De la réputation des Irlandais

La réputation des Irlandais est parmi les meilleures qu’on puisse imaginer. Ils sont considérés, dans le monde entier, comme des gens affables, drôles, sympathiques.

Je pose la question : depuis quand jouissent-ils de cette réputation et pour quelle raison ? Les lecteurs du Guide du routard répondront que c’est seulement la réalité, que c’est ainsi depuis toujours et qu’il n’y a rien à questionner. Le sage précaire, lui, questionne, il questionne sans arrêt et sans fatigue.

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Don’t get me wrong, je ne pense pas que les Irlandais soit taciturnes, sinistres et antipathiques. Je les aime moi aussi, les Irlandais, mais je n’ai pas senti, dans ma vie quotidienne, plus de loquacité, de gentillesse ni plus d’humour de leur part que de la part des Anglais, des Chinois ou des Français.

Car les réputations et les images qu’on se fait d’un peuple, changent avec le temps. Les Français n’ont pas toujours été perçus comme des gens lâches, sales, arrogants et pervers.

Mon hypothèse est que la réputation des Irlandais est un discours récent. Je lance l’hypothèse qu’on se met à voir l’Irlandais comme quelqu’un de nice après la seconde guerre mondiale, et surtout à partir des années 1960/1970, à l’époque où le pays s’enfonce dans la pauvreté et ne profite pas des Trente Glorieuses. La population de la république d’Irlande développe un art de vivre et un mode locutoire fataliste, peu enclin à la vantardise, préférant rire que pleurer, boire que travailler. C’est à cette période, je pense, que s’ancre l’habitude d’arriver en retard aux rendez-vous, de patienter devant des transports en commun desastreux, de se parler.

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Mon hypothèse rebondit. Je lance l’idée que c’est sur cette image bonhomme que l’industrie du tourisme des années 1990/2000 s’est appuyée pour réaliser une formidable percée dans le domaine. Un pays qui a moins à offrir, du point de vue des paysages et de l’histoire, que la Grande Bretagne, et que le reste de l’Europe, a réussi à attirer des voyageurs du monde entier, qui n’avaient que ce mot à la bouche : « Les Irlandais sont si sympas. »

Pourquoi le discours est-il si récent ? A grandes lignes, voici la raison : au XVIIIe siècle, il n’y avait que des Britanniques qui voyageaient là-bas, au XIXe même chose, et les voyageurs étaient surtout choqués par la pauvreté de la population. Les luttes pour l’indépendance, culminant en 1916 puis pendant la guerre d’indépendance, ne sont pas propices à une réputation de gens affables, rigolos et fainéants. La guerre civile qui a suivi non plus, puis c’est la deuxième guerre mondiale, pendant laquelle les réputations se font sur des valeurs de courage (Angleterre, Pologne, Russie), de lâcheté (France), ou de neutralité (Suisse, Irlande).

Reste l’après-guerre, qui fut une longue période un peu sombre pour la république d’Irlande. Et je prétends que c’est dans cette période sombre qu’un mélange s’est fait entre des désirs de touristes contradictoires. Entre ceux qui aspiraient à un catholicisme traditionnel, ceux qui cherchaient une musique et des coutumes folkloriques, ceux qui voulaient des paysages sauvages et des pays non industrialisés, ceux qui découvraient une vie littéraire étonnamment riche, une sorte de compost a fini par faire suinter une synthèse incarnée dans l’image de l’Irlandais débonnaire, pauvre mais rieur, gentiment moqueur, ayant des principes et le sens de la rigolade.

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18 commentaires sur “De la réputation des Irlandais

  1. Excusez mon mouvement d’humeur, Gui, j’ai réagi à l’association : Français-lâches pendant la guerre. Quand on vit à Lyon, n’est-ce pas…
    Si vous avez le temps, venez faire un tour sur mon blog, et laissez-y un tout petit petit commentaire, ça me chauffera un peu le coeur

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  2. Ce ne sont pas des dogmes, Nénette, ce sont les images véhiculées aujourd’hui dans le monde. Il se trouve qu’en dehors de la France personne n’évoque la résistance à propos de la guerre, mais de la collaboration, et du manque de reconnaissance vis-à-vis de nos libérateurs.
    Mais je suis content de voir que les Lyonnais gardent la mémoire de la résistance.

