Mon cousin Jacob

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A l’aube de nos vies, quand nous étions des petits garçons sages et prometteurs, Jacob et moi faisions beaucoup les cons. Nos parents étaient amis en plus de faire partie de la même famille, et nous passâmes de nombreuses vacances ensemble, soit au bord de la mer, au camping de Collioure, soit dans nos maisons respectives.

Et c’était connerie sur connerie.

J’ai peu de souvenirs précis, mais celui, général, de grosses rigolades, depuis un âge innocent jusqu’à un début de puberté, où l’avenir de la France commence à voler des magazines de cul chez les vieilles buralistes de la Sarthe. Tout le monde passe par là, je suppose (les rigolades et les marchands de journaux du Mans), avant de faire l’expérience de l’angoisse métaphysique causée par la contingence et la solitude existentielle. Jacob, pour moi, c’est la vie avant la philosophie, ou, pour le dire autrement, la Sarthe avant Jean-Paul Sartre. Mmouais.

Au fond, en y repensant, Jacob représente et incarne le pôle sain de la sagesse précaire.

Jacob fait aussi partie de ma légende personnelle, lorsque j’étais vraiment petit, autour de 6 ou 7 ans d’âge. Un jour d’hiver que nous étions à Dinard, et que nous évoluions pensivement sur la jetée (ou sur une digue, sais-je seulement comment ces trucs s’appellent ?), à faire les singes et à provoquer la mer en furie, je fus emporté par une vague et, donc, faillis mourir noyé. (C’est la légende qui dit cela, n’est-ce pas ? Mais en effet, je faillis mourir noyé, c’est ainsi.) Mon frère JB et mon cousin Jacob vinrent à ma rescousse, et cela fit d’eux des héros, aux yeux de ma mère. A mes yeux à moi, il n’y avait pas de héros qui tînssent, à part mon père et Michel Platini. (J’étais un dur à cuir, sous mon visage fragile, et j’avais la tête dure, en plus d’être un petit garçon sage et prometteur).

Dans les années 80, quand nos voix muèrent pour enchanter les oreilles des adultes émerveillés, nous développâmes des trésors de bon goût et de spiritualité. Nous riions énormément aux films de Pierre Richard et d’Aldo Maccione, qui passaient à la télé, les soirs d’été où, toutes fenêtres ouvertes, les odeurs de méchoui se mêlaient à celles des déjections des chats. Mais je préfère ne pas expliciter ce qui nous faisait rire, car même aujourd’hui, cela risquerait de nous faire passer pour de singuliers hurluberlus. Il suffit de rappeler que les années 80 produisaient assez d’humour gras pour remplir d’aise les pré-ados distingués que nous étions.

Puis la famille de Jacob partit vivre en Afrique, et nous nous vîmes moins. De mon côté, la ville de Lyon, la philosophie et les belles lettres m’apprirent à rire de manière plus fine. A moins que ce ne fût la présence des filles, qu’il fallait bien, à un moment donné, cesser de faire fuir. Jacob grandit en Afrique noire, de Djibouti à Abidjian. Jeune adulte, il se lança dans des affaires grandioses. Il monta un commerce qui consistait à acheter du poisson dans les villages de pêcheurs et à aller le vendre au grand marché d’Abidjian. Puis des mecs du coin l’en ont chassé. Il a monté une autre affaire en Côte d’Ivoire, à base de pièces détachées de voitures Peugeot, mais cela ne put tenir très longtemps non plus.  

L’Afrique est un peu une affaire de famille. Mes parents y ont vécu une dizaine d’années et y ont conçu mes deux frères aînés. Plus tard, mon père et le père de Jacob partirent avec mon frère Hubert pour une traversée du Sahara avec une camionette totalement inadaptée aux sables du désert. Les multiples récits de ce voyage familial ont fait rêver mon âme d’enfant à un point qu’il est difficile d’évaluer. J’étais devenu un voyageur et plus rien d’autre n’aurait d’importance pour moi que de partir, ou au moins de m’égarer dans une spatialité disparate. Plus rien ne me ferait peur dans la vie.

