Les Uqailat, voyageurs dans un monde conservateur

Toujours à Buraidah, j’ai visité le musée Al Uqailat, qui est l’un des musées les plus singuliers de la région de Qassim. Je dis « singuliers » plutôt que beau car ce n’est pas vraiment la qualité de sa muséographie qui m’a frappé. Le musée est assez pauvre dans sa collection, et même parfois franchement décevant pour quelqu’un comme moi qui se veut spécialiste des voyages, du nomadisme et des représentations des voyages dans l’art, la littérature et la philosophie.

Mais l’histoire qu’il raconte est fascinante : celle des Oqailat, une famille élargie, ou peut-être un réseau familial et commercial originaire de Qassim, qui a longtemps vécu dans une situation de pauvreté avant de faire fortune grâce au commerce réalisé en terre lointaine.

Transcription de l’arabe qui explique les différentes façons d’épeler ce nom : Mathaf Al ‘qiilat, qu’on peut traduire par Musée Al Uqailat. Après Al, il n’y a ni O ni U, mais seulement une demi-voyelle qu’on appelle ‘ain.

Les Oqailat sont en quelque sorte les grands voyageurs de Qassim. Ils ont parcouru l’Arabie, commerçant avec les différentes régions, puis sont partis beaucoup plus loin encore, jusqu’en Syrie, en Irak, en Égypte et dans d’autres pays. Certains disent être allés jusqu’en Amérique.

Leur fortune s’est construite par le déplacement, la capacité à aller voir ailleurs et à établir des relations avec d’autres mondes. C’est ce qui rend leur histoire particulièrement intéressante dans une région que l’on associe souvent, dans l’imaginaire saoudien, à une forme d’ultraconservatisme religieux et social. Les Oqailat racontent une autre possibilité : celle d’une société de Qassim ouverte sur le monde non pas nécessairement par la libéralisation des mœurs, mais par le voyage, le business, la curiosité et la circulation.

Le musée lui-même est installé dans une très jolie construction qui ressemble à une maison traditionnelle en terre. À l’intérieur se trouve un grand majlis (salon), avec ses tapis, où l’on s’assoit pour boire le café. C’est d’ailleurs ce que j’ai fait. J’ai enlevé mes chaussures, je me suis installé sur le tapis et l’on m’a servi du café. J’y ai rencontré Zia, le directeur du musée régional de Qassim, mon collègue, qui était là avec sa femme Shahira. Nous avons parlé avec plusieurs membres de la tribu Oqailat : un grand-père, le père du fondateur du musée, son petit-fils, le fils du fondateur lui-même, ainsi que quelques autres hommes qui jouent manifestement un rôle dans l’accueil et la présentation du lieu.

Le musée prend une autre dimension quand on échange avec des gentilshommes saoudiens et qu’on partage le café arabe avec eux. On comprend qu’il ne s’agit pas vraiment d’un musée au sens où nous l’entendons habituellement. C’est plutôt une sorte d’archive familiale devenue monument communautaire. Il y a des centaines de photographies : des portraits d’hommes, accompagnés de leurs noms et de leurs fonctions, comme si la première mission du lieu était de conserver la mémoire précise de cette famille et de faire en sorte que chacun de ses membres puisse être identifié. Il y a aussi quantité de documents administratifs reproduits en grand format et présentés dans des vitrines. On les regarde, mais on ne sait pas très bien ce qu’il faut en penser. Il manque cette opération essentielle du musée qui consiste à transformer une archive en récit.

Le musée ressemble ainsi davantage à un cabinet de curiosités familial qu’à une véritable institution culturelle. Et surtout, il est constamment tourné vers la glorification de son fondateur. On trouve des films, des livres, des photographies qui le montrent sous toutes les coutures, en voyage, à cheval ou à dos de chameau, habillé en Syrien, dans différentes situations qui composent progressivement une sorte de légende personnelle. Le fondateur a notamment réalisé un film dans lequel on le voit entreprendre à dos de chameau le voyage entre Buraidah et Médine. Quelques semaines de voyage, des chameaux, le désert, et toutes les images attendues d’un tel récit à teneur héroïque. Il y a quelque chose de presque prophétique dans cette manière de se mettre soi-même en scène comme le dernier représentant d’une grande tradition du voyage.

Il y aurait là matière à un magnifique musée du voyage, du commerce et de la circulation des hommes dans la péninsule Arabique. Cela tombe bien, le ministère est censé travailler sur une institution mais elle se trouve dans une autre province, plus au nord, où je me suis rendu l’année dernière, celle de Tabuk.

Mon rôle de consultant pourra trouver une utilité dans une mise en contact et une préparation de coopération pour que les Uqailat trouvent leur place à Tabuk et fassent profiter notre commission des musées de leur capacité hors-norme au marketing et à l’autocélébration.

Car ce musée raconte beaucoup moins le voyage que le voyageur. Il raconte moins un phénomène historique qu’une famille qui veut conserver la mémoire de sa propre grandeur.

