Aimer être jugé : la perversion des bons élèves

Dans la version américaine de la série TV The Office, Angela la comptable est excitée à l’idée de son rendez-vous avec le manager pour faire un bilan annuel de son action. Elle avoue, face à la caméra qu’elle aime « être jugée ».

C’est une des perversions de l’école et des universités. Les bons élèves, qui deviennent majoritaires dans les grandes écoles et les universités compétitives, aiment être jugés, évalués, c’est même ce qu’ils attendent avec le plus d’excitation.

Au Royaume-Uni, les thèses de doctorat se font en trois ans (quatre maximum) et à la fin de la première année, une première soutenance a lieu, la differentiation, qui détermine si le doctorant est apte à continuer ou s’il doit retourner à un stade inférieur pour mûrir un peu son projet. La differentiation est vraiment une formalité, mais c’est utile pour préciser son projet, pour s’obliger à écrire quelque chose, pour profiter d’une discussion avec un panel de trois professeurs qui ont lu la vingtaine de pages écrites pour l’occasion. Le résultat de l’exercice consiste, invariablement, en des compliments de la part du jury assortis de quelques conseils pour l’avenir.

Or, je note que mes camarades de thèse, tous plus jeunes que moi il est vrai, prennent cet événement avec un sérieux extraordinaire. Certaines filles pleurent après l’épreuve. Elles pleurent de joie, d’émotion, de soulagement. Quand la chose est passée, certains vous félicitent comme si vous aviez réussi l’agrégation de philosophie. Tout le monde joue la comédie et prétend que la differentiation est un moment solennel, initiatique, dangereux. Ethnologiquement, c’est un moment où le groupe se met dans un état de tension affective alors même que chacun, dans le groupe, sait qu’il n’y a aucun enjeu réel. Pour rater sa differentiation, il faut avoir complètement déconné, ce qui n’est le cas de personne dans l’école doctorale où je suis.

J’ai compris cette excitation, ce stress, quand j’ai compris que tout ce joli monde était issu de la classe des « bons élèves » dont j’ai parlé plus haut. Ils aiment être jugés. Leur but est d’entendre des paroles élogieuses de la part de professeurs. Il y sont habitués depuis l’enfance et cela opère sur eux comme un baume. Certains ne continuent leurs études que pour cela. De l’aveu de plusieurs camarades, le sujet de leur thèse ne les intéresse pas, et ils ne prennent pas de plaisir à la lecture, à la recherche, à la solitude poussiéreuse des bibliothèques. Ils frémissent, en revanche, à l’idée d’un supérieur qui se penchent sur eux et les regarde d’un air sévère. Ils jouent à avoir peur, ils tremblent de ne pas être à la hauteur, ils espèrent peut-être un peu, inconsciemment, une espèce de fessée, et jubilent en entendant la voix adoucie des juges, qui leur rappelle combien ils sont satisfaisants, combien on est fier d’eux.

Pour ma part, si je trouve cela passionnant à observer sous l’angle anthropologique, je m’inquiète de voir ce système sado-masochiste fermé sur lui-même se reproduire sans critique au sein des universités.

10 commentaires sur “Aimer être jugé : la perversion des bons élèves

  1. Il y a aussi les bons points et les images.

    Citation:

    La prime d’excellence scientifique

    http://www.sg.cnrs.fr/drh/carriere/cherch/pes.htm

    La prime d’excellence scientifique est destinée à reconnaître l’engagement des chercheurs et des enseignants-chercheurs dans l’activité de recherche.

    Elle bénéficiera aux personnels lauréats d’une distinction scientifique de niveau national ou international ; aux personnels apportant une contribution exceptionnelle à la recherche ; et aux chercheurs dont l’activité est jugée d’un niveau élevé par les instances d’évaluation dont ils relèvent.

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  2. Je ne sais que penser de cela, Cochonfucius. Donner de l’argent (si la prime d’excellence consiste en cela) à des chercheurs que l’on juge excellents ne me choque pas. Tout dépend de qui décide, et sur quels critères.

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  3. Une opinion courante parmi les chercheurs est qu’une telle prime va à coup sûr dégrader la motivation et la performance de ceux qui, s’en croyant dignes, ne l’auront pas; tandis que ceux qui l’auront lèveront le pied, de façon compréhensible.

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  4. Héhé. J’ai eu la chance d’être élevé par une mère qui jugeait mes succès et mes échecs selon son humeur, absolument pas selon les faits. J’ai acquis l’habitude de considérer que les gens qui me jugent le font à leur fantaisie. J’ai ainsi encouru la détestation de professeurs, puis de supérieurs hiérarchiques, pour qui être déférent est plus important qu’être efficace (l’un d’eux, après que je l’aie bien chauffé, l’a dit en clair, et m’en a voulu encore plus après). Ainsi j’ai conservé le plaisir de faire. Mais on ne choisit pas son éducation. On ne nait pas bon élève.

