Le catholicisme, les pervers et les Français

Il n’y a pas de pays qui souffre davantage du scandale des enfants violentés par des membres de l’église catholique.

l’Irlande avait développé une image de soi réconfortante, une image de gens simples, sains, de bonne constitution et de bonne humeur. Le fait que des dizaines de milliers d’enfants se soient fait agresser, violer, en toute impunité, est bien sûr difficile à supporter pour n’importe quelle communauté. On comprend la colère de la population quand elle s’aperçoit que le clergé, ainsi que les autorités politiques, étaient au courant mais n’ont rien fait pour protéger les enfants. Non seulement la nation est traumatisée par le mal que l’on a fait à ses enfants, mais l’image idéale de l’Irlandais prend dans le même temps un coup très dur. Nous nous pensions purs et durs, et voilà de quoi nous sommes capables.

Si je me permets d’avancer que ce pays en souffre plus que les autres, c’est que l’identité irlandaise s’est construite sur la fidélité au catholicisme, et ce sont des frères et des curés qui ont commis ces crimes. Précisément ceux en qui les mères de famille avaient confiance, des hommes de Dieu, des intercesseurs intouchables. Ces bourreaux et ces pervers étaient, en quelque sorte, doublement irlandais : une fois par le corps et la terre, par l’accent, la langue, et une fois par le spirituel, la relation aux papes et aux saints. Il est donc malaisé de mesurer la profondeur de la douleur et de la révolte que ce scandale a causé dans les consciences de ce pays unique.

Or, je vais au théâtre avec Tom et son amie Lorna, tous deux originaires de l’ouest le plus rural, le plus dévot. Tous deux catholiques non pratiquants. Nous allons voir une pièce « documentaire » sur ledit scandale. Dans le légendaire théâtre de l’Abbaye (Abbey Theatre), nous assistons à No Escape, une mise en espace de témoignages et de comptes rendus d’audience liés à ce scandale. Tom n’a pas été convaincu par la scénographie et le résultat artistique de la chose. Moi, cela m’a plu et intéressé car j’aime le documentaire, le récit factuel, j’ai aimé les acteurs. Lorna a été passablement bouleversée. Quand je suis sorti de la salle pour aller aux toilettes et m’asperger d’eau fraîche, une charmante ouvreuse m’a interdit de reprendre place, et m’a offert un café à la place. « Non, c’est pour moi, a-t-elle dit. Je ne vais pas faire payer un café ou un thé après avoir vu un tel spectacle. Vous en avez bien besoin, pas vrai ? » Ah, le personnel de l’Abbey Theatre de Dublin.

Au début de la pièce, on annonce que l’anonymat des témoins est respecté. A cette fin, on a donné aux membres de l’église incriminés des noms français.

Nous voici embarqué dans une pièce documentaire avec des « brother Didier » et des « father Benoît ». Il y avait même un « brother Guillaume » qui n’était pas un tendre ; si j’ai bien compris, il a obligé des gamins à manger leur merde. Autant dire que mes amis m’ont chambré après le spectacle, dans le pub du coin. Je leur ai demandé pourquoi. Pourquoi des noms français ? Ils n’ont pas su me répondre, et ils étaient surpris de ma question.

On a un peu cherché. On m’a dit que ce procédé a été utilisé dans les rapports officiels, que les noms français ne sont pas apparus au théâtre, et que ce dernier n’a fait que refléter la commission chargée de l’affaire. Cela ne change rien à mon interrogation. Alors mes amis m’ont dit que des noms anglais auraient donné une image trop « anti Anglaise », que des noms allemands eussent été trop « anti-nazis » et que tout cela n’était pas le sujet. Ils me dirent aussi que la France est à la fois étrangère et proche, que tout le monde avait appris le français à l’école, que les professeurs de français étaient souvent détestés, qu’il y avait quelque chose de familier quand même. Familier dans la terreur, la perversité et la violence faite aux enfants ?

La question reste posée : pourquoi a-t-on désigné ces pervers, les Irlandais les plus embarrassants de toute l’histoire de l’Irlande, par des noms français ?

10 commentaires sur “Le catholicisme, les pervers et les Français

  1. Et pas n’importe quels noms français : « father Benoit », « brother Guillaume ». J’hallucine.

    Sinon, je voudrais pas trop faire le papiste partial, mais quand tu dis : »et ce sont des frères et des curés qui ont commis ces crimes », ce n’est que partiellement vrai : l’immense majorité des actes de pédophilie ne se fait pas dans les confessionnaux ou dans les sacristies, mais dans le cercle familial. Il y a au mieux de l’aveuglement, au pire de l’hypocrisie, dans le fait d’incriminer les Catholiques, comme s’ils étaient seuls concernés.

    Moi, en vrai, je m’inquiète de la gérontophilie. Personne ne parle jamais des abus sexuels dont sont victimes les vieillards dans leurs maisons de retraite. J’y vois une complot international du silence qui vise à protéger l’honneur de la corporation des personnels de santé.

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  2. « Il y a au mieux de l’aveuglement, au pire de l’hypocrisie, dans le fait d’incriminer les Catholiques, comme s’ils étaient seuls concernés. »
    Oui Ben, c’est vrai que ces crimes sont perpétrés ailleurs que dans le clergé, mais le scandale qui atteint l’Irlande (entre autres) concernent les écoles et instituts tenus par des religieux. Les autres actes de pédophilie ou d’enfance maltraitée sont traités séparément.
    Je ne connais pas les chiffres en revanche des uns et des autres, de même que je ne connais pas les chiffres des agressions gérontophiles.

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  3. J’avais écrit une réponse super-sérieuse, mais je crois que je me suis encore fait censurer par Le Monde. Il faut dire que je disais justement du mal du site de Le Monde, ça doit faire réagir quelque chose. Ou alors j’ai fait une mauvaise manipulation, mais je ne crois pas.

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  4. « Et ce qui se passe dans les medias irlandais est un écho de ce qui se passe dans les medias US. »
    Ben, tu éclaires les choses d’une singulière manière. Ce n’est pas impossible ce que tu dis là, mais je crois que les Irlandais ne seraient pas d’accord, car ce fut, en Irlande, un phénomène de très grande ampleur dans les institutions religieux. Et puis le pays était très homogène au niveau des religions, donc c’est normal qu’aucun scandale de pédophilie dans ce pays ne touche les juifs ou les musulmans.
    Mais c’est intéressant, tu fais prendre un tel recul à la question que les Irlandais pourraient peut-être y trouver du réconfort.

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  5. C’est quand même cool de se faire censurer comme ça. Moi, ça me fait bien plaisir. On a l’impresssion de dire des trucs un peu banals, et hop! Ca apparaît, ça disparaît, ça réapparaît, ça redisparaît, bref ça clignote : faut le voir pour le croire, ou plutôt faut y croire pour le voir, ce commentaire c’est un peu comme les apparitions de Notre Dame de Lourdes à la petite Bernadette.

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