Emmanuel Carrère, décevant mais vainqueur quand même

Le dernier roman d’Emmanuel Carrère est très fort mais pour la première fois, je ne suis pas bouche bée d’admiration du début à la fin. Pour la première fois dans un livre de cet auteur, j’ai lu des pages en diagonale et pour la première fois j’ai trouvé que sa pudeur vis-à-vis des personnes réelles qu’il ne veut pas blesser amoindrit la qualité de son texte.
On voit le narrateur tomber dans une dépression terrible mais on n’en connaît ni les causes ni les effets sur l’entourage. Pour moi, il y a une grande absente dans ce récit, l’éléphant dans la chambre à coucher : la compagne du narrateur. On ne saura rien de ce qu’elle pense, de ce qu’elle dit, de ce qu’elle fait, alors même que son compagnon se retrouve en hôpital psychiatrique et subit des électrochocs…
Du coup le narrateur se sent obligé de raconter d’autres histoires de femmes, et le lecteur sent que ce sont des personnages et des situations fictionnelles, comme pour remplir un vide narratif. Or, chez Carrère comme chez d’autres auteurs, la fiction est plus faible que le documentaire.
Mais ça reste un très grand livre, et Carrère confirme qu’il est l’écrivain de notre temps, bien plus important et plus typiquement français que Houellebecq car on relit ses livres sans fatigue, alors que les romans de Houellebecq vieillissent très mal. Relisez Les Particules élémentaires, vous verrez. Plus rien ne vous fait rire, plus rien ne vous choque ni vous excite, vous voyez toutes les ficelles. Les romans de Carrère, au contraire, on les relit sans cesse en découvrant chaque fois qu’ils irradient d’une pensée profonde, paradoxale, et qui ne s’épuise pas.
Yoga, vous ne le lâchez pas jusqu’à l’avoir terminé. Même si j’ai des réserves, le premier truc qu’il m’a donné envie de faire juste après sa lecture est plus éloquent que tous les discours : j’ai ouvert Il est avantageux d’avoir où aller (son avant-dernier livre, 2016) et me suis plongé dans ses extraordinaires reportages.
Comme toujours, Emmanuel Carrère a gagné.

Le succès des successeurs : « Un roman russe » d’Emmanuel Carrère

Dans les monts Mourne, en Irlande du nord, Dominique et moi avons crapahuté quelques jours, dans le but d’enterrer sa vie de garçon. Nous l’avons bien enterrée, semble-t-il, et Dominique pense bien sincèrement qu’elle restera longtemps enfouie dans la lande venteuse des montagnes inhospitalières. Moi, je ne fais pas de commentaire, ce n’est pas mon genre.

J’avais emporté le dernier livre d’Emmanuel Carrère, Un roman russe, et je lisais quelques pages par-ci par-là. A la lampe de poche quand nous dormions sous la tente. Ce qui m’a le plus impressionné dans ce roman, c’est le portrait du grand-père, père de l’Académicienne Hélène Carrère d’Encausse. Ce n’est pas tant qu’il soit devenu collaborateur, qui m’a intéressé, mais sa vie misérable et poignante avant d’être approché par les Allemands. Il était l’aîné d’une famille aisée de Géorgie. Il était le plus brillant de la famille, il parlait russe et rechignait à pratiquer la langue nouvellement officielle, le géorgien. Il était arrogant et n’aimait que les grandes langues culturelles. Il acquit un bon niveau d’allemand et de français, etre autres. Son arrogance, ou sa naïveté, ou sa grandeur d’âme, lui fit se détourner des études professionnalisantes. Ses frères devinrent ingénieurs, commerçants, mais lui ne pouvait être que lettré, mandarin ou brahmane. Contraint de s’exiler, il se retrouvait dans une société, la France, où il n’était plus rien. Il n’avait plus aucune superbe, ici, il devait gagner son pain à la sueur de son front, or il ne savait rien faire vraiment. De brillant intellectuel, il se vit déchoir dans une vie de travailleur précaire, chauffeur de taxi, vendeur au porte à porte… Il écrivait des lettres à ses maîtresses qui témoignaient d’un grand pessimisme, d’une grande préciosité mais aussi, au fond, d’un esprit un peu fou et inadapté au monde moderne.

Honteux de ne pas pouvoir donner à sa femme et ses enfants une vie digne du rang qu’il se croyait devoir tenir, il ne put résister à l’appel des Allemands lorsqu’ils lui ont demandé d’être traducteur pour eux. Enfin, sa distinction intellectuelle et son don pour les langues étaient pris en considération, et il collabora.

J’imagine l’écrivain Emmanuel Carrère en train de déchiffrer les lettres interminables de son grand-père. C’est la rencontre de deux hommes que tout sépare mais qui proviennent l’un de l’autre. L’un était un véritable raté, l’autre réussit une des bonnes oeuvres littéraires de notre temps. L’un était un chieur d’écumes, l’autre est capable d’une grande précision et d’une effroyable concision (surtout dans L’adversaire). L’un était amer et plein de ressentiment, l’autre est un bobo parisien décomplexé qui fait du tai chi et qui a assez d’argent pour jouir d’une liberté de mouvement infinie. Le grand-père a vécu dans l’obscurité, Emmanuel vit dans la gloire et la reconnaissance.

Ce n’est pas le seul exemple d’écrivain dont les parents et grands-parents étaient aussi des écrivains, ou des intellectuels un peu ratés. Le Britannique S. Kureishi a écrit sur son père, immigré pakistanais qui n’a jamais pu publier ses manuscrits. Le talent peut ainsi prendre plusieurs générations d’efforts et de polissage pour éclore avec puissance. Dans les romans de Carrère, il y a aussi, très prégnant, plus prégnant que l’oeuvre de sa mère, le travail honteux, prétentieux et raffiné de son grand-père SDF.

D’où l’importance, dans ce livre même, Un roman russe, des classes sociales. Une histoire d’amour raté avec une fille qui se veut prolétaire et qui l’accuse, lui, d’être un « héritier » et un bourgeois.

Avec Dominique, nous avons beaucoup parlé sociologie. Il m’apprit que j’étais un petit bourgeois. Comme la fille du roman, je me voyais heureusement séparé de tout ce qui pouvait approcher de près ou de loin la bourgeoisie parce que j’étais ramoneur et que j’avais travaillé dans des usines, avec mes mains, dans des stations services, des entrepôts. Mais non, j’étais un petit bourgeois. Rien de pire, je crois, comme classe sociale. Rien de bon ne peut sortir de la petite bourgeoisie, et on ne peut s’en extraire. Ah! sociologie, comme je te déteste! Toutes les autres sciences humaines me mettaient dans des petites cases insignifiantes, la psychologie me rangeait parmi les tordus et les nevrosés, etc. Mais aucune case n’est aussi humiliante que « petit bourgeois ». Je préfère encore le Middle class anglais, qui recouvre moins de petitesse d’esprit.

Alors je vais peut-être faire comme le grand-père de Carrère : faire des enfants, non par amour filial mais par ambition : mes enfants, vous serez d’authentiques artistes et des grands bourgeois, ou d’infâmes ouvriers, et vous nous extirperez de cette ignominie qu’est la petite bourgeoisie.