Et pourtant, paradoxalement, c’est précisément cette faiblesse muséographique qui me rend le lieu intéressant. Car le Mathaf Al ´qiilat devient lui-même un objet anthropologique. Il nous apprend quelque chose sur la manière dont une famille riche et importante choisit aujourd’hui de raconter son passé. Il nous montre comment la mémoire familiale peut chercher à devenir histoire collective pour l’ensemble de la région.

Les plus beaux objets du lieu sont d’ailleurs, à mes yeux, ceux auxquels le musée ne semble pas avoir consacré d’attention : les tapis sur lesquels nous marchons. Ce sont de très beaux tapis bédouins, traditionnels, avec une véritable qualité de matière, de coloris et de fabrication. Ils sont là, sous nos pieds, et nous les foulons pendant que nous regardons des photographies sans intérêt accrochées aux murs.

Après le café, le fils du fondateur nous a proposé de l’accompagner dans une ferme qu’il est en train de construire. Nous sommes partis en voiture. Il nous a montré différentes maisons ayant appartenu à son père, à son grand-père, et nous avons visité le chantier d’une nouvelle propriété. Pour l’instant, tout est construit en béton et en ciment, avant d’être recouvert d’une couche de terre destinée à lui donner une apparence plus traditionnelle. Il veut y installer un café et un autre petit musée. Le jardin est également en cours de création, avec quelques ouvriers venus du Bangladesh ou du Pakistan qui cultivent et aménagent le terrain.

Les Oqailat continuent à fabriquer leur propre mémoire, à consolider leur territoire, à créer des jardins et à imaginer de nouveaux espaces de sociabilité.

À Qassim, leur histoire introduit une autre figure que celle que l’on associe habituellement à la région. Il y a bien sûr l’image, très présente dans le reste du pays, d’un Qassim conservateur, religieux, austère, associé historiquement aux milieux les plus rigoristes et aux groupes liés à la police religieuse. Mais il existe aussi cette autre histoire : celle d’hommes qui partent, qui commercent, qui traversent les frontières, qui apprennent à connaître d’autres sociétés et qui reviennent avec de l’argent, et qui l’expose abondamment.

Les Oqailat ne sont évidemment pas des révolutionnaires. Leur ouverture sur le monde n’est pas une ouverture au sens moderne du terme, et il ne faut pas projeter sur eux nos catégories de liberté des mœurs, d’ouverture d’esprit, de « soif d’ailleurs » ou de toutes les bêtises du genre Festival du voyage : ce ne sont ni des hippies ni des contestataires.

En France, nos stars du voyage sont richissimes mais s’emploient à cacher leur fortune pour paraître poète aux semelles de vent. À Qassim, ils incarnent quelque chose d’autre : une forme d’ouverture produite par la mobilité certes, mais qui conduit surtout à une reconnaissance régionale dûe à la richesse matérielle.

L’usage des rocs comme des pages et des pages comme des boussoles

Quand il retourne pour la deuxième fois sur le site de Bir Hima, dans la province de Najran, le sage est frappé par l’usage que faisaient ses ancêtres des pierres et des rochers. Ils n’écrivaient bien sûr pas n’importe où. Ils écrivaient déjà sur des pages blanches, des rouleaux et des marges.

Parfois ils couvraient des rochers qui étaient littéralement sur la route, tantôt au contraire, ils écrivaient des messages pour être lus de loin, et notamment par ceux qui étaient tentés d’emprunter certaines routes.

Mais surtout ils prenaient possession d’une véritable page, sur laquelle ils composaient des scènes et des messages écrits. La véritable origine du livre codex doit donc bien se trouver auprès de cet employé inconnu, ce clerc obscur qui n’est autre que le scribe du néolithique.

Je dis bien « employé », « scribe », car il y avait des professionnels de l’écriture et de la gravure. Je l’ai lu dans la littérature scientifique des archéologues assermentés. Les épigraphistes en question ne disent pas en revanche comment ils étaient rémunérés. Ni qui les rétribuaient.

Au fond de moi je doute de ce que je lis dans la littérature scientifique. Je doute que ces graveurs et ces écrivains publics étaient des professionnels. J’ai trop foi en l’humanité néolithique. J’idéalise même un peu les hommes du néolithique ; je les imagine coopératifs, rêveurs, apeurés, violents et nomades. Toujours en train de se cacher mais trop menacés par des bêtes sauvages pour se chercher des ennemis parmi les autres hommes.

Cette scène que je vous montre par les deux photos qui encadrent ce paragraphe, elle apparaît sur une bande de rocher qui se situe sur le côté gauche d’une entrée de piste. Les voyageurs passaient tous là et faisaient une pause. Ils regardaient cette scène de chasse comme on lit un roman, ou comme on regarde une vidéo : c’était à la fois divertissant et instructif.

Probablement, ces scènes de chasse permettaient de donner des informations sur le type de gibier présent dans la région et sur le type de tribus qu’on pourrait croiser.

