Théorie du soulèvement (2)

J’ai pris un café avec deux personnes britanniques qui sortaient d’un concert de musique classique vers midi.

En ce moment, c’est le Festival de Belfast, le grand rendez-vous culturel de l’automne, où les meilleurs événements de l’année se concentrent en un mois. Mes amis portent un pull aux armes du festival, et profitent gratuitement des spectacles et des concerts car ils sont bénévoles à l’accueil de différents lieux culturels.

Ils me demandent : « Tu as donc pu revenir de France ? » Ils pensaient que, vues les informations à la télévision, la France était à feu et à sang, et qu’il était impossible de circuler. La vérité est qu’il est très facile de prendre le train, le métro, l’avion.

J’ajoute que même si j’avais été retardé ou empêché de rentrer, je n’en aurais pas voulu aux grévistes français. Au contraire, j’admire tous ces gens qui non seulement perdent des jours de salaire mais trouvent l’énergie d’aller manifester. Il faut un sacré courage pour aller battre le pavé des jours entiers, comme il le font. J’avais déjà écrit un hommage à mes compatriotes en 2009, important pour moi car l’éthique du soulèvement est quasiment incompatible avec la sagesse précaire, et donc montre une limite très nette à mon éthique (si l’on peut parler d’une éthique de la sagesse précaire). Jamais je ne suis allé aussi loin dans la mise en danger de mon propre système (si l’on parler d’un système de la sagesse précaire).

Nous en venons à la conclusion que les Britanniques préfèrent s’engager dans des actions de charité et de bénévolat silencieux et que les Français gardent au coeur l’idéal du peuple qui s’approprie la rue, la ville et le pays.

J’ajoute que le bénévolat est plus individualiste. L’idée qui dirige les bonnes âmes britanniques est que si chacun contribue un peu, on construira un monde meilleur. La manifestation n’est pas individualiste et ne cherche pas un « monde meilleur ». L’idée directrice de la manifestation est de se soulever collectivement pour faire masse devant le pouvoir en place et lui faire quitter son arrogance.

Que les Français n’oublient pas que la manifestation est un art fragile et une réelle compétence populaire, très rare dans les pays riches et les sociétés post-industrielles. L’art de la manifestation et de la grève est une fleur fragile que nous devons cultiver. Regardons autour de nous : quand les Irlandais ont voulu manifester, la moitié d’entre les grévistes est allée faire du shopping.

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