Les voyageurs en Irlande et la réputation des Irlandais

roberts.1276526189.jpg Un paysage « italianesque », de Thomas Roberts

Pour reprendre cette vieille question que je me pose sur l’image de l’Irlande, rien de tel que d’explorer les récits de voyage en Irlande depuis les siècles passés. Je ne sais s’il en existe avant le XVIIIe siècle, mais c’est à partir de l’âge des Lumières que j’en parlerai dans ce billet. Il faut dire que je suis accompagné d’un grand spécialiste du récit de voyage anglais, Glenn Hooper, qui a écrit un chapitre sur ce sujet dans l’ouvrage collectif le plus incontournable sur la littérature des voyages :  The Cambridge Companion to Travel Writing (2002).

Dans un billet de mars 2009, j’en restais au stade de l’hypothèse, car je n’avais pas encore lu beaucoup de choses sur l’histoire des voyages en Irlande. Les choses ont changé et je suis devenu un petit connaisseur. En mesure de confirmer ou d’infirmer mon hypothèse (selon laquelle cette belle réputation d’un peuple bavard, drôle, buveur et gentil n’avait été construite que très récemment, après la seconde guerre mondiale), je dirais aujourd’hui que je n’avais pas tort fondamentalement, mais que j’avais omis quelques moments importants de cette histoire. Mon intuition était bonne en ceci que cette belle image est récente, mais j’ai eu tort sur les dates.

En effet, il ne fallait pas oublier le renouveau culturel « gaélique » du tournant du XXe siècle. Quelques poètes anglais, Alfred Austin en tête, avec Spring and Automn in Ireland (1900), chantent leur amour pour l’Irlande, et cherchent à sentir dans ce peuple frère un beau mariage entre le « Saxon » taciturne et le « Celte » affable. La vogue de ce type d’écrits, par des gens de lettres aussi célèbres qu’Austin, ne manquait pas de faire de l’Irlande une destination touristique attrayante.

Instabilité et attraction

Mais reprenons la chose avec recul. Une vue panoramique des récits de voyage montrent que ce qui domine, chez les voyageurs en Irlande, sont les questionnements politiques. Ce qui les préoccupe, de 1700 jusqu’aujourd’hui, c’est la stabilité de l’île. Stabilité sociale, économique, politique, démographique… le pays inquiète les voyageurs britanniques par ses déséquilibres, sa violence et ses croyances. Au XVIIIe siècle, ils s’occupent peu de l’image poétique des Irlandais car, avec les rébellions, les soulèvements (sans oublier les forces françaises qui tentent de prêter main forte aux révolutionnaires irlandais), l’île présente des dangers. Elle se montre rétive et insoumise. La « révolution » de 1798 a fait, paraît-il, 30.000 morts, et a fait réfléchir les voyageurs. 

Gardons cela en mémoire : trente mille morts.

1800, Acte d’Union. Aux yeux de nombreux Britanniques, cette fusion des îles britanniques assure la paix et la stabilité de l’Irlande, et favorisent les voyages. Ils y vont, mais ils s’aperçoivent que la population crève de faim, et que les propriétés sont horriblement gérées. Les propriétaires font gérer leurs terres par leurs gens, et partent jouir de la vie en Angleterre. Un voyageur écrit en 1834 : « Everybody in Ireland who has got money to spare, has gone to England to spend it. »

Puis s’abat la famine, et là, nul besoin de préciser que les voyageurs sont horrifiés de ce qu’ils voient. Après la famine, comme la population a décru de plusieurs millions de personnes (décédées ou émigrées), l’Irlande redevient une terre attirante, mais pour occuper des terres laissées en jachère, non pour communiquer avec une population charmante. Très vite, l’agitation populaire reprend et de nombreux voyageurs britanniques accusent le catholicisme d’être la cause de tous les troubles irlandais. James Macaulay (1872) par exemple, compare l’Ulster (à majorité protestante) avec le reste de l’Irlande et en conclut que seul le protestantisme et ses valeurs de travail pourra sauver ce pays qui s’écroule « with its filthy cabins, swarming beggars, decaying villages, and its Catholic faith. »

Revival culturel et violence identitaire 

S’ouvre ensuite une période, courte mais cruciale, de renouveau culturel en Irlande. De nombreux artistes, poètes, dramaturges, se tournent vers la tradition celte, la mythologie ; ils cherchent à donner à l’Irlande une littérature propre. La figure représentative de ce mouvement est W.B. Yeats, qui a obtenu le prix Nobel de Littérature en 1923. Avec la fameuse Lady Gregory, il a fondé le célèbre Abbey Theatre où une nouvelle dramaturgie, presque une nouvelle langue, furent créées.

