L’arbre-lettres: le palmier selon Roland Barthes

Roland Barthes par Roland Barthes

Quand on explore la représentation des palmiers dans les récits de voyageurs et écrivains européens, on est souvent confronté à une rhétorique poétique, mais peu marquante. Ce n’est qu’au XXe siècle qu’émerge une approche plus originale. À ce moment-là, les Européens cessent de voir le palmier comme une curiosité exotique à conquérir ou à exploiter. Ils adoptent une posture contemplative, où le palmier devient un objet décoratif, inutile mais irremplaçable, à l’instar de la Tour Eiffel, selon Roland Barthes.

Dans Roland Barthes par Roland Barthes, une double page attire l’attention : une photographie de palmier est placée en regard de cette citation énigmatique :

Les arbres sont des alphabets, disaient les Grecs. Parmi tous les arbres-lettres, le palmier est le plus beau. De l’écriture, profuse et distincte comme le jet de ses palmes, il possède l’effet majeur de point : la retombée.

Roland Barthes par Roland Barthes, dans Œuvres complètes, Paris, Seuil, 2002, t. IV, p. 621.

Que signifie cette “retombée” ? Barthes semble ici dépasser la signification classique des mots pour se concentrer sur leur matérialité graphique. Il ne parle pas du contenu ou de l’intelligence de l’écriture, mais de son geste, de sa forme : ce tracé qui, tel le mouvement des palmes, retombe avec élégance.

Ce passage illustre parfaitement la démarche poétique et sémiotique de Barthes. Lui, qui consacra sa vie à décrypter les systèmes de sens, aimait aussi en tester les limites, brouiller les lignes entre signification et imagination. La métaphore du palmier, “arbre-lettres”, est un jeu où l’écriture devient visuelle, presque tactile. Elle invite à envisager l’écriture non comme un véhicule du sens, mais comme une expérience esthétique autonome.

En cela, Barthes propose une lecture singulière du palmier, qui dépasse l’exotisme facile des récits de voyages du XIXe siècle. Son palmier, tout comme son écriture, refuse l’utilitarisme et célèbre l’inutile : un point où l’art et la vie se rejoignent dans une contemplation non productive. À travers cette image et cette citation, Barthes établit un dialogue entre la littérature européenne et le palmier qui n’est pas sans rappeler sa recherche du « signifiant vide » dans L’Empire des signes.

Sollers a-t-il raté mai 68 ?

Mais 68 : Philippe Sollers consolide sa place dans le milieu littéraire en crachant dans la soupe dans un reportage télévisé extrêmement complaisant.

Le documentaire est fait par des amis, dans une mise en scène d’un maniérisme étonnant. On peut voir cela sur le site de l’INA. Pour faire de la pub, rien de tel que d’annoncer une polémique ou un scandale. La voix off prétend donc que Philippe Sollers est au centre d’une cabale contre Tel Quel et la littérature moderne. Sollers prend donc le rôle de l’écrivain qui refuse d’être écrivain, le littérateur qui veut la mort de la littérature. Il fallait se montrer révolutionnaire alors il lance des anathèmes où personne n’est visé : « Un certain type de pourriture particulièrement concentrée se trouve résiduellement accumulée dans ce qu’on appelle les milieux littéraires ; c’est vraiment là où la sordidité à l’état pur peut apparaître dans une société… ».

Il publie deux livres en 1968, Nombres et Logiques qui sont des élucubrations à la mode. Il cherche à incarner l’auteur qui accomplit la mort de l’auteur annoncée par Roland Barthes dix ans plus tôt. Avec sa coupe de cheveux qui imite Guy Debord, Sollers fait de soi-même un produit marketing.

Roland Barthes, parlons-en : il apporte son imprimatur, sa légitimation, en publiant une recension absconse dans Le Nouvel Observateur du 30 avril 1968 aux deux livres cités plus haut. On peut lire cette critique sur le blog Pileface, mais je n’en trouve pas trace dans ses Oeuvres complètes (tome 3, 1968-1971, édition de E. Marty, Éditions du Seuil, 1994, 2002). Ah si ! Cet article est repris dans un ouvrage de 1979 qui regroupe ses différentes recensions, Sollers écrivain (Roland Barthes, Oeuvres complètes, tome 5, 1977-1980.)

Barthes et Sollers s’entendent bien car l’un adoube l’autre et l’autre apporte son soutien avec les divisions blindées d’une jeunesse radicale. Le sage précaire aime beaucoup Roland Barthes et l’a beaucoup lu pour ses recherches sur la philosophie du récit de voyage. Il lui pardonne donc beaucoup. Barthes aimait fréquenter des jeunes, il aimait les jolis garçons, c’est ainsi, il faut lui pardonner ses textes un peu complaisants. Lui pardonner aussi ses articles sur BHL, sur Renaud Camus. Il avait besoin de jeunesse autour de lui.

Pendant que les ouvriers faisaient grève, en mais 68, Sollers faisait de la stratégie commerciale. A-t-il raté mai 68 ? À mon avis oui, car il se comporte à ce moment-là comme un ecrivain d’avant garde des années 1950.