C’était probablement une manière pour les hommes de construire une monde symbolique et reconnaissable dans une nature hostile. Une façon de dompter la nature et de l’apprivoiser en couvrant les murs de scènes où l’humain triomphe de l’animal.

Les gravures où un humain est juché sur un animal est l’image ultime de la fierté humaine. Avoir réussi à dompter un dromadaire et en faire son véhicule demandait tant d’efforts qu’il n’était pas rare de clamer cette victoire par des gravures destinées à braver le passage du temps.

Accompagner l’image d’un texte devait être le nec plus ultra.

Ci-dessous, le texte est une suite de noms, je veux croire que ces noms renvoient à la bande de copains qui sont venus à bout du dressage d’un dromadaire sauvage. Mais la littérature scientifique finira par me donner tort et fournir de meilleures hypothèses.

Vous aurez remarqué dans ce billet la différence de lumière sur les rochers gravés que j’ai photographiés. Toutes les photos ont été prises entre 6 h 30 heures et 8 h30 du matin en avril 2026. Le soleil levant est donc assez bas et le niveau d’éclairage des gravures montre que les pages blanches faisaient face au soleil levant ou au contraire face au soleil couchant.

Le dromadaire que je place ci-dessous est clairement une œuvre du matin. C’est donc un rocher qui indique la direction de l’Est. Mon hypothèse est que ces rochers servent de boussole.

Avaient-ils besoin de boussole les hommes du néolithique ? Quand on vit dehors et qu’on nomadise, on sait où est l’est et l’ouest, on sait s’orienter. Mon hypothèse n’a donc vécu que le temps d’être énoncée.

Retour à Najran

Je me retrouve dans cette province proche du Yemen pour la deuxième fois. J’ai des photos à prendre pour les diverses publications dont je m’occupe pour le compte du Ministère saoudien de la culture. Je vous en montrerai quelques unes, parmi celles qui ne seront pas utilisées par le ministère.

Au départ l’idée était d’aller à Najran avec Virgile, un photographe, et Sylvie, professeure d’archéologie, pour explorer et rassembler un certain nombre de données scientifiques et visuelles sur l’architecture vernaculaire de la région. Mais les guerres en ont décidé autrement : les amis ont dû annuler leur visite en Arabie et je me retrouve seul à Najran.

Les photos, c’est moi qui devrais les prendre avec mon matériel d’amateur. Les connaissances scientifiques, c’est moi qui vais les pêcher chez les érudits locaux avec mon bagage de littéraire inaccompli. Les rencontres, c’est moi qui les initierai avec mon arabe de pochette surprise.

Les archéologues doivent savoir escalader

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Grande émotion au Black Gold Museum, le musée du pétrole d’Arabie Saoudite

J’ai découvert aujourd’hui un nouveau musée que l’Arabie saoudite vient d’inaugurer : le Black Gold Museum (BGM), un musée d’art contemporain entièrement consacré à l’or noir, le pétrole.

Installé dans une architecture spectaculaire signée Zaha Hadid, le musée s’inscrit dans un vaste complexe dédié aux questions énergétiques, à proximité du ministère de l’Énergie. Situé non loin de l’aéroport, il n’est ni central ni particulièrement ancré dans un tissu urbain vivant. Ce positionnement est révélateur : le musée semble s’adresser moins aux publics locaux ou scolaires qu’à un public international de passage.

Dès lors, une intuition s’impose : ce musée n’est pas un miroir, mais une plateforme. Il ne cherche pas tant à raconter une histoire nationale qu’à adresser un message au monde.

Le parcours est structuré en quatre grandes séquences, qui pourraient correspondre aux étapes d’une histoire d’amour entre l’homme et le pétrole : la rencontre, le rêve, le doute et la vision (la vision du futur, genre « et maintenant où allons-nous ? »).

ENCOUNTER

La première partie, la rencontre, est l’une des plus belles. Elle propose une approche méditative de la découverte du pétrole, de son origine, et de la manière dont l’humanité est entrée en relation avec cette matière. Les œuvres y sont d’une grande délicatesse, contemplatives et puissantes.

DREAM

Puis vient le rêve. Ici, le ton change radicalement : le pétrole devient promesse, moteur d’un imaginaire foisonnant. Couleurs acidulées, voitures, vitesse, plastique, expansion du modèle américain.

Tout un XXe siècle s’y déploie dans une forme d’ivresse visuelle. L’ensemble est séduisant, mais traversé d’une ironie discrète.

DOUBT

Le troisième espace, « le doute », constitue un véritable basculement. C’est un étage sombre, et le musée se mue en caverne étouffante. L’histoire d’amour se transforme en relation toxique : pollution, dépendance, finitude des ressources. Les œuvres sont dures, parfois violentes.

Et c’est là que le musée surprend profondément : il assume une lucidité critique forte. Le message est clair : les enjeux et les conséquences du pétrole ne sont pas esquivés.

VISION

Enfin, la « vision » au dernier étage vient clore le parcours. Plus apaisée, cette dernière section propose une réflexion ouverte sur l’avenir. Ni franchement optimiste ni totalement pessimiste, elle laisse le visiteur dans un état de suspension, invitant à penser plutôt qu’à conclure.

