Ce que signifie réellement être consultant

Cela fait bientôt deux ans que je suis consultant au sein du ministère de la culture d’Arabie saoudite. Je passe donc beaucoup de temps, paradoxalement, à la Bibliothèque nationale de Munich. J’y cherche des documents potentiellement utiles aux musées saoudiens en cours de développement. Je lis énormément et me plonge depuis quelques mois dans des travaux qui m’enthousiasment sur l’Arabie, en particulier sur les voyageurs arabes, turcs et européens qui ont parcouru la péninsule. Je cherche aussi des cartes anciennes, des images, des gravures, des photographies anciennes. Mon objectif est de repérer des documents susceptibles de servir à l’édification des musées régionaux d’Arabie saoudite, dans un pays qui est actuellement en train de se doter d’un vaste réseau muséal, sujet sur lequel je reviendrai plus tard.

Il paraît que je m’occupe de beaucoup de choses. C’est vrai. Et c’est précisément pour cette raison que je voudrais répondre ici à une question qui revient souvent : que veut dire être consultant ? C’est une question importante car il m’arrive régulièrement de contacter des personnes, par exemple pour participer à un catalogue de musée ou pour écrire un texte, et de recevoir en retour des réponses du type : « Peut-être, on verra, mais ce que je voudrais surtout, c’est être recruté comme consultant. » Le mot semble exercer une forme d’attraction particulière. Comme s’il désignait un statut plus qu’un travail, un titre qui recouvrirait une activité vague, ou même une fonction presque honorifique.

Beaucoup de gens imaginent que le consultant est payé pour assister à quelques réunions, donner des idées de temps en temps, et faire valoir une expertise acquise au cours de sa carrière. On me recrute effectivement comme consultant en raison de mon expérience dans les musées, de mon parcours dans le monde de l’éducation et de mes travaux de recherche. Je suis censé apporter à la commission des musées une expertise dans les domaines de la publication, de la recherche, de l’écriture, de la rédaction et de la relecture. Sur ce point, l’image n’est donc pas entièrement erronée.

Mais là où il y a une incompréhension majeure, c’est lorsque certains pensent qu’être consultant signifie donner des conseils, ou être présent sans réellement l’être. Beaucoup associent le mot à l’idée d’être consulté : on viendrait vous voir pour solliciter un avis, demander un contact, obtenir une validation ou une orientation générale. Dans cette représentation, le consultant serait une sorte de figure d’autorité intellectuelle, un intermédiaire d’influence, quelqu’un qui répond aux questions sans être impliqué dans la réalisation concrète des choses.

Ce type de rôle existe, mais il concerne surtout le monde de la haute politique ou des grandes affaires, où certaines personnalités se reconvertissent après avoir exercé de très hautes fonctions. Là, il est parfois question de réseaux, de carnets d’adresses, ou de simple présence symbolique. Ce n’est pas du tout la réalité du conseil dans la plupart des cas, et certainement pas dans le mien.

La réalité est beaucoup plus simple : quand on est consultant, on travaille beaucoup, et surtout, on fait, on fabrique, on exécute, on produit des choses qui seront souvent abandonnées et parfois adoptées. On ne se contente pas d’avoir des idées pour que d’autres les exécutent. Cela ne fonctionne jamais ainsi. Des idées, tout le monde en a. La différence, telle qu’elle est perçue par ceux qui vous recrutent, tient à la capacité à les mettre en œuvre, à savoir comment passer d’une intention à un résultat concret.

Pour ma part, je suis un consultant très transversal. J’insiste volontairement sur ce terme. J’écris, je travaille avec plusieurs départements de la commission, je circule beaucoup au sein du ministère de la Culture. Je suis un élément mobile, qui apporte non seulement un savoir-faire, mais aussi des propositions concrètes. Je révise des textes, je relis des documents, je fais des suggestions, j’évalue des productions. On me sollicite souvent parce que certains saoudiens, très compétents par ailleurs, n’ont pas nécessairement une formation approfondie en muséologie, en histoire de l’art, ou en études culturelles. Ils peuvent avoir du mal à juger la qualité intellectuelle d’un document, à distinguer ce qui est solide de ce qui est bancal.

