Le Travel Writing sur TedX

Dans une conférence d’une auteure américaine sur l’écriture des voyages, on rencontre immanquablement des portraits de personnes exotiques, hauts en couleur et insupportables. Une femme russe qui est très pauvre et qui emprunte les fringues de la voyageuse et un homme français forcément arrogant.

Inévitablement, le Français va se révéler un mec sympa qui cachait son grand coeur derrière. Et la femme russe va s’occuper de la voyageuse américaine, tombée malade à Moscou, comme jamais personne ne s’était occupée d’elle auparavant.

Le pire des clichés dans cette conférence est peut-être ceci : une fois rétablie, la voyageuse demande à l’autochtone ce qu’elle aimerait recevoir des États-Unis comme cadeau, n’importe quoi. La Moscovite lui demande une édition des oeuvres de Pouchkine pour les lire à sa fille, car elle n’a pas assez d’argent pour acheter des livres. Je me suis demandé en quelle langue cette femme russe voulait le livre de Pouchkine, en anglais ? La conférencière ne le dit pas. Tout ce que l’audience sait, c’est qu’une Russe demande à une Américaine d’offrir un livre russe acheté en Amérique.

Je ne suis pas sûr qu’il soit nécessaire d’apporter une conclusion à ce compte rendu. Je regarde ce type de conférence avec le coeur serré, mais est-ce bien la peine d’expliquer pourquoi ?

Je vis dans un pays où sévit la charia

Depuis cinq ans que je vis au Sultanat d’Oman, je n’ai jamais vu une main coupée à cause d’un vol. Aucune flagellation n’a été constatée ni aucune lapidation.

D’ailleurs, tous les musulmans à qui j’ai parlé de ce sujet m’ont dit que la lapidation, courante chez les Hébreux de la bible, avait été abolie par l’islam. Ah oui, disais-je, plus malin que tout le monde, et en Arabie saoudite, les lapidations sont le fait d’Hébreux ? Les Omanais me répondaient que l’Arabie saoudite était sous l’emprise religieuse d’une secte apparue il y a trois cents ans et qui constituait une hérésie de la branche sunnite. Dans cette hérésie salafiste, des actes impies étaient recommandés.

L’Oman, donc, qui n’est ni sunnite ni chiite, applique la charia. Il y a des tribunaux avec des avocats et des juges, il y a des prisons. La charia règne et pourtant les juifs, les chrétiens et les nombreux hindouistes y sont bien traités. Ils bénéficient tous de lieux de culte parfaitement tenus.

La charia est le seul code pénal du sultanat d’Oman et pourtant les gens peuvent acheter de l’alcool dans des boutiques spécialisées, ils peuvent consommer de l’alcool dans les hôtels internationaux, les cigarettes sont en vente libre, les couples illégitimes (je veux dire : non mariés) dorment à l’hôtel sans qu’on leur demande leur contrat de mariage.

La loi islamique est observée et pourtant les femmes ne se voilent les cheveux que si elles le désirent. Celles qui veulent se baigner en bikini ont des plages où elles peuvent le faire. La musique y est élevée au rang d’art national, avec des orchestres subventionnés par l’Etat et un opéra qui accueille des productions du monde entier.

Il faudrait faire une étude en France. Demander à un panel de Français ce qui leur vient en tête quand ils entendent le mot « charia ». À mon avis, se bousculeraient des images de violence, de milices de la morale patrouillant dans les rues pour interdire l’alcool, la musique et la joie de vivre. Des hommes barbus antipathiques et des femmes cachées aux regards du monde. Un monde invivable. Or, tous les voyageurs qui viennent en Oman repartent enchantés de ce beau pays où les gens ont plutôt l’air heureux.

Mais au fait, que veut dire le mot « charia » en arabe ? Selon l’islamologue Jacquelin Chabbi, il apparaît une seule fois dans le Coran quand Dieu dit au prophète : tu t’étais perdu et je t’ai mis sur la bonne voie. La charia, cela veut dire simplement la meilleure piste pour atteindre une oasis, par extension cela signifie le plus sûr chemin vers la sagesse. Le chemin le plus court pour se rapprocher de Dieu.

Aube de fin 2020 sur la plage de Mascate