Le projet a été porté par un commissaire français, et s’inscrit dans une dynamique plus large incarnée par muséographes saoudiens déjà engagés dans le développement d’institutions culturelles majeures. Avec ce musée, comme avec le Musée de la Mer Rouge dont j’ai déjà parlé ici, se dessine un geste muséal radical, à la fois politique, éducatif et culturel.

Sortir du pétrole et des embouteillages

Le Black Gold Museum apparaît ainsi comme un outil puissant : un lieu de narration terrestre, qui concerne l’humanité entière, mais aussi un espace d’éducation pour les Saoudiens qui veulent développer leurs connaissances en art contemporain.

Et pourtant, en quittant le musée en fin de journée, une expérience très concrète vient prolonger la réflexion. Pris dans des embouteillages interminables pour rejoindre le centre-ville, deux heures pour parcourir quelques kilomètres, difficile de ne pas repenser à la partie du « doute », au premier étage du BGM. Difficile de ne pas songer à cette dépendance au pétrole, à ses conséquences, à son omniprésence, quand on fait du surplace environné par des milliers et des milliers de voitures faites et pensées pour être des bolides.

Et une question s’impose pour tous les visiteurs qui retournent à l’aéroport ou qui foncent dans les embouteillages sans fin : n’est-il pas temps, en effet, de changer de modèle ?

Bloqué à Riyad le jour de l’Aïd

Je suis toujours à Riyad, en Arabie saoudite, et le vol prévu pour mon retour en Europe a été annulé. Je pense donc à mon avenir en cherchant concrètement ce que je peux faire pour partir d’ici et rejoindre ma femme à Munich.

Bloqué loin de chez moi par la guerre, je pense automatiquement à la nécessité pour la sagesse précaire de fuir le monde pour aller faire un jardin. Toute cette agitation dans les aéroports, ces incertitudes, me ramènent à une intuition que j’ai depuis longtemps. Cela fait déjà depuis 2008 ou 2009 que j’évoque sur ce blog l’idée d’un affrontement majeur entre les États-Unis et la Chine. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que nous sommes entrés dans une phase de conflit mondial qui ne dit pas encore son nom, mais qui se manifeste par différentes zones de tension.

Dans ce contexte, les tensions entre l’Iran, les pays du Golfe, Israël et les États-Unis s’inscrivent dans un mouvement plus large. Et parmi les conséquences possibles, il y a des questions très concrètes comme l’accès à l’eau. De plus en plus de médias évoquent des difficultés d’approvisionnement en eau potable.

Tout cela renforce chez moi une conviction personnelle : il faut se recentrer sur ses proches et sur un ancrage territorial concret. Depuis plus de dix ans, j’ai acheté un terrain à Aiguebonne, dans les Cévennes, avec cette idée en tête. C’est un lieu isolé, mais accessible, avec de l’eau grâce à une source. Ce n’est pas un lieu de repli au sens défensif ou survivaliste.

L’idée n’est pas de se cacher ni de se préparer à affronter des ennemis. L’idée est de créer un espace de vie simple et beau, un lieu où l’on peut accueillir la famille et les amis. Il ne faut pas se crisper sur ce que l’on possède ni se refermer sur soi-même. Il faut au contraire construire quelque chose qui s’ouvre amplement sur ses affinités électives, cultiver un terrain, faire un jardin.

Un jardin, ce n’est pas seulement pour produire. C’est un espace de jeu, un lieu de respiration, un endroit où peuvent se développer l’amitié, les échanges et une certaine forme de vie commune. C’est une manière de rester humain dans un contexte qui peut devenir de plus en plus tendu. Je nous vois d’ici lire des livres à l’ombre de mes arbres fruitiers, composer des salades et des airs de guitare, nous baigner dans le bassin de mon terrain pour nous rafraichir pendant la canicule.

Je pense à tout cela aujourd’hui, interdit de mouvement, le jour de l’Aïd 2026.

En ce jour d’Aïd, je souhaite une bonne fête à tous les musulmans de la Précarité du Sage, ainsi qu’à tous ceux qui ne sont pas musulmans.

Et pour les Lyonnais qui ont vu perdre l’OL hier contre un club espagnol qui ne le méritait pas, je dirais simplement : consolez-vous en cultivant votre jardin.

Loin des bombes, dans le Golfe persique

Je me trouve en Arabie saoudite au moment où l’Iran bombarde les pays du Golfe, ce qui terrifie ma chère épouse restée au pays. Elle me demande de rentrer en Europe au plus vite mais je ne sens pas les choses ainsi.

Mon obsession par rapport aux états guerriers du monde n’a pas bougé depuis les débuts de ce blog : la guerre décisive, celle qui va mener à un grand cataclysme et à un nouvel ordre mondial est devant nous. C’est la grande confrontation qui se prépare entre la Chine et les États-Unis. Le reste n’est qu’une myriade de petits affrontements sans conséquences réelles. On peut y laisser sa peau bien sûr, et je ne suis pas à l’abri d’un drone perdu, ni des éclats d’explosion qui pourraient m’atteindre lorsque je suis sur mon vélo dans le quartier des ambassades de la capitale saoudienne.