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  5. Intéressant, ebolavir.
    C’est d’ailleurs un sujet très vaste, ce rapport au jugement.
    Moi aussi, j’ai eu la chance d’être élevés par des parents capricieux et irrationnels, qui m’ont de fait vite obligé à me détacher autant que possible des évaluations extérieures. Ca a nourrit une sorte d’orgueil – type « Allez vous faire foutre, je suis le seul capable de me juger ». Mais je crois qu’au bout, on ne peut pas grandir en faisant l’économie d’un rapport au jugement extérieur – qu’il soit celui des autres, de dieu, de ses parents, ou d’un oeil extérieur qu’on s’invente et s’impose à soi-même. Je dirais même que ce rapport au jugement extérieur est le principal carburant – ou le principal frein – des êtres humains jusqu’à un stade très avancé de leur vie. Aimer être jugé, c’est donc aussi aimer réussir, aimer risquer, aimer faire, aimer prendre des risques. Je ne crois pas qu’il faille mépriser ce rapport amoureux à la performance. Que fait-on de grand sans cela ?

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  6. Ce que le sage precaire raconte dans son blog et ce qu’ecrit Ebolavir ne menent pas au sollipsisme arrogant decrit ci-dessus (“Allez vous faire foutre, je suis le seul capable de me juger”). Ca, c’est detestable et ca empeche toute fraternite, toute amitie, et toute action collective (syndicalistes, mes camarades!)
    La question n’est pas de rejeter les evaluations des autres, au contraire. La question est de garder, comme le dit Ebolavir, un certain « plaisir de faire », a la difference des thesard decrits dans l’article du sage precaire qui s’en fichent de leur sujet de these, mais qui veulent seulement la jouissance d’un petit chef qui dise: « c’est bien mon garcon, tu auras une prime », ou « tu es merveilleuse, tu es la plus forte de la classe, on mettra ta photo au tableau d’honneur ».

    « rapport amoureux à la performance »? Ebolavir ne dit rien contre ca, au contraire, il met au-dessus l’efficacite par rapport a la deference. Il montre qu’il peut etre mal juge malgre ses performances. Ebolavir est anarchiste, tendance Proudhon, comme moi.
    L’indifference aux petits chefs et aux petits profs peut aussi etre un carburant a l’action, mais sur d’autres criteres de jugement que ceux imposes par les superieurs.

    « Prendre des risques »? Pas sur qu’on aime ca quand on cherche l’approbation des superieurs et des profs. Il vaut mieux simplement repeter ses lecons. Prendre des risques n’est pas toujours tres bien considere par les administrations.

    CONCLUSION – Aimer etre juge par les professeurs et les hierarchies professionnelles, c’est tres different de « chercher la gloire » et faire de sgrandes choses (car pour la reconnaissance sublime, il faut etre pret a choquer, a scandaliser.)
    Mais naturellement, au fond de tout cela, il y a quelques chose de commun, qui est l’amour propre et l’envie d’etre aime.

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  7. Je me suis manifestement mal exprimé, Une voyageuse à la retraite, car vous avez interprété mon humble intervention de traviole, si je puis dire.

    Reprenons.

    Je ne défends pas la soumission larvesque au jugement des professeurs, au contraire. Je dis juste – et c’est frappé du coin du bon sens, si je puis dire – que sans le défi inhérent au jugement – et le jugement présuppose l’extériorité -, on ne fait rien de grand. Le dépositaire de ce jugement n’est pas forcément le professeur. Il peut être un ami, un chien, sa femme, soi-même. Mais dans le cas du soi-même, c’est un soi-même extérieur à soi-même. Un psy dirait : le Surmoi. Victor Hugo n’écrit pas contre ses professeurs, mais contre lui-même. Il cherche à se dépasser, à bluffer son propre jugement.

    Par ailleurs, la fraternité n’a rien à voir avec le jugements. Des gens qui se jugent les uns les autres ne s’aiment pas.

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  8. Il y a un texte de Nietzsche celebre sur le jugememt : le juge ne peut pas juger sans comprendre, mais si il comprend, a partir d’un certain point il ne pourra plus juger, parce qu’il percevra alors la necessite qui a produit la chose a juger, et on ne peut juger ce qui est necessaire.

    Par exemple, un prof qui connaitrait bien ses eleves (ca n’existe pas, mais imaginons par hypothese absurde), ce prof verra dans le travail de son eleve le trait de caractere qui s’exprime dans tel ou tel defaut, et quel sens y aurait-il a reprocher a quelqu’un ce qu’il est ?

    Donc, une certaine incomprehension facilite le jugememt, tout en le faussant et en le rendant donc evidemment injuste. Tout jugement temoigne d’abord de la betise du juge. Que peut donc bien etre le benefice d’un jugement ? Si tu interiorises le jugement sur ton travail, tu le fausses, et si meme tu le refuses, tu restes prisonnier des termes dans lesquels il te juge, ca a toujours un impact.

    Nietzsche ou je ne sais plus qui disait qu’il fallait « en finir avec le jugement ». Mais d’un autre cote, si vraiment il y en a que ca excite de se faire juger, peut-on leur denier cette innocente perversite ? Jugeons donc le coeur tranquille, et condamnons sauvagement si vraiment ca peut faire plaisir.

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  9. Il me semble que l’idée de Nietzsche s’applique plus aux actes et aux gens qu’aux devoirs scolaires, mais bon.
    Par ailleurs, quelle différence, finalement, entre la quête du jugement et la quête de la gloire ? Cette dernière doit-elle être jetée avec l’eau sale de la première ?

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