Shrek et les familles populaires

Un après-midi solitaire, je me promenais dans le centre de Belfast, en m’étonnant du calme de la ville. Personne dans les rues piétonnes, personne dans les cafés. Encore une fois me vint l’impression que Belfast était sous-peuplé, ou suréquipé, comme l’on voudra.
Attiré par le bruit et la présence humaine (car le sage précaire aime l’humanité, la chaleur dégagée par les foules, les promenades et les échanges), j’entre dans le centre commercial de Victoria Square. Des familles font faire à leurs enfants des défilés de mode dont ils n’ont pas envie. Les gens regardent, tant qu’à faire.
Je vais au cinéma du troisième étage. Je demande au type du guichet quel film je peux voir au plus tôt. Quel genre de films, me demande-t-il ? Celui qui commence maintenant. Vous n’avez aucune préférence ? Ca dépend, dis-je, que me recommandez-vous ?
Installé dans la première moitié de la salle au confort incroyable, je vois débarquer des dizaines de jeunes familles. En moyenne, les enfants ont trois ou quatre ans. Cela me paraît jeune pour regarder Shrek, mais je ne dis rien. Les parents, tous très jeunes et sympathiques, savent mieux que moi ce qui est bon pour leur progéniture. Mes lunettes 3D sur le nez, mon verre de Smoothie près de moi, j’appréhende un peu toute cette population enfantine et l’agitation dont elle est coutumière. J’aime déjà peu les enfants de ma propre famille, je ne vais pas pouvoir supporter très longtemps le vacarme des enfants d’inconnus.
Les enfants se tiendront plutôt bien. Je ne recevrai pas de pop-corn sur le chef, ce qui est heureux lorsqu’on constate l’état de la salle de cinéma après la séance.

Le film commence.

Shrek, l’ogre vert des contes populaires, s’ennuie ferme dans sa vie de famille. Ses trois enfants sont sensiblement du même âge que ceux qui comblent la salle de cinéma. Les parents entrent en empathie totale avec le héros, gagné par la fatigue et la frustration d’une vie familiale qui ne tient pas toutes ses promesses de bonheur. Le film montre efficacement comment le bruit des enfants est quelque chose qui lasse. On le savait, mais les films populaires, d’ordinaire, s’appuie sur une autre dynamique : d’habitude, on voit des gens heureux, puis la narration casse l’harmonie familiale par un événement extérieur (une guerre, un accident, un extra-terrestre) qui ouvre sur les péripéties du film. Ici, c’est le héros, père de famille comblé, qui fout tout en l’air.

Domestiqué, aux ordres de sa femme, il n’en peut plus. Chaque fois qu’il se prépare à prendre un bain de boue, comme tout bon ogre, sa femme lui hurle de s’occuper de quelque chose, et il obéit sagement.

Shrek a encore de la rage et désire ce que tous les hommes désirent au fond : de la sauvagerie. Alors un jour, il envoie tout balader, et plaque tout, devant sa femme incrédule.
Cette dernière ne le comprend pas. Elle lui dit : « Tu as trois enfants magnifiques, une femme qui t’aime, des amis qui t’adorent. Tu as tout, et la seule personne qui ne le voit pas, c’est toi. » Et, héroïque, rationnelle, pure, incritiquable, elle retourne à son devoir.
Shrek n’est plus qu’une boule de nerfs. Il erre sur les chemins, et rencontre un magicien qui lui propose un pacte : une journée de liberté et de sauvagerie, contre une journée quelconque de sa vie passée. Le magicien va en profiter pour mettre un sacré bordel dans le royaume, je passe sur les détails.

Bref, à la fin, grâce aux sortilèges et à l’amour, Shrek revient au moment où il voulait tout envoyer balader. Il a vécu assez de sauvagerie et décide que la vraie vie, c’est sa famille. Lui, comme les spectateurs, se dit qu’il est finalement bien plus heureux domestiqué que sauvage. Il dit à sa femme : « On dit que je t’ai sauvée du dragon. C’est faux, c’est toi qui es venue à mon secours ».

Rideau, chers amis, n’espérez rien de plus que ce que vous avez déjà. Pour vous, c’est la vie de famille ou la déchéance. Obéissez à votre femme, c’est elle qui sait. Mettez vos enfants au-dessus de toute autre priorité et de toute autre préoccupation.