L’autre jour, je roulais vers les bureaux de la commission des musées quand je me suis fait arrêter par la police saoudienne qui surveille les entrées dans le quartier diplomatique. Pourquoi ne vous arrêtez-vous pas, me disait-il ? Je ne m’arrête jamais, je travaille là-bas. Mais tous ces gens dans leur voiture travaillent dans ce quartier, vous voyez bien qu’ils s’arrêtent tous et qu’ils se font fouiller. Pardon, dis-je, je n’avais pas fait le rapprochement. Le rapprochement entre quoi et quoi ? Pardon, dis-je ? Bon, vos papiers.

Le supérieur des policiers vient me voir pour calmer son collègue excédé : l’ambassade américaine a été bombardée, vous n’êtes pas au courant ? Vous ne regardez pas les informations ? Désolé mais mon arabe est encore trop élémentaire et je ne comprends pas bien les nouvelles ici. Mais vous pourriez quand même regarder CNN !

Vous voyez l’ambiance.

Pour ma part, je crois que cette guerre va durer encore quelques jours ou quelques semaines puis que Trump va de nouveau renvoyer les Israéliens à la maison en leur promettant qu’on s’y remettra très bientôt. Mais que les USA ne peuvent pas éternellement payer les guerres immondes que veut mener Israel, sans en payer les conséquences dans les élections à venir.

Mais je m’égare. Ce n’est pas le rôle de La Précarité du Sage de fournir des analyses d’actualités au jour le jour. Le rôle de ce blog est de se maintenir loin des bombes et loin des déchirements de surface pour encourager ses lecteurs d’aller cultiver leur jardin.

Consultant nomade et tératologie : faire tenir debout les monstres

Cela ressemble à une œuvre d’art, mais ce sont de simples monceaux de Oud, souk de Riyad

Lorsque j’ai été recruté par le ministère de la Culture, c’était à la croisée de plusieurs trajectoires : mes années dans les musées de Lyon et de sa région, combinées à des études de philosophie, une expérience certaine dans l’enseignement et la recherche, des incursions dans le journalisme, un parcours inattendu dans la direction d’équipes, ainsi que quelques belles publications. Mon profil correspondait à une ambition précise.

Le ministère projetait alors de transformer un ancien hôpital abandonné dans l’ouest de la capitale saoudienne en un vaste centre culturel dans lequel se trouverait : un théâtre, des espaces d’exposition, des résidences d’artistes, un musée, mais aussi, et surtout, un centre d’éducation, de formation, de recherche et de publication.

J’avais été recruté pour en chapeauter la dimension intellectuelle et académique : imaginer les cursus, concevoir les programmes de formation, structurer la recherche, définir une politique éditoriale. En somme, penser l’ossature invisible du futur « Laboratoire d’Arts Créatifs ».

Trois mois plus tard, le projet changeait de mains. L’ancien hôpital échappait au ministère de la culture. Le centre culturel n’aurait pas lieu, à la place il allait devenir une académie de je ne sais quoi. Et moi, je me retrouvais sans objet, au chômage technique.

De directeur d’études à consultant sans territoire

À partir de ce moment, j’essaie de me rendre utile à droite et à gauche, de mériter mon salaire, de comprendre où et comment je peux contribuer. Petit à petit, j’ai pris un autre visage : celui d’un consultant nomade, parfois qualifié de consultant « transversal ».

Je fais de la recherche pour les uns, de la rédaction pour les autres, de la création de contenu ici, de l’évaluation là. Mon ancrage à Munich me permet d’explorer des bibliothèques, de travailler sur des projets en cours qui semblent manquer de souffle, d’ouvrir des passerelles entre divers départements.

Je circule. Je relie. Je répare. J’écris aussi pas mal car je m’aperçois que la jeunesse internationale a le plus grand mal à aligner deux phrases, et même l’Intelligence Artificielle ne facilite pas la tâche de ceux qui n’ont jamais écrit. Alors je propose des textes là où on fait appel à des société de communication, quand ces derniers ne donnent pas satisfaction. Ou bien des textes là où personne n’avait imaginé qu’un accompagnement textuel améliorerait la progression d’un projet.

Lire, relire, voir ce qui ne va pas

Au fil de ces missions, il m’arrive souvent de lire (et surtout relire) les documents produits par l’administration concernant les musées d’Arabie saoudite : projets en cours de construction, programmes en développement, concepts muséographiques, catalogues d’expositions, etc.

Et parfois, à force de me renseigner par la lecture, des failles apparaissent. Des incohérences conceptuelles, des ambitions mal formulées, des structures pédagogiques inexistantes, ou parfois un simple manque de logique, une structure irrationnelle.

