Fêter la parution d’un livre

Un jour, mon épouse m’appelle et me demande de venir la voir.

Je me lève et me dirige vers son bureau. J’y vois des piles de mon livre La Pluralité des mondes qui vient de paraître. J’attendais mes exemplaires d’un jour à l’autre. Ma femme avait intercepté le colis venu de Paris pour me faire une petite surprise.

Nous sommes en septembre ou octobre 2017. Sont présents quelques collègues et, sur le bureau, sont disposés des dattes, du thé et des gâteaux. Ma joie est intense mais pas encore aussi grande que ma surprise. Il me faut quelques secondes pour comprendre ce qui se passe.

Il me faudra surtout beaucoup de temps encore pour prendre la mesure de l’effet délétère que produira cette publication. Je garde gravé dans la mémoire le visage au sourire forcé de certains collègues. On m’expliquera plus tard qu’en réalité j’avais la réputation de ne pas être un véritable chercheur, que mes publications ne valaient rien et que la promesse d’un livre à paraître aux presses de l’Université Paris-Sorbonne n’étaient que du vent. L’arrivée de ce carton de livres prenait la forme d’un démentis cinglant aux commérages peu amènes sur mon activité de chercheur ; mais par conséquent, elle fut aussi vécue comme une manifestation d’arrogance de ma part, ce qui est regrettable. Il y eut après cela à mon endroit une forme d’hostilité que je n’avais jamais connue auparavant car je n’avais jamais été un très bon élève ni un premier de la classe.

Je retire de ce moment étrange la conclusion suivante. Dans une université où la recherche est indispensable, il convient de faire feu de tous bois pour encourager les publications scientifiques tout en évitant que cela crée un malaise interpersonnel. Les dirigeants devraient mettre en place un système festif qui assure la promotion des accomplissements de ce type de manière telle que la jalousie n’étouffe pas l’atmosphère. Car il faut éviter de tomber dans l’excès inverse de ce qui s’est passé ce jour-là, c’est-à-dire de dissimuler sous une fausse modestie la moindre réussite. Passer sous silence une publication est pire que de s’en montrer fier, là où la fierté est légitime.

Refuser la publicité ne revient pas à inspirer les pairs à travailler modestement, mais au contraire à exhiber son humilité comme un trophée. Cela a pour effet de diriger la lumière sur soi et ses supposées valeurs plutôt que sur le travail accompli et l’oeuvre produite.

L’intuition de ma femme était donc bonne, ses intentions impeccables. Simplement, nous ne savions pas à quel point nous marchions sur des oeufs.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s