Paradoxalement, peut-être, beaucoup de ces intellectuels sont protestants et d’ascendance britannique. Certains font pourtant l’effort d’apprendre le gaélique, et d’aller voyager dans l’ouest du pays. Ce revival permet de créer une belle image du pays, que les voyageurs anglais et écossais reproduisent et diffusent dans leurs récits, comme je l’ai dit à propos d’Austin. Ce faisant on oublie un peu les tensions et la violence.

connemara_girl.1276516909.jpg« Connemara Girl » de Augustus N. Burke (1865)

Cela ne dure pas, car avec la création de groupements paramilitaires en 1913, le grondement de l’instabilité irlandaise revient comme un démon national (aux yeux des voyageurs britanniques, s’entend). Soulèvement de 1916, indépendance, guerre civile, l’image d’un pays dangereux reprend le dessus dans les récits de voyage.

Ce que dit Glenn Hooper, dans son article « The Isles/Ireland: the wilder shore », c’est qu’à partir des années trente, les temps paisibles, neutres internationalement, et peu développés économiquement, produisent une image romantique du pays. Si les voyageurs continuent de parler de l’instabilité et de la pauvreté, ils donnent en même de l’Irlande « a forceful image as a place of pastoral innocence ». 

Ce que je percevais comme une réputation provoquée par le désir des Européens d’aller dans un pays rural et intact des perversions de la modernité, Hooper l’a dit avec ses mots, meilleurs que les miens, mais l’a fait remonter à quelques décennies de plus que mon hypothèse le supposait.

9 commentaires sur “Les voyageurs en Irlande et la réputation des Irlandais

  1. Dans le commentaire du billet de mars 2009 auquel je renvoie, j’avais parlé d’un copain irlandais qui avait cité le « Journal irlandais » de Heinrich Böll pour expliquer la bonne réputation des fils d’Erin.
    Eh bien mon ami n’a pas cru si bien dire : Glenn Hooper, dans le même article, fait appel à ce même journal pour illustrer le fait que l’Irlande bénéficiait d’un merveilleux rythme hors du temps. Je cite :
    « Hardships there undoubtedly were, recounted graphically by writers such as Heinrich Böll in his « Irish Journal » (1957), but the sense in many of these post-war texts is of narrators who have decamped from more demanding environments, and who see Ireland as a strangely liberating, perhaps even mystical venue. »
    On oublie souvent, je le dis sans vouloir me la ramener, que les Allemands sont très présents en Irlande, et ce depuis plusieurs siècles.

    J'aime

  2. Sur le « Journal irlandais », on peut consulter

    http://jacbayle.perso.neuf.fr/livres/Irlande/Boll.html

    « Qui ne reconnaîtrait dans ces pages les douceurs amères, les prières mêlées de jurons, l’étrange et quotidienne dissonnance de révolte et de résignation qui font l’Irlande ? Et ce que nous appelons la poésie, là-bas plus courante que l’eau, plus abondante que le pain, plus vivante parfois que l’homme. »

    J'aime

  3. Merci Cochonfucius. Cette citation explique à la fois l’attraction du pays et la déception relative de l’étranger.
    Oui, Yuxia, c’est sans doute le pouvoir des récits qui, combiné à une sorte d’isolement, est parvenu à faire que cette image s’impose.

    J'aime

  4. J’ai eu une discussion assez poussée avec un historien sur l’histoire du Congo post-colonial et j’essayais pour comparer de retrouver ce que tu m’avais dit, ou peut-être ta directrice, sur l’analyse de l’histoire irlandaise, surtout celle de l’Ulster dans les dernières décennies, en termes de colonialisme. Il me semble que, pour une raison que j’ai oublié, ce prisme paraissait déformer la réalité. Tu as des souvenirs? Pour l’historien avec qui j’ai discuté, en tout cas, ça ne faisait aucun doute, il y avait bien en Irlande du Nord un colonialisme britannique.

    J'aime

  5. Ah tu as des discussions poussées toi ?
    Non, je ne me souviens pas de ce prisme déformé. Oui, admettons qu’il y ait un colonialisme britannique en Irlande, moi je ne suis pas contre, mais il faut rappeler un élément à cela : la première invasion des Anglais date du 12ème siècle, et à cette époque-là, les Anglais étaient la génération post-Guillaume le Conquérant, c’était donc des Français (ou des « Anglo-Normands » comme on dit pour faire classe). J’en ai parlé dans un billet intitulé « Un Normand intrépide ».

    Cette première génération d’Anglais s’est installée et s’est progressivement irlandisée, sont restés catholiques évidemment.
    Donc, quand on parle de colonisation, cela inclut-il ces Anglais francophones, ou seulement les Ecossais presbytériens du XVIIe siècle ?

    Enfin bon. Un article d’Edward Said compare le revival gaélique et la « négritude » à la Césair. Dans « Culture and Imperialism » je crois.

    J'aime

  6. Merci de ta réponse.
    Sur ta question, disons que des gens, pour des raisons qui me restent obscures, essayent d’avoir des discussions poussées avec moi : en général, ils parlent, et moi, j’essaie de trouver quelque chose à leur répondre. Souvent, ça ne me vient que longtemps après, ce qui est très ridicule.

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s