On va encore me taxer de misogyne, mais je trouve que l’image de la femme, dans ce film, est tout aussi écornée et régressive que celle de l’homme est lamentable. La femme est réduite à ce « devenir-marâtre » dont le bonheur se résume à celui de ses enfants et à la stabilité de son ménage. La femme grossit, elle devient difficile à aimer, sauf si l’homme prend le rôle de petit garçon et que la femme possède l’autorité d’une mère.

On retrouve dans Shrek l’infantilisation de l’homme déjà perçue dans les séries télévisées américaines : je pense au seul couple stable de Desperate Housewife, où l’homme est inférieur à sa femme à tous les niveaux, professionnels et sexuels en particulier. Quand il parvient à imposer un rêve d’émancipation (la création d’une pizzeria), c’est un échec total et il revient la queue entre les jambes vers sa femme qui l’a soutenu malgré ses doutes. Dans l’Amérique moderne, c’est-à-dire partout, le salut passe par la famille et par une idéalisation délirante de la femme : une excroissance monstrueuse d’une maman toute puissante, qui fait la putain et qui a beaucoup d’esprit. Le scénariste postmoderne a tellement besoin de faire des personnages principaux féminins, qu’il invente des rôles qui ne laissent aucune crédibilité : les femmes de cinéma sont fortes, ambitieuses, stoïques, intelligentes, mais elles sont aussi hystériques, dominatrices, castratrices. Dans ces fictions, les hommes continuent d’avoir du désir pour ces femmes, ce qui ne peut pas être le cas dans la vraie vie. Or, quand les hommes sont réduits au rang de papas, de petits garçons et de faire-valoir, ils n’ont plus d’autres désirs que de se blottir dans un coin et de sucer leur pouce.

Les papas de Belfast sont sortis de la salle assez contents, je crois, avec des enfants qui dansaient devant l’écran. Cela leur avait plu, aux enfants ; c’est vrai que c’est drôle, Shrek, et que c’est rudement bien fait.
Le soir, Colin, Nigel, Iain ou Johnny se sentiront peut-être bénis des Dieux d’avoir une famille et sentiront peut-être revivre un sentiment de gratitude ou de tendresse pour celles et ceux qui partagent leur vie quotidienne.

10 commentaires sur “Shrek et les familles populaires

  1. C’est très stéréotypé et regrettable comme image de la femme. Or, c’est en quelque sorte la vérité. Mais si la femme devient dominatrice, c’est aussi pour, je crois, soutenir la forme de « famille », qui supposerait une main forte et raisonable. « Femme pour intérieur, et Homme pour l’extérieur » me semblerait la règle d’or pour constituer une famille solide. Autrement dit, c’est aussi pour laisser plus de liberté à l’homme, qui bascule entre le sérieux et le juvénile.
    A propos de ce couple éternel dans Desperate Housewife, je pense que la femme mérite d’être admirée! Lynette y est idéalisée, bien sûr, mais représente tout le sacrifice que font des maitresses de maison. Devant son mari médiocre, devant toutes ses tentatives enfantines, elle tolère, obéit, voire les suit malgré sa perspicacité. Elle comprend l’orgueil de son mari, fait toute attention pour garder sa face ! Parce qu’elle l’aime, voilà tout.

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  2. Ah oui, elle s’appelle Lynnette! Et le mec il s’appelle comment ? peu importe, au fond, je suis certain que les lecteurs de ce blog « arty farty » ne regardent meme pas les series americaines. Moi je n’admire ni Lynette ni son mari. Ni, d’ailleurs, aucun personnage de cette serie qui etait bonne a l’epoque de la premiere saison. Simplement, je n’arrive pas a croire les scenes d’intimite. Meme chose pour de nombreuses scenes de Sex and the City. Les hommes y sont montres comme ayant du desir a des moments et pour des etres qui me paraissent incompatibles avec le desir.
    Enfin, cela nous conduirait dans une conversation de specialistes…

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  3. Au fond, tout ça, comme l’a montré je sais plus qui dans un livre, ça vient de ce que les hommes viennent de Mars alors que les femmes viennent de Vénus. Les hommes sont faits pour la guerre et la sauvagerie, alors que les femmes sont faites pour l’amour et la domesticité. Donc les hommes et les femmes ne se comprennent jamais parce qu’ils ne sont jamais sur la même longueur d’onde, mais c’est bien quand même parce que ça permet une complémentarité de l’homme et de la femme, comme dans Shrek. Les hommes vont à la chasse, ce qui est un détournement vers la domesticité de leurs pulsions martiales, et les femmes font des gosses dont elles s’occupent ensuite, ce qui est une ouverture de l’amour vers la violence qui permet d’éduquer. Si on essaye d’empêcher les hommes et les femmes d’exprimer les pulsions de leur sexe, ils se sentent inutiles et malheureux. C’est ça, le problème. On devrait tous avoir un mouvement de gratitude et de tendresse, non seulement pour ceux qui partagent notre vie, mais pour la nature qui a si bien fait les choses, au moins une fois par jour.

