Promenade d’un Français dans l’Irlande

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Du récit de Latocnaye, il ne reste qu’une traduction anglaise de 1917, et encore, je ne suis pas sûr qu’elle ne soit pas épuisée.

Le chevalier de Latocnaye a fait le tour de l’Irlande à pied en 1796 et 1797. Vu d’ici, ce projet a l’air très original, mais je ne suis pas certain que ce le fût tant que cela. C’était un peu la mode, à la fin du XVIIIe siècle, d’aller dormir dans des fossés et de retrouver le sens de la marche. Rousseau le faisait par nécessité, et les poète anglais le faisaient de manière intensive aussi.

Aristocrate ayant trouvé refuge à Londres lors de la révolution française, Latocnaye a déjà fait paraître une Promenade dans l’Angleterre et dans l’Ecosse, et il récidive avec l’Irlande quelques années plus tard.

Son récit devrait être intéressant à lire en français, car son traducteur anglais dit, en préface, que c’est très mal écrit, que l’auteur n’est vraiment pas un écrivain, que les paragraphes sont mal foutus, que la pensée est souvent interrompue par des digressions qui obscurcissent le sens. Que le texte est plein de coquilles aussi, car il fut publié sur une presse de Dublin, par un imprimeur qui ne connaissait pas le français. Que l’auteur avait la fâcheuse habitude de laisser des mots grossiers en anglais et qu’il avait le goût passablement scabreux. Le traducteur, lui, avait le goût victorien et il a coupé, il a taillé comme dans un jardin à la française. Dommage, on aimerait se rapprocher de la personnalité haute en couleur de Latocnaye, ce militaire d’un autre âge, compagnon d’exil de Chateaubriand!

Latocnaye fait un tour complet de l’île et rend compte de tous les aspects de la vie irlandaise. Il fréquente les gens de sa classe, évidemment, mais il est très touché par la présence des pauvres, un peu partout. Il est très curieux de savoir comment on leur vient en aide et déteste les actions spectaculaires de charité, car cela fait « dépendre de la mode » des questions aussi importantes que l’aide aux plus démunis. Méfiance devant le Charity business que je partage encore aujourd’hui.

Il trouve, par ailleurs, que les paysans sont plus hospitaliers que les riches. Cliché. Au moment où il se fait cette réflexion, il se présente chez un seigneur local qui l’invite à partager son petit déjeuner, ce qui dément l’idée énoncée plus haut. Et Latocnaye accepte avec bonhomie de s’être trompé, car c’est un brave homme, joyeux et truculent.

Il dort rarement dans des auberges car il est pourvu de nombreuses lettres d’introduction, qu’on lui a faites à Londres puis à Dublin, par lesquelles il est reçu dans de belles demeures. Mais comme il voyage à pied, il se débrouille pour être routard le jour et aristocrate poudré le soir. Sa garde robe consiste en deux chemises, trois cravates, une culotte de soie, une paire de bas de soie, de la poudre (dans un gant de femme!), une paire de soulier, un rasoir, un peigne, des ciseaux, du fil et une aiguille, tout cela enveloppé dans un mouchoir, pendu en baluchon à un parapluie. Le parapluie, dit Latocnaye, a beaucoup provoqué l’hilarité des filles, sur la route. Il laisse entendre qu’il en a un peu profité, le polisson.

Ce même parapluie, il s’en sert comme d’une voile quand il fait du bateau sur un lac avec Mister Bruce.

Je me rends compte que ce billet donne l’impression que j’invente, et que je rêve d’un sage précaire à l’époque des Lumière, mais le livre existe bel et bien. Je l’ai trouvé à la bibliothèque de l’université Queen’s, à Belfast. Dans l’édition originale de sa traduction, en 1917.

Avant de se présenter devant une maison, Latocnaye rangeait ses effets dans ses poches, qu’il comptait au nombre de six. Il se présentait donc comme un homme seul sans bagage. La classe. Il se retirait dans ses appartements, et redescendait voir ses hôtes, au salon, poudré et en bas de soie, à la grande stupéfaction des autochtones.

A Dublin, il admire littéralement les bâtiments flambant neufs que sont les Four Courts (la cour de justice), la Custom House (le bâtiment des douanes), le Parlement et le Royal Exchange. Il dit que sur ce plan (l’architecture publique), Dublin vaut mieux que Londres. Il dit aussi que nulle part en Europe la Justice n’est rendue dans un plus bel endroit. Les pauvres sont logés dans le quartier qu’on appelle les Liberties. Pour tous ceux qui connaissent Dublin aujourd’hui, cela fait rire.

Sur la côte ouest il visite une colonie agricole allemande. Dans le nord, il discute avec des membres de la société des United Irishmen. Lui qui a fui la révolution française, il entretient des relations cordiales avec des indépendantistes inspirés des principes révolutionnaires (américains et français), signe que cet aristocrate est vraiment un bon bougre. D’ailleurs, ses observations de la vie économique et sociale du pays montrent amplement qu’il est un homme des Lumières, au moins autant qu’un homme de l’ancien régime.

