Du Moyen-âge voyageur

Des deux jours de colloque sur la littérature des voyages, je retiens d’abord qu’il y a en France un attachement très sain aux récits des siècles passés, et singulièrement ceux du Moyen-âge. La majorité des textes étudiés doit bien sûr se situer autour du XIXe siècle, mais – contrairement à ce qui se passe outre-Manche – on n’oublie pas les grands écrits et les grands voyages qui ont eu lieu entre le XIIe et le XVIe siècle.

Au Royaume-Uni, on occulte ces siècles. J’ai une petite théorie là-dessus, comme sur bien d’autres sujets : premièrement, je crois que les Anglais ne sont pas à l’aise avec leur Moyen-âge, ils préfèrent le laisser dans des brumes mythiques. Littérairement , ils préfèrent imaginer que tout commence avec Shakespeare, c’est moins déstabilisant. Deuxièmement, comme les études « postcoloniales » ont cannibalisé leur recherche sur le travel writing, n’a de sens pour eux que les voyages qui sont analysables à travers le prisme de la colonisation, de la domination, de l’impérialisme. Or, les Marco Polo, les Guillaume de Rubrouck, ils étaient loin d’être dominateurs, ils allaient même voir des souverains qui étaient bien plus puissants que les rois européens.

Voulez-vous des preuves de ce que j’avance ? Depuis la création de l’excellente  revue Studies in Travel Writing, pas un numéro n’a été consacré à l’antiquité, ni au Moyen-âge, ni même aux voyageurs arabes, ou chinois, c’est-à-dire rien qui puisse  éloigner le lecteur de la culpabilité occidentale. Deuxième preuve : la « chronologie » de l’ouvrage de référence The Cambridge Companion to Travel Writing (2002, 2008) commence avec la date de 1492, le premier voyage de Colomb en Amérique! Tout Britannique désireux d’étudier le récit de voyage comme genre littéraire sera inconsciemment invité à ignorer le Moyen-âge.

C’est pour moi une question brûlante, grave et urgente (j’exagère un peu pour réveiller les lecteurs assoupis). C’est parce que je m’intéresse au récit de voyage contemporain que je ne perds jamais de vue l’antiquité et les temps pré-modernes. Pour avancer sur l’épineuse question de savoir comment écrire le voyage aujourd’hui, j’ai le sentiment qu’il faut précisément ruminer nos chroniqueurs, nos pèlerins, nos scribes et nos ambassadeurs des temps anciens.

2 commentaires sur “Du Moyen-âge voyageur

    1. Un des premiers grands livres de voyage en français.
      Pour ce qui est des autres genres littéraires, on écrivait en français bien avant quand même.
      A propos de Marco Polo, il y avait Philippe Ménard au colloque. Que du beau linge.

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