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  4. Ouh la la Ben, tu vas te faire taper sur les doigts par les chercheuses en Gender studies, qui, du reste, ne lisent pas ce blog. Donc, c’est bon, tu peux y aller.
    De mon côté, je n’y crois pas à ces histoires. Je trouve que les femmes sont tout aussi sauvages et aussi peu familiales que les hommes. J’en connais une, je peux vous dire que c’est une vraie sauvageonne.

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  5. Guillaume, à propos de cette vie familiale bourgeoise, je me demande si tu y mèles trop la question de la liberté, du droit de l’individualité. La famille n’est pas le tombeau de l’amour. Si l’on s’y sent avili, c’est que souvent les idées reçues nous font peur et créent des illussions de notre malheur, et ensuite, on ne voit que ce côté très négatif et l’exagère en déplorant la distance infranchissable entre la maîtresse dehors et celle de dedans!
    Je suis tout à fait d’accord avec Ben et n’ai aucune honte de me trouver ancrée dans cette vie domestique. Mais je crois aussi que certaines femmes sont sauvages, ambitieuses et avides de tout, mais cela n’empêche pas qu’elles deviennent une bonne femme et mère, respectant aussi la sauvagerie de leur mari.
    Si les chercheuses en Gender Studies ne pensent qu’à défier les hommes en montrant leur capacité égalitaire, je les trouve un peu naîves. Car inverser les idées reçues est en lui-même une idée reçue.

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  6. le mari de Lynette s’apelle Tom. J’aime bien cette série et aussi celle de Sex and the City. Je n’y crois pas la vérité des histoires -la fiction est toujours fictive, mais elles font réfléchir. D’ailleurs, si on ne les prend pas au sérieux, c’est toujours rigolo comme divertissement.

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  7. A mon avis, Guillaume, la femme que tu connais, si elle est vraiment sauvage, c’est une gomorrhéenne, comme disait Proust. Relisez donc Sodome et Gomorrhe, vous verrez de quoi je parle.
    Mais je crois plutôt, comme Yuxia, que les femmes devraient réapprendre à être vraiment femmes, c’est-à-dire épouses et mères. Je trouve ça très pénible, toutes ces femmes qui veulent absolument sortir de leur domesticité et qui s’invitent sur les territoires de chasse des hommes : le PMU, les travaux publics et la mécanique automobile. Cette triste tendance oblige ces derniers à faire la cuisine, le ménage, s’occuper des enfants, bref : trahir leur homminitude, devenir eux-mêmes des hommes-femme, en un mot, disons-le, des sodomistes.
    Et moi qui vous parle, je peux vous dire que c’est pas rigolo du tout, comme divertissement, le sodomisme.

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  8. Il dit cela parce qu’il est en train de lire Proust, et pour cela seul, je ne le contredirai qu’avec douceur, car lire Proust est une des meilleures activités qu’on peut avoir dans la vie.
    Les femmes sauvages n’ont pas à être masculines, pas du tout, ni à aimer les autres femmes. Elles n’ont pas à être ambitieuses non plus, ni avides, quelle horreur.
    Yuxia, tu te vois comme « ancrée dans une vie domestique », mais tu es une Chinoise qui vit à Paris pendant que ton mari est en Suède, on peut dire que votre vie domestique est loin d’être avilissante, en effet.
    Par ailleurs, je ne suis pas contre la vie en famille, moi, mais je trouve que le système où les hommes se mettent à obéir à des femmes qui deviennent dominatrices et castratrices n’est pas un bon système.

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  9. Bonjour,

    Vous êtes cordialement invité à visiter mon blog.

    Description : Mon Blog(fermaton.over-blog.com), présente le développement mathématique de la conscience humaine.

    La Page No-13: LIBERTÉ TOTALE !

    C’EST MATHÉMATIQUE ?

    Cordialement

    Clovis Simard

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