Jacob a fait des voyages étonnants, avec des copains aussi inconscients que lui. Des voyages en stop d’Abidjan à Dakar, ou de Djibouti jusqu’à Tamanrasset, en se cachant pour passer les frontières en clandestin. C’est un peu un miracle, à mon avis, s’il n’est pas en train de croupir dans une geôle d’un groupe révolutionnaire lumumbiste. Ou proto-islamiste.

Les hasards de la vie l’ont amené à rencontrer une femme dont l’apparence tient un peu du soleil qui se lève. Jacob, qui est un poète qui s’ignore, a réussi à se l’attacher. C’est peut-être son coeur en or massif qui est venu à bout de cette jeune personne, et il est arrivé ce qui devait arriver : à force de se fréquenter, tous deux finirent par fauter et bricoler une espèce de famille, des enfants magnifiques, et une maison que Jacob a construite de ses mains, ou presque.

Fin avril 2010, je suis allé à Saint-Malo pour assister au festival « Etonnants voyageurs ». C’est là que j’ai revu Jacob, après l’avoir perdu de vue depuis vingt ans. Peut-être davantage. J’ai revu Sarah, aussi, sa soeur, ainsi que son frère Pierre-Emmanuel, sa mère Marie-Christine. Xavier, quant à lui, avait préféré rester dans la Sarthe, à cultiver son jardin en vieux philosophe. Mais on ne peut pas parler de tout le monde, n’est-ce pas, car on n’a pas quatre bras.

7 commentaires sur “Mon cousin Jacob

  1. C’est un beau billet trés inspiré et la photo est trés réussie aussi. chapeau;Sans être trop indiscret, pourrais tu préciser la période où tes parents ont vécu en Cote D’ivoire ou en Afrique. Simple curiosité. Comme d’habitude tu ne répondras pas directement mais au fil d’un billet ou d’une réponse à un autre commentateur, c’est pas grave j’ai l ‘habitude, je sais que ce n’est pas du snobisme, je te pardonne, vas en paix.
    J’ai aussi été conçu en Afrique (Bouaké ou Abidjan, ivoirien en tout cas ça c’est sur mais je l’ai déja dit je crois dans je ne sais quel billet de je nesais plus quel blog ) mais je suis né Toulousain pour des raisons longues et pénibles a expliquer sur un blog et d’ailleurs mes parents n’apprécieraient pas que j’en parle ainsi aux yeux de tous question d pudeur et de toutes façons je suis d’accord aussi ça va ok .
    J’aime bien ce concept de « légende personnelle » en tout cas, c’est une bonne trouvaille, peut etre qu’elle existe déja, j’ai oublié. Pourquoi ne pas en dire plus quitte à passer pour un hurluberlu ? pourquoi lorsque l’on veut raconter sa vie, consciemment ou inconsciemment ,se sent on obligé (sans te vexer Sage Précaire) de le faire à la sauce Chateaubriand ou Proust un peu coincé duc. Tu parlais de Cavanna l’autre jour , voila l’exemple c’est vrai d’un véritable auteur de mémoires, qui a écrit une autobigraphie émouvante et hilarante sur sa jeunesse d’immigré italien, la création d’Hara Kiri, ses amours avec une Russe etc… sur plus de trente ans (« les ritals », « les russkoffs », « les yeux plus gros que le ventre »,le quatriéme j’ai oublié ). allez lache toi ! FAIS NOUS RIRE !!!

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  2. C’est vrai que c’est lyrique, et ce n’est pas facile d’etre lyrique quand on parle de « magazines de cul » de voix qui muent, de rire gras, d’Aldo Maccione, de pipi de chats, de Platini… Bon, c’est assez fort d’etre lyrique sur les annes 80, faut etre honnete.
    Mais bon, en definitive, vous etiez plutot « sage et prometteurs » ou plutot gras et deconneurs ?

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  3. Nous n’étions évidemment ni sages ni prometteurs, non mais vous m’avez vu ? Je n’ai su écrire mon nom, et encore, pas avec la bonne main, que deux ans après le commun des mortels.

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