Il ne s’agit pas de maladresses mineures, mais de lacunes structurelles. Dans mon statut incertain et nomade, caché par ma nature oscillante et itinérante, j’me dis la chose suivante : si on laisse ces projets croître ainsi, ils risquent de devenir des monstres : lourds, coûteux, mal emmanchés, difficiles à faire fonctionner, incapables de tenir leurs promesses.

À ce moment-là, je deviens autre chose. De consultant alternatif, je deviens une ressource à laquelle certains directeurs font appel.

Ni lanceur d’alerte, ni médecin : terratologue

Je ne suis pas un lanceur d’alerte. Je ne cherche pas à dénoncer, et d’ailleurs je ne critique jamais aucun de mes collègues. En revanche, je tente d’alerter la direction mais sans mettre en cause aucune personne : « Voilà ce qui se passe, voilà comment ce projet part à la dérive, et voilà ce que je propose pour remédier à la situation. »

Mais ceux qui ont conçu les projets mal fagotés me perçoivent inévitablement comme un adversaire et un empêcheur de tourner en rond. Ils me voient comme quelqu’un qui cherche à leur nuire. Or mon intention n’est jamais dirigée contre eux, mais est dirigée vers les projets eux-mêmes.

Je ne soigne pas des ego, je tente de sauver des structures. Je ne suis pas un médecin qui viendrait « réparer » des projets, le terme serait trop noble, trop harmonieux et trop littéraire. Le mot qui me vient est plus étrange : terratologue. Mot valise composé de « terre » et de « tératologue ».

La tératologie est la science des monstres. Elle ne cherche pas à nier leur existence mais les observe, les comprend, tente de saisir leurs anomalies. C’est parfois comme ça que j’appréhende certains chantiers en cours, mais en restant « terre à terre », en offrant systématiquement des solutions avec les moyens du bord.

Alors je ne transforme pas les monstres en princes charmants, je tente seulement de les rendre viables. Qu’ils puissent au moins tenir sur leurs deux jambes. Qu’ils développent des muscles cohérents. Qu’ils cessent de croître de manière difforme.

Faire le dos rond

Ce rôle exige une posture particulière : celle de faire profil bas, de faire preuve de patience et d’endurance.

Les critiques glissent. Les soupçons aussi. Il faut accepter d’être perçu comme celui qui « met son nez » dans les affaires des autres. Celui qui complique, alors que, paradoxalement, j’essaie d’éviter des catastrophes futures.

Le consultant nomade ne crée pas toujours de nouveaux mondes. Il traverse les mondes existants. Il repère les territoires inhospitaliers. Il stabilise les fondations. Il évite que les monstres ne dévorent leurs créateurs.

Nomadisme et responsabilité

Il y a une forme d’humilité dans ce rôle imprévu.

Je n’ai pas construit le grand centre culturel pour lequel j’avais été recruté, mais j’ai appris autre chose : travailler dans l’interstice, dans l’inachevé, et entre les équipes constituées. Accepter que mon utilité ne soit pas spectaculaire. Je ne peux pas me vanter d’être à la tête de tel ou tel succès. D’ailleurs je ne signe pas les documents que j’écris, et invite la direction à ne pas mentionner mon nom quand ils reprennent en main un projet pour le restructurer.

J’invente au jour le jour mon métier : consultant transversal, nomade et, peut-être, terratologue, néologisme entendu de la manière suivante : ma mission n’est pas de dénoncer les monstres, mais de leur apprendre à marcher, et donc de rester très proche du niveau de la surface de la terre.

Ce que signifie réellement être consultant

Cela fait bientôt deux ans que je suis consultant au sein du ministère de la culture d’Arabie saoudite. Je passe donc beaucoup de temps, paradoxalement, à la Bibliothèque nationale de Munich. J’y cherche des documents potentiellement utiles aux musées saoudiens en cours de développement. Je lis énormément et me plonge depuis quelques mois dans des travaux qui m’enthousiasment sur l’Arabie, en particulier sur les voyageurs arabes, turcs et européens qui ont parcouru la péninsule. Je cherche aussi des cartes anciennes, des images, des gravures, des photographies anciennes. Mon objectif est de repérer des documents susceptibles de servir à l’édification des musées régionaux d’Arabie saoudite, dans un pays qui est actuellement en train de se doter d’un vaste réseau muséal, sujet sur lequel je reviendrai plus tard.

Il paraît que je m’occupe de beaucoup de choses. C’est vrai. Et c’est précisément pour cette raison que je voudrais répondre ici à une question qui revient souvent : que veut dire être consultant ? C’est une question importante car il m’arrive régulièrement de contacter des personnes, par exemple pour participer à un catalogue de musée ou pour écrire un texte, et de recevoir en retour des réponses du type : « Peut-être, on verra, mais ce que je voudrais surtout, c’est être recruté comme consultant. » Le mot semble exercer une forme d’attraction particulière. Comme s’il désignait un statut plus qu’un travail, un titre qui recouvrirait une activité vague, ou même une fonction presque honorifique.

