L’aventure lexicale du récit de voyage

Ceci répondra aux trop rares interrogations concernant la différence qui existe entre roman et récit de voyage.

Valérie Magri-Mourgues a fait un gros travail de « textométrique » sur ces deux genres. Elle a pris douze auteurs, de Chateaubriand à Loti, et a analysé pour chacun de ces auteurs un récit de voyage et un roman. A l’aide de techniques scientifiques, statistiques, utilisant des logiciels particuliers, elle a compté, dénombré, listé, tant et si bien qu’on se retrouve avec un livre extrêmement bien écrit, qui contient des réponses fermes sur des questions génériques.

Car Magri-Mourgues ne se contente pas de dire s’il y a plus d’adjectifs dans l’un ou l’autre genre, mais élabore des outils d’analyse qui permettent d’avancer que le récit de voyage est un genre plutôt lyrique, et qu’il met en scène un univers plutôt fragmentaire.

Ce livre s’intitule Le Voyage à pas comptés. Pour une poétique du récit de voyage au XIXe siècle (Paris : Champion, 2009). 

On y apprend que le récit de voyage appelle des phrases plus longues que le roman.

Que la richesse du vocabulaire est plus grande aussi. En effet, « la variété lexicale du récit de voyage s’explique par les divers domaines que ce type de récit se doit de parcourir ; les mots étrangers voisinent avec les termes techniques ou spécialisés qui servent à décrire le monde découvert et ses autochtones » (Le Voyage à pas comptés, p.132).

Enfin, que le roman utilise une grammaire plus complexe que le récit de voyage.

Nous sommes alors en présence de deux sortes d’aventure, en réalité. D’un côté la variété des mots, de l’autre l’élaboration grammaticale. Comme dans les arts plastiques, on peut privilégier la forme (Picasso) ou la couleur (Matisse). Cela donne deux belles orientations esthétiques, que l’on pourrait aussi bien retrouver en musique, avec les oppositions sonorité/structure, harmonie/composition. Pour mettre en relief ces deux tendances génériques, Magri-Mourgues invente la belle notion d’ « aventure lexicale » :

« Là où le récit fictionnel exploite les paradigmes grammaticaux, explore les variations morphosyntaxiques, le récit de voyage se contente d’une expression monolithe, privilégiant l’aventure lexicale. »

Je trouve cela très enthousiasmant. L’aventure lexicale, ça me plaît beaucoup, ça me fait penser à Berlioz. Les varitations morphosyntaxiques, ce serait plutôt Chopin.

6 commentaires sur “L’aventure lexicale du récit de voyage

  1. Ça c’est intéressant. Quelqu’un a pris la peine de mesurer ces paramètres.

    Ma pifométrie n’a qu’une bonne réponse, « phrases plus longues », qui n’était pas difficile: moins on a le temps de retoucher, plus il subsiste de phrases longues dans un document.

    Citation de Blaise Pascal:

    «Je n’ai fait cette lettre-ci plus longue que parce que je n’ai pas eu le loisir de la faire plus courte.»

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    1. Oui, tu as vu juste sur la longueur des phrases, et tu nous gratifies d’une nouvelle superbe citation, mais je ne crois pas que tu sois dans le vrai concernant la raison pour laquelle les phrases sont plus longues. Je ne pense pas que les recits de voyage soient necessairement moins travailles que les romans, mais j’y reviendrai.

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  2. Et moi, j’avais 2 bonnes réponses sur 3, et ce qui me remplit d’orgueil, c’est que je les aurais justifiées intuitivement un peu comme la dame. Par contre, c’est vrai que je ne vois pas trop pourqui on a des phrases plus longues dans un récit de voyage, en-dehors de l’explication proposée pat Cochonfucius, qui tend à conforter l’idée d’un ‘genre mineur », à l’instar du genre épistolaire d’ailleurs. j’aurais plutôt tendance à imaginer qu’un récit de voyage se compose de phrases courtes, pour refléter le rythme du voyage lui-même. mais c’est vrai qu’il y a aussi des voyages qui trainent en longueur, et surtout des temps morts dans chaque voyage, pendant lesquels on se fait abominablement chier, comme dans une phrase de Claude Simon (mais j’ai beaaucoup aimé la Route des Flandres).

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    1. Bravo Ben.
      Alors, donc, pourquoi des phrases plus longues dans un récit de voyage ? Non parce que les auteurs travaillent moins leur langue, ce serait faire montre de trop de mépris. La raison est plutôt à trouver dans la factualité du récit de voyage : il doit expliquer des choses, argumenter, prendre en compte divers facteurs, mettre entre parenthèse, énumérer, exposer. Il y a une dimension essayistique, dans le genre, qui le conduit à produire des phrases plus intriquées, plus démonstratives, plus descriptives, donc plus longues que dans des fictions.

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  3. Bonjour Guillaume,

    Merci pour cette contribution sur mon ouvrage ; j’ai eu le plaisir de vous rencontrer à ce colloque sur le récit de voyage en mars à Paris ; j’ai trouvé en vous un lecteur passionné et intelligent qui connait mon ouvrage mieux que je ne m’en souviens moi-même ! Merci pour votre enthousiasme !

    Véronique Magri

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    1. Merci Véronique pour ce gentil message.
      C’est vrai que c’était une belle coïncidence de vous rencontrer à ma table ce jour-là. Quand je vous ai demandé « et vous vous êtes qui » et que vous avez retourné votre badge, quel choc! La nana de l’aventure lexicale!
      C’était un bien beau colloque en vérité, et bravo pour votre conférence que j’ai beaucoup aimée.

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