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  3. Je croyais que l’Irlandais avait surtout la tête dure et qu’il préférait se la faire broyer dans un étau que de trahir ses patrons de la mafia. Je savais aussi qu’il était joyeusement bagarreur, buveur et dur au mal. Il me semblait que son côté sympa ne venait qu’en cinquième rang. On en apprend tous les jours avec Gui.

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  4. Gui n’a pas tort sur un point : la boisson a beaucoup joué dans la popularité de l’Irlande auprés des français par exemple par cet attrait. Les Pubs attirent et sont devenus trés populaires en France depuis une vingtaine d’année (a Paris en tout cas..) c’est devenu l’endroit branché des djeunes pour oublier leurs precarités futures ou présentes ou les deux…

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  5. Cet Iralandais qui se fait broyer la tête dans un étau jusqu’à ce que ses yeux sortent de leurs orbites, n’est-ce pas un personnage de Casino, le grand Scorcese avec De Niro, Pesci et Sharon Stone ? On est loin du guide du Routard.

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  6. C’est ça, oui. Cette scène est si atroce qu’elle me revient souvent en mémoire. Sur le coup, j’en avais vraiment voulu à Scorcese de m’avoir montré ça.
    Quoi qu’il en soit, pour moi, un Irlandais, c’est ça. Mais c’est peut-être pas de ce type d’Irlandais dont parle Gui.

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  7. Les Irlandais de Scorcese sont quand même un peu sujets à caution. Non seulement ils sont américains, mais en plus ils sont filmés par un Italien Américain, or il paraît qu’il y avait rivalité entre ces deux communautés, qui ont immigrés dans des périodes proches et qui étaient catholiques toutes les deux.
    Mais je suis intéressé par l’image que peut avoir Mart, dans la mesure où il était un professionnel du tourisme international. D’après toi, y a-t-il eu, comme je le pense, une grande mode pour l’Irlande dans les années 90-2000 ? Et si oui, au depens de quelle destination ?

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  8. Llaume, tu surestismes le panoramisme de ma vision du tourisme international sur la période 90-2000. J’avais le nez dans le guidon de mes destinations.
    Mais n’y a-t-il pas eu un miracle économique irlandais qui est peut-être l’origine de cette mode ?

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  9. En plein dans le mille!!! Mart, tu mets le doigt sur l’intuition que j’ai depuis quelques semaines. C’est même le contenu d’un prochain billet, mais j’en donne la primeur ici et maintenant : on visite un pays pour des raisons explicites qui sont à l’opposée, souvent, des motivations inconscientes qui nous y poussent.
    L’Irlande a connu le Tigre celtique qui a donné de la prospérité au pays, et c’est en effet la cause inconsciente d’un déversement de visiteurs (dont votre serviteur) qui avaient en tête les paysages sauvages, les écrivains, Dirty Old Town, tout un pittoresque sympathique menacé par la croissance économique.
    Le Dublin que j’ai connu et que j’ai aimé, au tournant du siècle, était une ville busy, où le bling bling et la frime étouffaient l’aspect affable, philosophe, bonhomme, que la réputation annonçait.
    Les services gouvernementaux ont su développer un marketing touristique très intelligent, et ont joué entre les lignes. Au moment où la population pensait endettement, prise de risque financier, fortune foudroyante, les publicités vantaient un pays où il fait bon vivre, où l’on prend le temps de rigoler.
    Brillants, les Irlandais.
    La même chose, à quelques nuances près, s’est passée avec l’Espagne.
    Inversement, des pays autrement plus importants d’un point de vue objectivement touristique, comme l’Italie et la Grèce, ont plongé dans la même période. Pourquoi les gens leur préfèrent l’Espagne ? Croissance économique et bon marketing sont les stimuli inconscients.