Il ne prend pas parti, dans les luttes politiques qui agitent le pays. Elles sont pourtant extrêmement vives puisque, un an plus tard, en 1798, l’Irlande connaîtra sa révolution libérale. Révolution qui échouera, malgré l’immense misère que connaissait le peuple irlandais.

Mais ne pas prendre parti, c’est souvent quand même un peu prendre parti. Il le dit, il n’invite pas à la révolte, ni à la violence, mais il prophétise que si l’Angleterre ne fait pas preuve d’une plus grande libéralité, d’une réelle modération et d’une parfaite tolérance religieuse (le catholicisme était combattu par le pouvoir anglais), elle ne saura pas « soumettre les quatre millions de fidèles qu’elle à conquis par les armes. »

10 commentaires sur “Promenade d’un Français dans l’Irlande

  1. Elle est agréable cette capacité qu’ont certains hommes de partir nez au vent, au gré des routes et des chemins, sans autre ambition que de voir le monde et le comprendre en conservant le plus précieux des atouts : la capacité de s’étonner.

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  2. Très belle trouvaille, vraiment belle.
    J’ai cependant encore un doute. Ce que tu en dis le rapproche souvent des Anglais, voyageurs aristocrates. Es-tu sûr qu’il ne soit pas tout simplement une invention du traducteur, et qu’il n’y ait pas d’autre version que la version anglaise ? Ainsi ce serait un pastiche de la Belle époque. Je ne sais pas, c’est une idée que j’ai eue. Si tu n’as jamais entendu parler de lui, et si le texte français est introuvable, ça ferait sens.

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  3. Merci Fred. Ton hypothèse est intéressante mais non, le peu de recherche que j’ai faite sur De Latocnaye mène à un homme qui a existé, et qui fut un camarade de Châteaubriand. Son livre a connu au moins deux éditions, au début du 19ème siècle, puis a été oublié, semble-t-il.
    Je suggère d’ailleurs aux éditions Bouquin de faire une édition des « Voyageurs francophones en Irlande », car entre entre les mémoires de guerres, les pèlerinages aux lieux de Saint Patrick ou de Saint Colomba, les aristo, les néo-hippies, les chercheurs d’or du Tigre celtique, il y a vraiment de quoi faire.
    Une telle édition serait l’occasion rêvée de faire des rééditions, comme ce livre-ci, ainsi que des découvertes d’une littérature médiévale sur l’Irlande. On ne me fera pas croire que, parmi les Normands du XII et XIIIe, il n’y a pas eu de récits en vieux français.

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  4. Google Livres me dit qu’il existe deux exemplaires du livre en français qui ont été numérisés. Un à Cambridge (UK) et l’autre à Glasgow (Ecosse), où il est précisé qu’il est orné de gravures en taille-douce « Dublin : Imprimé aux frais de l’auteur, par M. et D. Graisberry, 1797 ». Hélas, aucun des deux ne peut être montré sous forme numérique au simple passant que je suis. Peut-être un universitaire thésard a-t-il de plus grands pouvoirs ? Référence de Glasgow: http://books.google.com/books?id=kwlpMwAACAAJ Gallica ne répond pas à l’heure où j’écris, mais comme ce livre n’est pas passé par le dépôt légal, l’espoir est faible.

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  5. Bravo Ebolavir, je suis impressionne par votre debrouillardise. le SP saura peut-etre nous en dire plus.
    L’idee d’une collection de textes voyageurs dans la collection Bouquin me parait tres bonne. mais je suis etonne que ce ne soit pas deja fait. Il ya deja la Chine, les Italies, l’Algerie, les deserts, l’Orient… Bizarre qu’il n’y ait pas l’Irlande, ou la Grande bretagne.

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  6. Je pourrai peut-être vous en dire plus dans quelque temps. Pour l’instant, je vis presque sans internet et c’est en passant que je viens vous souhaiter le bonjour. Merci Ebolavir pour efficaces recherches.

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  7. Bien sûr que ça intéresse les gens, Amélie. Qu’est-ce que deux ans (entre ces commentaires et la mise en ligne du billet ci-dessus) comparé aux trois siècles qui nous séparent du voyage de Latocnaye.
    J’avais oublié cette mention du traducteur « victorien » dans le billet. C’est vrai que les traducteurs sont influencés par le contexte dans lequel ils vivent. Ce qui m’avait choqué à la lecture, c’était cette différence de « goût » (terme important à l’époque de Latocnaye) entre le voyageur peu rigoureux et le traducteur qui appartient à une culture rigide, rigoureuse, néo-classique.
    Mais ce serait intéressant de voir dans quelle mesure le soulèvement de Pâques 1916 est présent à l’esprit de ce traducteur.

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