Chloé à Ottawa

Grâce à Facebook, une ancienne élève a su que je me baladais au Canada et m’a proposé de la voir où elle habite en ce moment, dans la capitale.

Chloé était une élève très agréable, dans une classe très agréable. C’était dans les années 2000, j’enseignais la philosophie au lycée français d’Irlande, à Dublin. Une classe de terminale, où se mêlaient les littéraires, les scientifiques et les économistes. L’ambiance était très bonne, même si Chloé m’apprend qu’il y avait parfois de la tension entre eux.

Elle m’a donné rendez-vous à midi et demi dans un quartier sympa, et nous sommes restés ensemble jusqu’à dix heures du soir. Je l’avais quittée adolescente rigolarde, ultra sociable et vive. Je retrouve une jeune femme de vingt-cinq ans, raffinée et affirmée. Souriante, décontractée et ouverte.

Chloé a beaucoup vécu. En quelques années, elle a pris des routes, a rebroussé chemin, a gardé certains caps, en a changé quelques autres. Elle a eu le temps de se marier, de divorcer, de vivre en Afrique, en France et au Canada, d’enseigner et de se reconvertir dans les nouvelles technologies. Elle a même eu le temps de devenir soldat, sergent de l’armée française. Toute fine et féminine qu’elle soit, elle passe ses vacances à diriger des gaillards, dans la boue et les frimas, pour leur apprendre à risquer leur vie pour la patrie. On a du mal à se la représenter en uniforme, quand on la croise, urbaine, dans un café d’Amérique du nord.

Elle avoue n’avoir pas trop apprécié les cours de philosophie de la prépa Saint-Cyr, sans préciser que les miens avaient été meilleurs. Mais elle était déçue car elle avait des attentes. « J’aimais bien la philo », dit-elle de sa voix à la fois voilée et volontaire.

Aujourd’hui, elle vient de terminer un job à Ottawa et se demande ce qu’elle va faire dans l’avenir. Elle songe à monter sa propre boîte dans les « produits » informatiques. Elle lit tout ce qui sort sur les innovations technologiques, et c’est de loin ce qui m’impressionne le plus dans tout ce qu’elle a été capable de faire dans sa jeune vie.

Nous nous sommes réfugiés dans un pub pour boire une pinte de bière locale. Puis nous nous sommes promenés, après avoir mangé italien. Elle m’a emmené à des points de vue de la ville impressionnants. Depuis le pont qui mène à Gatineau, la vue du grand fleuve Outaouais. Surplombés par la statue de Champlain qui regarde vers l’ouest du pays, nous regardions les bâtiments du parlement, qui se dressent sur la colline. Il pleuvait un peu, et la pauvre Chloé avait les doigts gelés. Nous ne savions que penser de cette architecture officielle d’Ottawa. Chloé trouve que cela fait « carton pâte », ou Dysneyland. Il s’agit d’un mélange sans nom entre « style français » et « style anglais », ce qui ne veut rien dire en terme d’architecture. En définitive, ce sont des bâtiments administratifs qui ressemblent à des églises néo-gothiques revisitées par des urbanistes du XIXe siècle. Dire que c’est hideux est certainement exagéré, surtout que le temps gris a influencé ma perception.

Tout ce que nous voulions visiter était fermé. Nous sommes allés boire un thé pas loin de chez elle. A la nuit tombée, elle m’a invité à manger du maïs dans son appartement. Elle vit en colocation avec une anglophone qui, dit-elle, ressemble à Nathalie Portman. Chloé a préparé du pain perdu, dont elle a cherché la recette sur internet. Nous avons sucré le pain avec du sirop d’érable qu’elle et son petit ami (un Canadien), avaient produit à la campagne.

Je repense à Chloé avec émotion et gratitude. C’était gentil de sa part de passer toutes ces heures avec son vieux professeur baroudeur. J’ai vu en elle une belle personnalité, qui cherche sa voie avec sincérité et intelligence. Une fille qui sait, avec le calme et la détermination qu’il faut avoir dans un monde flottant, prendre des risques et trancher dans le vif. Et qui paie le prix avec grâce.

15 commentaires sur “Chloé à Ottawa

  1. Tu penses définitivement abandonner l’enseignement de la philo en lycée alors ? J’ai toujours pensé que c’était dommage, vu tes capacités et ton potentiel…je trouve que c’est le mieux prof de philo en lycée,à mes yeux… tu n’es pas pris dans des considérations universitaires chiantes (avec petits fours , pinards et mondanités chiantes aussi, voir billets ci dessous…) tu n’es pas trop méprisé comme les profs de langue ou autres, tu as des éléves qui se posent des questions métaphysiques à un age où on se les pose et tu es la pour leur répondre avec un répertoire d’auteur qui interesse tout le monde a priori, scientifique, littéraire, classe d’éco, franchement c’est le pied… même si bien sur, tes capacités d’enseignant chercheur en littérature comparée ne sont pas remise en question ici dans ce que je dis la, je medemande parfois ce que fui le sage précaire….pas besoin d’aller à Ottawa, Belfast ou Nankin pour un peu d' »exotisme » (si c’est ça le moteur…). Un petit stage/séjour en seine saint denis fairait par exemple j’en suis certain d’excellents billets (et je suis trés sérieux…).A+

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  2. Ah mais un séjour dans le 93, surtout pour enseigner la philo, me plairait infiniment. Parmi mes projets d’écriture, d’ailleurs, il y a un séjour en banlieue parisienne.
    Pour le reste, il faut demander à Ben. C’est lui qui connaît les joies comparées de l’enseignement de philosophie.

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  3. « Elle avoue n’avoir pas trop apprécié les cours de philosophie de la prépa Saint-Cyr. »
    Normal, y a pas philo au concours de St-Cyr. Ils prennent pas de bons profs, ils les laissent au secondaire.

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  4. « Le sage précaire chez les séquanodionysiens » »çà fait conte à la Voltaire. ;
    « Le sage précaire dans le 9.3 » ça fait « tractatus logicicus II le retour »
    « Le sage précaire banlieusard », ça fait Quenien je trouve…
    Ouech bien ou quoi ? , yo !

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  5. Moi, j’ai bien connu un mec qui était prof de philo. Il aimait bien son boulot mais il se plaignait souvent de ses collègues qui étaient paraît-il très chiants.

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  6. Ah ah. Sacré Ben. Moi je préfère les profs de philo qui se plaignent de leurs collègues que ceux qui se plaignent de leurs élèves. Se plaindre de ses élèves, ça me paraît presque lâche.
    Moi, en même temps, je ne peux pas me plaindre vu que je n’ai eu que des supers élèves comme la Chloé du billet, intéressés, intelligents et drôles.

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