surtout pour se divertir.

Non, ce n’est pas correct : le sage précaire ne regarde la télévision que pour se divertir.

Non, ce n’est pas ça.

Le sage précaire ne s’instruit pas, il ne fait que se distraire, et ce, en regardant la télévision. Et ces temps-ci, il contemple un génie de l’humour improvisé, un animateur qui n’a aucune autre prétention que de faire rire. Cyril Hanouna est la révélation médiatique de ces dernières années : son émission est géniale parce qu’elle est vide. Tout y dénué d’intelligence, de contenu culturel, d’alibi intellectuel, de réflexion. Elle ne tient que par la grâce de l’animateur qui lance parfois des fusées de drôlerie inattendues.

On me dit parfois : « Pourquoi regardes-tu cette bêtise, c’est nul. » Mais la nullité est fascinante, chers confrères. Rien n’est plus intrigant, grisant, que le vide d’une société. Marcel Proust a construit la plus grande oeuvre romanesque du XXe siècle sur ces communautés vaines et vaniteuses qu’étaient les cercles mondains de son époque. Les émissions de télé actuelles sont les chroniques mondaines d’aujourd’hui. Ce que fait une starlette comme Nabilla n’est pas moins intéressant à suivre que les faits et gestes d’une Odette de Crécy, et les vannes d’un Laurent Baffie ne sont pas moins drôles que les flèches de Robert de Montesquiou.

Proust a eu l’immense courage de prendre au sérieux les gens les plus cons de son époque, et de faire littérature à partir des groupes les plus superficiels qu’on pût imaginer. Aujourd’hui, Proust ferait un roman avec les célébrités de nos écrans, et si possible, les célébrités les plus ineptes.

Cyril Hanouna serait peint sous des couleurs contrastées : drôle et gamin, son humour repose sur la mise en boîte de ses chroniqueurs, ravalés au rang de faire-valoir. Narcissique, son personnage deviendrait diabolique au fur et à mesure du roman, et son rire aigu, forcé, prendrait une dimension lugubre pour terminer en effrayante saillie d’orfraie. Dans le marigot de la mondanité contemporaine, Cyril Hanouna pourrait incarner le rôle d’une hyène rieuse et cruelle, capable d’humilier ses partenaires tout en les forçant à rire.

Il ne faut pas s’étonner, ni se chagriner, du succès de ces émissions inconsistantes. Il n’y a rien là de neuf. Nous avons toujours aimé les commérages et les histrions qui se donnaient en spectacle. Relisons Proust et rigolons des frasques absurdes d’Hanouna, voilà le programme culturel de ces fêtes, concocté par la Sagesse précaire.