Beaucoup de gens imaginent que le consultant est payé pour assister à quelques réunions, donner des idées de temps en temps, et faire valoir une expertise acquise au cours de sa carrière. On me recrute effectivement comme consultant en raison de mon expérience dans les musées, de mon parcours dans le monde de l’éducation et de mes travaux de recherche. Je suis censé apporter à la commission des musées une expertise dans les domaines de la publication, de la recherche, de l’écriture, de la rédaction et de la relecture. Sur ce point, l’image n’est donc pas entièrement erronée.

Mais là où il y a une incompréhension majeure, c’est lorsque certains pensent qu’être consultant signifie donner des conseils, ou être présent sans réellement l’être. Beaucoup associent le mot à l’idée d’être consulté : on viendrait vous voir pour solliciter un avis, demander un contact, obtenir une validation ou une orientation générale. Dans cette représentation, le consultant serait une sorte de figure d’autorité intellectuelle, un intermédiaire d’influence, quelqu’un qui répond aux questions sans être impliqué dans la réalisation concrète des choses.

Ce type de rôle existe, mais il concerne surtout le monde de la haute politique ou des grandes affaires, où certaines personnalités se reconvertissent après avoir exercé de très hautes fonctions. Là, il est parfois question de réseaux, de carnets d’adresses, ou de simple présence symbolique. Ce n’est pas du tout la réalité du conseil dans la plupart des cas, et certainement pas dans le mien.

La réalité est beaucoup plus simple : quand on est consultant, on travaille beaucoup, et surtout, on fait, on fabrique, on exécute, on produit des choses qui seront souvent abandonnées et parfois adoptées. On ne se contente pas d’avoir des idées pour que d’autres les exécutent. Cela ne fonctionne jamais ainsi. Des idées, tout le monde en a. La différence, telle qu’elle est perçue par ceux qui vous recrutent, tient à la capacité à les mettre en œuvre, à savoir comment passer d’une intention à un résultat concret.

Pour ma part, je suis un consultant très transversal. J’insiste volontairement sur ce terme. J’écris, je travaille avec plusieurs départements de la commission, je circule beaucoup au sein du ministère de la Culture. Je suis un élément mobile, qui apporte non seulement un savoir-faire, mais aussi des propositions concrètes. Je révise des textes, je relis des documents, je fais des suggestions, j’évalue des productions. On me sollicite souvent parce que certains saoudiens, très compétents par ailleurs, n’ont pas nécessairement une formation approfondie en muséologie, en histoire de l’art, ou en études culturelles. Ils peuvent avoir du mal à juger la qualité intellectuelle d’un document, à distinguer ce qui est solide de ce qui est bancal.

Une partie importante de mon travail pendant quelques peut donc relever de l’évaluation. Il m’arrive de me retrouver dans une position proche de celle d’un enseignant corrigeant des copies. Mais évaluer un projet de musée, comme une dissertation de philosophie, ne consiste pas seulement à dire ce qui ne va pas : cela suppose aussi d’être capable d’expliquer comment améliorer, vers quel niveau de perfection tendre, et quels moyens mobiliser pour y parvenir. Cela demande de travailler beaucoup, mais aussi de comprendre le métier des autres afin d’être en mesure de produire ou d’orienter des contenus muséographiques pertinents.

Tout cela m’enrichit profondément, et j’apprends sans cesse. Mais si j’ai écrit ce témoignage, c’est surtout pour clarifier une idée : le consultant n’est pas un arbitre des élégances ni un producteur d’opinions payé à ne rien faire. Dans mon expérience, il s’agit avant tout d’un travail d’ouvrier qualifié, exigeant, concret, qui cherche à se rendre utile et qui se doit d’être ancré dans l’exécution.

De CNews à l’Université de Nizwa : même récit de branche pourrie, de pouvoir et de soumission

Le sage précaire et son épouse dans l’oasis de Birkat Al Mouz, Oman, 2019. Photo d’Antonin Potoski

Cette semaine, une information très importante est tombée dans le paysage de la télévision française. Jean-Marc Morandini a été définitivement condamné pour agression sexuelle sur mineurs. La condamnation est claire, définitive, et ne laisse aucune ambiguïté sur les faits. Et pourtant, il conserve son emploi. Il conserve ses émissions sur CNews.

Pourquoi cette histoire m’intéresse-t-elle ? Parce qu’elle fait directement écho à une histoire qui s’est déroulée à l’université de Nizwa, au Sultanat d’Oman, sur un point précis : les relations de pouvoir entre un chef et tous les autres.

Dans le cas de CNews, il est évident que la plupart des personnes qui sont payés grassement n’ont aucun intérêt à la présence de Morandini. Sa condamnation pollue l’image de la chaîne. Sa présence les rend, de fait, plus ou moins complices d’une situation moralement intenable. Tout le monde serait donc objectivement en faveur de sa disparition médiatique, ou au minimum d’une mise à l’écart discrète.