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  10. Récemment, un Irlandais m’a donné deux hypothèses : cette réputation de gens drôles et sympas pourrait venir d’abord du Journal de Heinrich Böll, qui raconte des choses assez cocasses, des histoires que lui-même juge assez peu croyables.
    Ensuite, il pense que tout cela vient des Américains. Lorsque les Irlandais émigrés reviennent voir la famille, tout le vilage était remis à neuf, tout le monde faisait la fête et se montrait sous son meilleur jour. De là une réputation de buveurs et de bonne humeur qui s’est ancré aux Etats-Unis.
    C’est ce que j’appelle des hypothèses solides.

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  11. « Récemment, un Irlandais m’a donné deux hypothèses : cette réputation de gens drôles et sympas pourrait venir d’abord du Journal de Heinrich Böll, qui raconte des choses assez cocasses, des histoires que lui-même juge assez peu croyables.(…) C’est ce que j’appelle des hypothèses solides. »
    Je me demande si cette réputation des Irlandais ne viendrait pas plutôt de Georg Trackl, qui fait des allusions assez claires au tempérament festif des Irlandais dans deux ses poèmes, « Calme obscur de l’enfance » et « Grodek ». Il y parle de « rougeoyante chevelure » s’enfonçant dans l’épaisse forêt « de la douleur et de la joie » et de « Celtes ivres » dans des allusions à peine voilées.

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  12. Il faut bien connaître Mart pour subodorer d’abord, puis pour affirmer crânement que son dernier commentaire est un gros foutage de gueule.
    Alors d’accord, Mart, le « Journal irlandais » de Böll n’est pas connu au point de pouvoir créer une réputation internationale, mais pour ma défence, je dirais :
    1- que Böll étant lauréat du prix Nobel, ses écrits sot tjs un peu plus connus que ceux de Trakl, et que les gens qui prévoient un voyage en Irlande tombent sur ce livre, assez fréquemment.
    2- que le « solide » des hypothèses de mon Irlandais venait surtout du fait que ce dernier cherchait tout de suite la cause de la bonne réputation dans des événements étrangers, plutôt que d’avoir le réflexe Guide du Routard qui consiste à penser que la bonne humeur des Irlandais est une réalité tangible et inquestionnable.
    ps. Pour « Grodek », tu parles de de quelle version ? Et pour l’autre poème, on aura besoin du titre original.

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  13. Il faut bien connaître Mart pour subodorer d’abord, puis pour affirmer crânement que son dernier commentaire est un gros foutage de gueule.
    (…)
    PS. Pour “Grodek”, tu parles de de quelle version ? Et pour l’autre poème, on aura besoin du titre original.
    (com de Guillaume le 03 avril 2009 à 12:25 )

    com/com: La relation de troncation s’étant maintenue ( Mart persistant à nommer le SP soit Gui soit Llaume) je subodore que, répondant au « tage de gueu » évoqué dès la première phrase de ce com, Guillaume ne soit en train de poser dans son Post-Scriptum (initiales inversés du SP) un qualificatif en forme d’honneur à Grodek. Le but implicite du commentaire est alors de dire son fait , de manière extrêmement policée à l’interlocuteur: Grodek Honneur! Nom d’un ça de nom d’un ça! (ou pour ceux qui ont commis l’imprudence d’acquérir un clavier en Chine, nom d’un K de nom d’un K!)
    (Komen j’ai Konstrui certains de mes Kommentaires)

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  14. Je ne savais pas qu’il y avait deux versions de Grodek. De toute façon, Trakl devait être parfaitement indifférent à la joie de vivre des Irlandais.

    Ceci dit, il est vrai que Böll est quand même plus influent.

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  15. Les reputations et les cliches sont faits par les medias (films, etc) et donc souvent par les productions holywwodiennes. En ce qui concerne la « lachete » des Franaics (150.000 morts en trois semaines tout de meme, soit un quart des victimes de la Guerre de Secession) ca date du moment ou la France a refuse d’aller bombarder l’Irak. Les US ont alors commence une campagne de propagande assez reussie.

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