Les musées n’ont pas vocation à faire du bruit

Vue d’At Turaif, avec les travaux en cours à Diriyah, nuit de réveillon 2025-2026

Les musées et les lieux de patrimoine sont trop souvent remplis de trucs immersifs. Des machins immersifs. Des dispositifs hologrammiques. De grands écrans qui balancent des images spectaculaires accompagnées d’un son saturé, un son de film d’action, de film épique à la con, un son qui tape, qui enveloppe, qui empêche de réfléchir. Tout cela se donne des airs de modernité, d’innovation, d’audace technologique. Mais on cache de plus en plus mal l’idée essentielle : très souvent, c’est vide.

Bien sûr, cela impressionne. Ça impressionne presque toujours. La première fois que j’ai vu ce type de dispositif, c’était au Mémorial de la Paix à Caen. J’étais adolescent, je voyageais seul à vélo sur la côte. À cet âge-là, face à des images monumentales, à une scénographie spectaculaire, on se laisse saisir, c’est normal. Le dispositif fait son travail : il produit de l’émotion, du choc, mais bien peu de souvenirs et quasiment aucun enseignement. J’en suis sorti convaincu que la guerre c’était mal et que les hommes de paix, comme Gandhi, étaient des héros et des gens drôlement cool.

Mais on ne peut plus continuer comme ça.

Aujourd’hui, on fait faire ça par l’Intelligence Artificielle et le vide prend trop de place. Dernier exemple en date, quarante ans après ma randonnée cycliste de Normandie : le site historique At Turaif à Diriyah en Arabie Saoudite.

Animation vidéo d’At Turaif : « Je m’appelle Meshari »

Des animations sons et lumières racontent l’histoire des grands hommes de la famille qui habitait ici aux XVIIIe et XIXe siècle. Une écriture fade, pseudo-poétique, aucun contenu, rien d’informatif ni d’instructif. Nous nous sommes dit en sortant d’une de ces animations : ils auraient quand même pu faire appel à un auteur.

C’est Hajer qui a dit cela, pas moi. Elle disait : toi tu aurais pu faire quelque chose d’intéressant avec ce matériau à disposition.

Quand on travaille avec les musées, quand on pense les expositions, quand on connaît leurs contraintes, leurs responsabilités, leurs ambitions supposées, on ne peut plus continuer comme ça. On ne peut plus faire semblant de croire que l’accumulation d’écrans, de sons tonitruants et d’effets immersifs produit automatiquement du sens. Trop souvent, ces dispositifs servent à masquer le vide conceptuel, l’absence de point de vue, le refus d’affronter la complexité.

Il faut revenir vers le dur.

Vers ce qui est dur dans un musée.

Le dur, ce n’est pas l’ennui ni l’austérité gratuite. Le dur, c’est le réel : les objets, les documents, les œuvres, les archives, les traces matérielles. Le dur, c’est la lenteur. C’est le silence parfois. C’est l’effort demandé au visiteur : regarder, lire, comparer, douter, ne pas tout comprendre immédiatement. Le dur, c’est accepter que le musée ne soit pas un parc d’attractions.

Un musée n’a pas pour mission d’impressionner à tout prix. Encore moins d’impressionner des visiteurs pris pour des consommateurs passifs qu’il faudrait stimuler à coups de décibels et de pixels. Quand on remplit des espaces entiers de grands écrans spectaculaires, comme on le fait abondamment dans certains musées flambant neufs, on confond démonstration de moyens et projet culturel.

La technologie n’est pas le problème. Elle ne l’a jamais été. Le problème, c’est son usage paresseux. Son usage décoratif et surtout son appréhension fétichiste : du moment qu’il y en a, on est satisfait, on prend son pied car on se croit en pleine modernité triomphante.

Dans ce cas, la technologie agit comme un cache-misère intellectuel. Très rarement, quelque chose d’intéressant émerge réellement de ces dispositifs immersifs. Quand cela arrive, c’est parce qu’ils sont au service d’un propos clair, exigeant, assumé. Mais la plupart du temps, ils remplacent le propos.

9 commentaires sur “Les musées n’ont pas vocation à faire du bruit

  1. Bravo mon ami Guillaume ! Il fallait oser le dire, le crier, le démontrer. Cette vague immersive est désolante. Elle empêche, de surcroit, une médiation humaine qui reste la forme de médiation la plus essentielle par temps d’IA. Oui, un cache misère. Je vais transmettre ton billet à quelques amis en muséologie.

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    1. Merci pour ce commentaire Cécilia. Pour ce qui est de la médiation culturelle, c’est carrément une réflexion qui attend d’être prise en charge dans les musées des monarchies pétrolières. Mes tentatives de l’amorcer se sont avérées infructueuses pour le moment.

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  2. Je pense que les musées doivent pouvoir se renouveler et vivre avec leur temps. Des musées avec affichage de tableaux et de panneaux didactiques et explicatifs interminables ne suffisent plus à attirer et capter l’attention.
    Le tout est de le faire avec justesse, sagesse et équilibre, pour ne pas le transformer en un espace à effets spéciaux où la forme prend le pas sur le fond.

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    1. Je suis tout à fait d’accord avec toi mais je dirais les choses un peu différemment : un musée n’a pas à « attirer » car sa qualité ne se mesure pas à son audience, mais à créer des espaces agréables et stimulants, instructifs et beaux. Et pour cela oui il faut connaître et savoir faire un bon usage de toutes les technologies existantes.
      Si une partie des gens n’est pas attirée par des espaces où l’on s’instruit à travers la contemplation d’œuvres et d’artefacts, c’est dommage pour elle mais on ne va pas remettre en question la pertinence des musées pour cela.

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      1. Non, sa qualité ne se mesure pas à son audience. Mais de nos jours, le critère premier est hélas souvent sa… « rentabilité ».Un musée sous-fréquenté risque la fermeture. Chez nous, en Belgique, le gouvernement de droite libérale supprime les subsides à la culture, par exemple.

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      2. Tout à fait exact. Moi ça me fait penser à de petites institutions comme le Musée cévenol au Vigan. Sans subventions, il ne pourrait pas survivre probablement. Mais à mon avis les investissements dont il a besoin seraient mieux utilisés en projets et événements culturels durables de qualité, qu’en trucs immersifs qui feraient venir des gens pendant quelques semaines.

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      3. Pas faux.
        Je travaille à la communication à la police fédérale belge, et nous avons dans nos attributions, la gestion du musée de la police. Il a une vraie valeur historique, mais nous allons devoir (re)créer une asbl pour le faire vivre, faute de moyens, excepté la rénovation du bâtiment qui appartient à l’Etat fédéral. L’imagination devra être au rendez-vous et au pouvoir…

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