Or, une seule personne veut que Morandini reste : l’actionnaire principal Vincent Bolloré. En le maintenant à l’antenne, il montre bien sûr que le pouvoir lui appartient, ce que personne ne contestait. Mais surtout, il teste autre chose : le degré de soumission de l’ensemble de ses collaborateurs, y compris de ceux qui se présentent comme des défenseurs de la liberté d’expression, de la rectitude philosophique et de la morale chrétienne. Pascal Praud, Michel Onfray et Philippe de Villiers sont forcément très embarrassés.

Ce faisant, le milliardaire Bolloré met en danger l’équilibre de sa propre chaîne. Il affaiblit son image et celle de tous ceux qui y travaillent. Mais ce coût est secondaire. L’enjeu principal est ailleurs : vérifier que personne n’osera s’opposer à lui.

C’est exactement ce que j’ai observé à l’université de Nizwa entre 2015 et 2020. À l’époque, le chancelier de l’université, que tout le monde appelait docteur Ahmed, revenait d’une longue maladie. Il était affaibli politiquement et devait réaffirmer son autorité.

Dans le département d’anglais, une femme occupait une position de pouvoir informelle, proche de celle d’une cheffe de département. Elle harcelait les collègues, se montrait brutale et autoritaire. Sur le plan académique, elle était totalement incompétente : aucune publication, aucune capacité à élaborer une conférence ou organiser un colloque, des étudiants qui se plaignaient régulièrement de la qualité de ses cours. Ses enseignements n’étaient d’ailleurs jamais évalués de manière objective, car elle avait organisé les choses pour échapper à toute évaluation des pairs.

Sur le plan administratif, elle était tout aussi défaillante. En tant que vice-doyen du collège, j’étais son supérieur hiérarchique et en capacité d’évaluer son travail administratif. Il était clairement insuffisant. Il n’y avait donc aucune raison valable pour qu’elle reste à son poste. Tout le monde souhaitait son départ.

Tout le monde, sauf une personne : le chancelier. Pour lui, défendre cette personne indéfendable était une manière de tester son pouvoir. Il voulait voir qui allait le suivre, qui allait se taire, et qui oserait s’opposer à lui. À travers elle, il jouait sa propre autorité. Est-ce que quelqu’un allait contester et risquer un conflit frontal ? Ou est-ce que tout le monde allait s’écraser ?

Moi je me suis opposé à cette situation car j’étais naïf et croyais qu’elle gardait sa capacité de nuisance par manque d’information : je pensais bêtement que si mes chefs étaient au courant de ses actions nocives, ils prendraient les mesures qui s’imposaient. En vérité je les embêtais car ils fermaient les yeux pour ne pas contredire le sultan de l’université. Le chancelier a sauvé in extremis cette employée désastreuse qui était sur le point d’être remerciée et l’a montrée à tout le monde en silence.

Il a gagné. Tout le monde s’est écrasé. Progressivement, les discours ont changé. Cette femme est devenue, par opportunisme, une « grande travailleuse ». Certains se sont même mis à dire du bien d’elle sans qu’on le leur demande, simplement pour plaire au pouvoir.

À un moment donné, mon épouse s’est rendu compte que cette femme avait plagié sa thèse de doctorat. Elle possédait en réalité deux doctorats, sous des noms différents, avec des titres, des disciplines et des départements différents, mais avec un texte identique à environ 80 %. Il s’agissait clairement d’un plagiat, doublé d’une fraude académique destinée à obtenir des postes dans des universités plus rémunératrices que celle de son pays d’origine, notamment dans les monarchies pétrolières du Golfe persique.

C’était une violation grave de l’intégrité académique, qui aurait dû conduire à un licenciement immédiat. Mon épouse, avec quelques collègues, a alors lancé une alerte et tenté d’informer l’administration.

Comme souvent dans les affaires de lanceurs d’alerte, ce sont eux qui ont payé le prix. Elle a été harcelée, puis licenciée. Mon contrat, à moi, n’a pas été renouvelé. Il était évident qu’ils ne conserveraient pas le mari d’une lanceuse d’alerte.

Nous avons appris récemment que cette femme a non seulement été maintenue en poste, mais qu’elle a été promue, en remerciement de ses efforts lors d’un procès attenté par un de nos collègues qu’elle a humilié et harcelé. Promotion non pas en raison de ses compétences, donc, mais parce qu’elle servait toujours le même objectif : prouver la soumission totale d’un système fondé sur la peur et la corruption.

C’est ainsi que le Sultanat d’Oman et certains milliardaires bretons se retrouvent dans une même histoire. Dans le cas de Bolloré et Morandini, la condamnation judiciaire rend le mécanisme encore plus visible. Cette affaire montre, dans une forme chimiquement pure, une structure de pouvoir fondée sur la domination, la soumission et le silence.

L’anthropologie a créé un concept avec le « bouc émissaire », la sagesse précaire est sur le point d’inventer une notion inverse qui désignera la branche pourrie, le maillon faible qu’un chef conserve ostensiblement pour régénérer sa propre domination sur son groupe.