Face au trepas, pas de tracas (2)

2ème partie : Mr.QUEGUINER
 
 
Le visage chafouin, le regard torve, l’échine courbée après des années d’obséquiosité, Mr.QUEGUINER ouvrit la porte de sa boutique avant que son visiteur n’ait eu le temps de sonner.
 
– Mr. CHAFFANJON je présume ? Ravi de faire votre connaissance, je vous attendais, donnez-vous la peine d’entrer dit-il, en tendant une main moite, mollassonne et parcimonieuse.
La cinquante chétive, il  n’avait certes pas le physique et la prestance de son père, qui exerçait encore le métier de boucher, et occasionnellement, celui de tueur aux abattoirs.
Il n’avait pas non plus les capacités intellectuelles de sa mère, qui venait de prendre sa retraite de médecin légiste, et qui pratiquait de temps à autres quelques autopsies pour arrondir les fins de mois.
Décidemment, c’était une manie chez les QUEGUINER de faire des extras.
Fils unique, le jeune Pierre faisait le désespoir de ses parents. Pour les raisons précitées, il ne pouvait ni suivre les pas de sa maman, ni reprendre l’affaire de son père.
Ce dernier eut alors une idée de génie : puisque lui-même fabriquait des cadavres et que son épouse les découpait, leur fils les enterrerait.
Ils décidèrent donc de l’inscrire dans une école privée qui formait des croque morts, pardon : des assistants mortuaires. Cela leur coûta très cher car Pierre redoubla trois fois. Voilà la vraie raison qui les poussait à faire des extras.
Finalement, leur rejeton obtint brillamment son diplôme, en terminant dernier de sa promotion.
L’armée ayant refusé de prendre le risque d’utiliser ses services, il put très vite entrer dans la vie active et devint, à 20 ans, le plus jeune technico commercial des Pompes Funèbres Générales, agence du Père Lachaise à Paris.
On lui confia un véhicule de fonction (un corbillard décapotable Panhard modèle 1957), un costume gris anthracite avec noeud papillon assorti, des chaussures et des gants noirs. Il avait fière allure notre QUEGUINER junior !
Malheureusement, si ses résultats étaient corrects pour ce qui est des services rendus aux morts (embaumement, mise en bière, etc…), 
il avait beaucoup de mal à trouver des clients qui allaient le devenir (morts).
 
Or, comme le répetait à chaque réunion du lundi matin, le Chef des ventes, « les morts c’est bien joli, mais ce qui est important pour notre société, c’est de faire signer des contrats d’obsèques aux vivants ».
Malgré de louables efforts, (il avait prospecté en vain, à ses frais, dans tous les pays où existe encore la peine de mort) son patron le congédia au bout de six mois.
 
– Soi-même, répondit avec emphase Mr.CHAFANJON en ignorant la main tendue, tout en observant cette drôle de boutique.
Sur la porte vitrée on pouvait lire en gros caractères :
 

FACE AU TREPAS ZERO TRACAS
Pierre Quéguiner et C°
 
En dessous et en plus petit :                                     La mort pour tous à petits prix
 
 
Et encore en dessous et encore plus petit :    Insecticides, pesticides, mort aux rats, strychnine, curare
 
– Eh bien ! reprit-il en cherchant le regard de son interlocuteur, je me demande si j’ai bien frappé à la bonne porte.
 
– Vous savez, répondit géné, Mr.QUEGUINER, c’est la crise en ce moment, les affaires sont difficiles, il faut bien se diversifier….
Aussi je concentre maintenant mes activités, sur le nettoyage des jardins et des champs.
Cependant, j’ai pu soustraire à la vindicte de mon ancien employeur, quelques cercueils de deuxième choix. Je les brade à 50 pour cent de leur valeur réelle. Ils sont stockés dans la cave au sous-sol ! Si vous voulez bien me suivre…….
 
– C’est à dire, le coupa brusquement Mr.CHAFANJON, ce n’est pas exactement l’idée que je me faisais d’une agence des Pompes Funèbres et de ses services.
Aussi, Monsieur, je vous salue bien, assena t il d’un ton ferme en se dirigeant vers la porte.
 
Brusquement Pierre éclatat en sanglots.
– Veuilez m’excuser, pleurnicha t il, c’est ma dépression qui revient.
Il lui raconta alors sa pauvre vie, ses échecs successifs, ses parents qui n’avaient pas su l’aimer, et surtout ce qu’il n’avait jamais confié à personne : les moqueries de ses camarades, lorsque à l’école, l’institueur avait écrit sur le tableau noir ses prénom, nom et initiales :
 
Pierre QUEGUINER (PQ)
 
Cette révélation produisit un important choc émotionnel à William, qui éclata en sanglots à son tour.
Il se prit à raconter sa vie lui aussi et en particulier ce qui l’avait gachée en grande partie  : ses initiales !! (WC)
 
Ils comprirent alors tous les deux, que le destin les avait fait complémentaires….
L’un avait peu d’amis, l’autre pas du tout. Or, depuis cette fortuite rencontre, une grande amitié naquit, et perdure encore aujourd’hui, bien solide sur ses fondements.
 
PS – J’espère vous avoir diverti… Pour des raisons matérielles, je n’aurai pas accès au cyber café pendant quelque temps.

3 commentaires sur “Face au trepas, pas de tracas (2)

  1. Solides, solides sur leurs fondements, Chafanjon et Queguigne, ah ah ah.
    Bien place entre les chevaux tape-cul des articles sur le marche de Dublin, le fondement des heros n’a qu’a bien se tenir.
    Pour paraphraser Cochonfucius, c’est une tres belle chute, mais une chute de reins!

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  2. Je suis content de lire la référence à Bouvard et Pécuchet, c’est exactement ce que j’ai écrit à mon père quand il nous a envoyé sa nouvelle. Je ne sais pas s’il y a pensé lui-même. La naissance d’une amitié entre hommes mûrs, par la rencontre absurde de destins médiocres, c’est Bouvard et Pécuchet.
    Bravo, Anonyme, pour ces jeux de mots fins, qui font honneur à l’esprit potache de mon cher père.

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