Nelson, Anna Livia et Spire : verticalité et horizontalité urbaines

 spire1.1271676236.jpgThe Spire

République d’Irlande, Dublin, O’Connell street, au nord du fleuve Liffey.

Au centre de cette rue, qui était l’avenue centrale de la ville, le pouvoir anglais avait érigé un monument qui était le pic de la ville. La colonne Nelson était le centre symbolique de Dublin. On l’appelait Nelson Pillar et c’était le lieu de rendez-vous le plus populaire de la ville.

Depuis, on l’a remplacé par le Spire qui n’est pas très populaire mais qui est entré dans le paysage et qui acquerra de la légitimité si on lui laisse du temps. Il s’agit d’une grande aiguille qui monte dans le ciel.

Mais ce qu’on oublie toujours de rappeler, c’est qu’entre le Nelson Pillar et le Spire, il y avait une autre sculpture dont, pourtant, tout le monde se souvient. Elle s’appelait Anna Livia Plurabelle, en hommage au fleuve Liffey. (En hommage à James Joyce aussi, qui a donné ce nom à un personnage de Finnegan’s Wake.)

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On oublie de rappeler son existence lorsqu’on parle du Spire parce qu’elle ne fait pas le poids, elle n’est pas à la hauteur, face à Nelson, ou face à une sculpture visible de tous les points de la ville. Elle a pourtant une place décisive dans l’économie des symboles que se choisit l’Irlande. Anna Livia, c’est l’eau, la féminité et l’horizontalité, au contraire de la colonne Nelson qui était masculine, militaire et dominatrice.

Il est intéressant de noter que la ville de Dublin a voulu renouer avec la verticalité lors du boom économique des années 90 et 2000. Le « tigre celte » redonnait confiance aux Irlandais qui goûtaient les joies de l’arrogance, du crédit immobilier et de la consommation exponentielle. Criblés de dettes et persuadés d’incarner la modernité européenne, les Dublinois ne se sentaient plus représentés par la rivière, avec ses courbes et ses sinuosités de l’esprit. Il leur fallait de la verticalité, de la hauteur, de la technologie.

La rivière, c’est sombre, ça ne se voit pas de loin, c’est lent. La sculpture Anna Livia, que les Dublinois surnommaient The Floozy in the Jacuzzi (la putain dans son jacuzzi), était là pour fêter les mille ans de la ville. En 1988, date de son inauguration, l’économie de l’Irlande était encore très faible, le chômage des jeunes était accablant et Dublin se voyait comme une ville ancienne, littéraire et douce. Le groupe des Pogues chantait « Dirty Old Town » pour parler d’elle. 

L’Irlande profitait de l’Union européenne et des entreprises américaines, l’Irlande devait son dynamisme à la mondialisation : il fallait célébrer l’an 2000 de manière internationale. Anna Livia chantait une ville vieille de mille ans, Dublin voulait chanter l’an 2000 avec le reste du monde. Pour ce faire, la ville désira un monument abstrait, qui n’ait rien de provincial, rien de celtique, rien de républicain, rien de politique ni rien de religieux. Juste un mouvement vers le ciel.

De couchée dans l’eau, Dublin voulait être debout dans le soleil. De fait, le Spire est impressionnant dans sa capacité à jouer avec la lumière. Où que se trouve le soleil, derrière les nuages ou se couchant à l’horizon, le Spire  capte ses rayons et se dresse dans la grisaille comme une épée de lumière.

Il est bel et bien un symbole de renouveau économique, et maintenant que le pays est en crise, que va devenir ce symbole ? Nelson a duré cent-cinquante ans, Anna Livia treize ans, la grande aiguille n’a pas encore dix ans. Let us wait and see.

L’histoire se résume donc comme suit. Entre 1808 et 2010, trois monuments se sont succédé pour dire la capitale.

1- Nelson pillar (1808-1966) : Britannique, vertical, masculin, impérial.

2- Anna Livia Plurabelle (1988-2001) : Irlandaise, horizontale, féminine, aquatique.

3- Le Spire : International, vertical, asexué, lumineux.

3 commentaires sur “Nelson, Anna Livia et Spire : verticalité et horizontalité urbaines

  1. Merci Cochonfucius, que ferais-je sans toi ?
    Je ne connaissais pas ces surnoms populaires, qui sont vraiment bons. Surtout « The Nail in the Pale ». The Pale, ça renvoie au territoire autour de Dublin qui était toujours anglais alors que le reste de l’île était dirigée par les clans gaéliques. Reparler du Pale, donc de la domination britannique, dans jeu de mot sur un monument censé symboliser le renouveau de la nation irlandaise a quelque chose d’ironique et, peut-être, d’un peu profond.

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  2. Mon copain Barra est venu passer une soirée à Belfast l’autre jour. Il m’a dit qu’Anna Livia était autrefois un haut lieu du commerce de la drogue, ce que j’ignorais totalement.
    L’ironie de l’histoire fut de s’en débarrasser en érigeant à la place une immense seringue. Barra dit que son pays est aujourd’hui en situation de banqueroute, et que la seule chose qui reste aux Irlandais est de se shooter pour oublier.

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