Une partie importante de mon travail pendant quelques peut donc relever de l’évaluation. Il m’arrive de me retrouver dans une position proche de celle d’un enseignant corrigeant des copies. Mais évaluer un projet de musée, comme une dissertation de philosophie, ne consiste pas seulement à dire ce qui ne va pas : cela suppose aussi d’être capable d’expliquer comment améliorer, vers quel niveau de perfection tendre, et quels moyens mobiliser pour y parvenir. Cela demande de travailler beaucoup, mais aussi de comprendre le métier des autres afin d’être en mesure de produire ou d’orienter des contenus muséographiques pertinents.

Tout cela m’enrichit profondément, et j’apprends sans cesse. Mais si j’ai écrit ce témoignage, c’est surtout pour clarifier une idée : le consultant n’est pas un arbitre des élégances ni un producteur d’opinions payé à ne rien faire. Dans mon expérience, il s’agit avant tout d’un travail d’ouvrier qualifié, exigeant, concret, qui cherche à se rendre utile et qui se doit d’être ancré dans l’exécution.

4 commentaires sur “Ce que signifie réellement être consultant

  1. C’est une activité bizarre le consulting. Moi aussi je suis consulté par un Etat africain qui me demande de participer à la « relecture » de matériels pédagogiques dans le cadre d’une réforme de contrôle qualité de l’éducation pour assurer leur conformité à des standards internationaux… Au-delà de la langue de bois inhérente à ce genre d’exercice, je pense qu’il y a un aspect important que tu ne mentionnes pas, me semble-t-il, c’est la méfiance, voire le mépris, des dirigeants pour les fonctionnaires de leurs administrations, que trahit l’appel à des espèces de mercenaires internationaux comme nous. Il y a une sorte de message plus ou moins voilé : vous êtes tellement nuls qu’on doit faire appel à des étrangers pour surveiller que votre boulot est correctement fait.

    Évidemment, ça nous rappelle les déboires de Macron avec McKinsey, Macron qui demande à McKinsey de faire un rapport sur le futur du métier de prof, comme si ces cons de consultants internationaux pouvaient savoir quelque chose sur le métier de prof. C’est aussi eux qui avaient déterminé la stratégie vaccinale de l’Etat français face au COVID en 2020, avec les malversations afférentes.

    Je ne sais pas si ce genre d’activité participe à une sorte de privatisation néo-libérale des fonctions d’administration publique, dans laquelle tout à coup les missions publiques deviennent très très lucratives et où les gains sont évidemment concentrés par des privés liés au grand capital international. C’est fou ce qu’un consultant peut être payé là où un fonctionnaire plafonne péniblement pour le même boulot.

    Ou bien dans quelle mesure c’est justifié par une « expertise »? Moi je suis frappé par la difficulté de mes collègues à mettre en œuvre de timides améliorations d’un système éducatif un peu vieillot. Ça ne devrait pourtant pas être impossible pour un inspecteur de moderniser un peu des documents pédagogiques en regardant ce qui se fait ailleurs et en les adaptant…

    Mais il faut dire aussi que le client lui-même (avec toute la volonté et l’énergie affichées par son président) entretient à coups de sous-investissements, ou d’investissement irrégulier, ou de misère bureaucratique, un système éducatif plus ou moins clochardisé et par conséquent pas améliorable dans l’état. Et je ne sais pas si son but est vraiment une amélioration qualitative ou juste un signal à envoyer dans le dialogue avec des institutions internationales qui sont aussi des bailleurs de fonds.

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  2. J’ai participé ce soir à une réunion du groupe d' »experts internationaux » dont je fais partie. C’est vrai qu’on est beaucoup moins payés que des consultants « senior » ( un consultant junior ça gagne de 6 à 800 euros par jour, senior c’est 15 000 et plus par jour) , mais là la plupart des collègues étaient inquiets sur le sens de leur travail.

    Moi, je crois que le sens du travail d’un consultant, s’il y a un sens, c’est de faire une espèce de formation des échelons supérieurs d’une administration quand on considère qu’il n’y a plus de ressources locales pour assurer cette formation. Mais d’une part un inspecteur général devrait avoir les moyens de se former tout seul en regardant sur internet (bien souvent il suffit de demander à chatGPT, c’est dire la misère où on est rendus, et je ne manquerai pas de le souligner dans mon rapport), d’autre part qui dit qu’un pékin quelconque a les compétences requises pour former son semblable ? Incroyable le taux d’usurpateurs qui bossent dans le secteur.

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