Lire ou dire une conférence ?

A mon habitude, je n’ai pas lu le texte de ma conférence, mais je l’ai « parlé », comme un bonimenteur vend des cravates. C’est mon truc, ma marque de fabrique. J’allais dire c’est mon style, mais pour dire le vrai, je commence à douter de mes habitudes.

Jusqu’à ce colloque canadien, ma conviction était que, pour l’auditoire, il était plus agréable que l’on s’adresse à lui et qu’on lui délivre les résultats de ses recherches plutôt qu’on lui fasse une lecture indigeste. Il me semblait qu’il était préférable de rester concentré sur quelques points bien sentis, plutôt que d’entrer dans des détails trop indigestes à l’oral.

Je pensais que la plupart du temps, les conférences lues étaient des exercices trop ennuyeux pour tout le monde. Qu’il lui fallait un coup de jeune, un coup de brosse, pour lui redonner quelque chose d’engagé et de vivant. Et pour que les idées énoncées soient vraiment comprises, intégrées et discutées par les auditeurs, il valait mieux donner l’impression d’improviser. Les conférences lues de manière monocorde me donnaient l’impression de chercher à cacher des lacunes éventuelles sous un flot rapide de paroles. Le double but de ces « lectures », pensais-je, était d’impressionner autrui (plutôt que de partager des idées avec lui) et d’éviter les questions pièges. Les jeunes universitaires, il est vrai, ont parfois une peur bleues des questions, alors qu’il suffit, si l’on est incapable de répondre, d’avouer qu’on n’a aucune réponse.

Cela étant dit, je dois avouer que je commence à douter de la qualité des performances orales dont je m’enorgueillais jusque récemment et que je croyais plus respectueuses du public. Je me demande maintenant si le fait de parler, plutôt que de lire, ne rend pas le propos moins dense et finalement moins intéressant. Il est vrai que dans une phrase écrite, on peut dire plus de choses, et, par des tours rhétoriques, montrer de plus nombreuses options. On peut nuancer davantage.

Et puis je crois qu’en définitive, improviser est perçu comme de la désinvolture, du manque de sérieux. Dans le regard des personnes présentes dans la salle de conférence, c’est ce que j’ai cru lire. « Quand même, pensent-ils, il aurait pu faire l’effort de préparer sa conférence ». Je l’avais préparé, mais je voulais rendre mon propos directement audible.

Il y a, dans l’attitude plus classique qui consiste à lire sa conférence, une forme de modestie qu’il convient de respecter et de comprendre davantage. Rester derrière son papier est aussi un code de politesse que je n’avais pas mesuré jusqu’à présent. Je croyais naïvement que les gens se cachaient derrière leurs feuillets par manque d’aise, ou pire, par manque de maîtrise de leur sujet, mais je me fourvoyais comme d’habitude. C’est au contraire pour eux une manière d’effacer l’ego derrière une prose impersonnelle et une gestuelle minimale, et ainsi, de laisser l’auditoire plus libre d’accueillir comme il le veut les idées prononcées.

Malgré tout, quand j’ai vu, la semaine suivante, un conteur nous parler de la création littéraire contemporaine en lisant un papier, je me suis dit qu’il exagérait. Le sage précaire ne se convertit pas trop facilement.