Municipales 2026 : la politique existe encore, loin des plateaux de télévision

Je n’ai pas pu voter au premier tour des municipales cette année. Comme beaucoup de Français à l’étranger, je regarde la campagne et les résultats à distance. Pour ma part, je suis toujours bloqué en Arabie saoudite, où nous approchons d’ailleurs de la fin du Ramadan. Cette situation donne un certain recul : on observe la vie politique française comme à travers une vitre, avec une impression étrange de proximité et d’éloignement à la fois.

Ce que l’on remarque pourtant très nettement, comme tout le monde, c’est la percée intéressante de la France insoumise. Et ce qui m’étonne toujours, c’est le travail absolument considérable que ce mouvement mène depuis des années. Car c’est peut-être le seul parti qui ait vraiment décidé de sortir de la stratégie devenue classique : se battre pour capter les suffrages de la minorité de citoyens qui vote encore.

Il se passe quelque chose d’assez inédit. Nous voyons un mouvement politique constamment attaqué dans les médias, régulièrement insulté, discrédité, accusé d’antisémitisme ou présenté comme infréquentable par une grande partie de l’écosystème médiatique et qui, malgré tout cela, continue à élargir son électorat.

Il y a là une sorte de mystère apparent. Mais ce mystère s’explique probablement par une chose très simple : le travail de terrain.

Au moins sur ce point, c’est plutôt réjouissant. Cela rappelle qu’il existe une vie politique en dehors des médias. Les grands médias peuvent encore imposer une partie du récit public, bien sûr. Depuis le début de la démocratie moderne en France, disons depuis la Révolution française, la classe bourgeoise a toujours réussi à organiser un système qui protège ses intérêts et limite l’accès réel d’une partie des citoyens aux décisions politiques.

Mais cette capacité à imposer un récit n’est peut-être plus aussi totale qu’autrefois.

Ce qui est intéressant aussi, c’est l’évolution du discours de certains commentateurs médiatiques. Prenons un exemple très représentatif : celui de Pascal Praud sur CNews. Il parle régulièrement d’une catégorie de personnes dans laquelle beaucoup de lecteurs de ce blog se reconnaîtront peut-être : ce que l’on pourrait appeler les « intellectuels précaires ».

Pendant longtemps, le discours était très simple : les diplômés qui votent à gauche seraient des ratés, des gens incapables de réussir, animés par le ressentiment et désireux de « renverser la table » parce qu’ils ne seraient pas à la hauteur du monde réel.

Mais à force d’en parler ce discours s’est affiné.

Ces dernières semaines, le mépris brut a un peu reculé. Il ne dit plus simplement que ces gens sont nuls. Il décrit plutôt une réalité sociale : des personnes diplômées, souvent bac+5, qui gagnent 1 500 ou 2 000 euros par mois et qui n’acceptent plus cette situation.

Et la liste des professions qu’il évoque est éloquente : journalistes, professeurs, universitaires, chercheurs, artistes… mais aussi magistrats, avocats, médecins.

Autrement dit, ce ne sont pas des marginaux incapables de travailler. Ce sont des gens qui exercent des métiers essentiels au fonctionnement de la société. En réalité, ce qu’il décrit, parfois sans s’en rendre compte, c’est une large partie de la population française qui subit un phénomène de paupérisation.

C’est probablement là une des clés de l’évolution politique actuelle.

De plus en plus de personnes diplômées, insérées dans la vie professionnelle, constatent que leur niveau de vie stagne ou recule. Non pas parce qu’elles seraient « des ratés », mais parce que le coût de la vie est devenu extrêmement lourd et que la structure économique ne récompense plus leur travail comme auparavant.

Dans ce contexte, un parti qui insiste sur la notion de programme, qui met en avant des propositions concrètes plutôt que de simples éléments de langage, peut finir par rencontrer un écho.

C’est évidemment très irritant pour une grande partie du système médiatique et politique, habitué à une politique de communication, de petites phrases et de plateaux télévisés.

Mais on peut aussi y voir quelque chose de plus intéressant : une forme de retour de la politique.

À cela s’ajoute un autre phénomène : une participation un peu plus forte de groupes sociaux qui se sentent mal considérés dans la société française, par exemple une partie des musulmans, et qui votent pour la seule formation politique qui ne les méprisent pas.

Ces municipales révèlent au moins une chose : derrière les récits médiatiques, il existe un pays réel, traversé par des transformations sociales profondes.

Et la plus importante de ces transformations est peut-être celle-ci : la paupérisation ne concerne plus seulement certaines catégories marginalisées. Elle touche désormais une grande partie du corps social qui n’en peut plus.

5 commentaires sur “Municipales 2026 : la politique existe encore, loin des plateaux de télévision

  1. « Il se passe quelque chose d’assez inédit. Nous voyons un mouvement politique constamment attaqué dans les médias, régulièrement insulté, discrédité, accusé d’antisémitisme ou présenté comme infréquentable par une grande partie de l’écosystème médiatique et qui, malgré tout cela, continue à élargir son électorat.

    Il y a là une sorte de mystère apparent. Mais ce mystère s’explique probablement par une chose très simple : le travail de terrain. »

    Ca rappelle quand même beaucoup le Front National dans les années 80, non?

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    1. Avec une forte nuance : le travail de terrain n’a jamais été le fort du FN il me semble. C’est un parti qui n’avait ni militants, ni programme, ni stratégie de terrain. Il se bornait à se situer médiatiquement à l’extrême droite, à laisser parler Le Pen et à attendre les élections. Puis à se dédiaboliser quand sa célébrité était acquise. Mais il n’y a toujours pas de programme, à part le racisme, mais le racisme ne peut pas être explicite, donc il reste du bla bla.

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    1. Tu as raison, l’expression a une histoire, notamment chez Maurras, sauf que lui l’opposait au pays légal, c’est-à-dire la république, ce qui n’est pas mon cas.
      (Je sais que tu sais ce que je voulais dire, Dominique, mais je m’explique pour les autres lecteurs, que cela peut intéresser éventuellement).
      Dans mon billet, « pays réel » désigne seulement l’expérience concrète des Français. Je parle simplement du décalage entre les discours médiatiques et la réalité vécue par beaucoup de gens, notamment sur les conditions de vie.
      Il ne s’agit pas d’opposer des “vrais Français” à d’autres comme le faisaient les fascistes, mais de rappeler que certaines expériences sociales sont peu visibles dans le débat public.
      Merci de ce commentaire, qui me permet de m’expliquer.

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